Robert Fisk

Journaliste en Grande-Bretagne, un idéaliste, l'un des rares à s'opposer à la politique étrangère de Tony Blair, notamment à propos de l'Afghanistan.

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Nous sommes en train de devenir des criminels de guerre en Afghanistan. L'US Air Force bombarde Mazar-e-Charif pour l'Alliance du Nord et nos héroïques alliés afghans - qui ont massacré 50 000 personnes à Kaboul entre 1992 et 1996 - ont pénétré dans la ville et exécuté jusqu'à 300 combattants talibans. La nouvelle est à peine évoquée sur les chaînes de télévision satellite. Parfaitement normal, apparemment. Les Afghans ont une "tradition" de revanche. Ainsi, avec l'aide stratégique de l'US Air Force, un crime de guerre est commis.
Aujourd'hui, les criminels de guerre, c'est nous, Le Monde, 1er décembre 2001, p. 17

2
Et puis il y a la "révolte" de la prison de Mazar-e-Charif, au cours de laquelle les détenus talibans ont ouvert le feu sur leurs geôliers de l'Alliance. Les forces spéciales américaines - et les troupes britanniques, semble-t-il - ont aidé l'Alliance du Nord à maîtriser l'insurrection. Bien sûr, nous dit CNN, certains prisonniers ont été "exécutés" alors qu'ils tentaient de s'échapper. C'est de la barbarie.
Ibidem

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George W. Bush dit que l'on "est pour ou contre" dans la guerre pour la civilisation contre le mal. Or je ne suis, bien évidemment, pas pour Ben Laden. Mais je ne suis pas pour Bush non plus. Je suis activement contre la brutale, la cynique, la mensongère "guerre pour la civilisation" qui a débuté si fallacieusement en notre nom et a aujourd'hui coûté autant de vies que le meurtre de masse du World Trade Center.
Ibidem

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Afghanistan, novembre 2001, Qala-e-Janghi : questions sur un carnage

Dans l'enceinte de la forteresse de Qala-e-Janghi, lors d'une rébellion, plus de 600 prisonniers talibans ont péris en présence et avec l'aide de troupes américaines.

"Cela n'aurait jamais dû arriver". A plus de soixante ans, Mohammed Chah, employé d'une organisation humanitaire, en a vu d'autres, mais le carnage du fort de Qala-e-Janghi le laisse amer. "Spécialement les bombardements américains, dit-il. Voir des morceaux de viande humaine..." Aucun Kabouli n'ignore ce qui s'est passé dans ce fort construit au XIXe siècle, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Mazar-e-Charif, où ont été tués, dans des circonstances qui restent à déterminer, près de 600 prisonniers talibans. "Si les Etats-Unis avaient pris en considération les droits de l'homme, cela ne serait pas arrivé", affirme pour sa part Ahmadzaï, un professeur de littérature persane et pachtoune, non sans préciser que, pour lui, le principal responsable est Oussama Ben Laden. "Ceux qui ont été massacrés étaient des fidèles de Ben Laden et c'est lui qui les avait fait venir", dit-il.

COUPS DE FEU
Mazar-e-Charif, la capitale du nord afghan, n'en est pas à son premier massacre, mais c'est la première fois qu'une telle tuerie de prisonniers se déroule en présence et avec l'aide de troupes étrangères, en l'occurrence américaines. Tout a commencé quand, après plusieurs jours de négociations entre l'homme fort de Mazar-e-Charif, le général ouzbek Rachid Dostom, et les commandants talibans de Kunduz, le mollah Fazal Mazloom, chef d'état-major adjoint, le mollah Dadullah, commandant réputé et le mollah Noori, ancien gouverneur de Mazar-e-Charif, quelques milliers de talibans, incluant un grand nombre de combattants étrangers, pakistanais, arabes, tchétchènes et ouzbeks, acceptent de se rendre et sont conduits de Kunduz à Mazar-e-Charif, à quelque 160 kilomètres à l'ouest. L'accord précise que les talibans afghans seront amnistiés alors que les volontaires étrangers seront emprisonnés et interrogés sur leurs liens éventuels avec l'organisation de Ben Laden, Al-Qaida. Ces derniers sont conduits au fort de Qala-e-Janghi, où est installé l'état-major du général Dostom. Traversée par la route de Mazar-e-Charif à Shebergan, la citadelle aux murs bas peut abriter plusieurs dizaines de milliers de personnes.

La "rébellion" commence le dimanche 25 novembre vers 11 heures. "A 11h 15, deux de nos délégués, qui participaient à une réunion dans le fort, avec de hautes autorités militaires, pour discuter du droit d'accès aux centres de détention de la région, ont entendu des coups de feu venant d'autres parties du fort", explique Bernard Barrett, délégué à l'information du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). "Ils se sont d'abord réfugiés dans un sous-sol, puis sur le toit, où des hommes armés échangeaient des coups de feu avec d'autres, plus loin. Ils ont escaladé le mur d'enceinte pour quitter les lieux." Dès le samedi, un prisonnier avait fait sauter une grenade qu'il avait sur lui, se tuant en même temps que deux hauts responsables de l'Alliance du Nord dont un général du parti chiite Hezb-i-Wahdat.

Le dimanche, selon la version officielle des autorités de Kaboul, lors de l'enregistrement des quelque 600 prisonniers, certains d'entre eux s'emparent des armes de cinq gardes, désarment une quarantaine d'autres gardes, ouvrent un container rempli d'armes, déclenchant une bataille générale. Selon certains, l'enregistrement des prisonniers aurait commencé en présence de deux agents américains, ce qui aurait provoqué la nervosité des prisonniers, qui s'inquiétaient qu'on les prenne en photos. Un agent de la CIA a été tué lors des affrontements qui ont suivi. Selon une autre version, tout aurait commencé quand des gens du Hezb-i-Wahdat voulant venger leur responsable tué sont arrivés au fort.

Déjà, plusieurs questions restent sans réponse : pourquoi n'avoir pas sérieusement fouillé et désarmé les prisonniers à leur arrivée ? Pourquoi les avoir rassemblés dans un endroit où se trouvaient entreposées des armes ? Pourquoi les avoir laissés tous ensemble, visiblement sans un nombre de gardiens suffisant pour les surveiller, alors même qu'officiellement, ces prisonniers étaient considérés comme "très dangereux" ? Compte tenu enfin du lourd passé des troupes du général Dostom en matière de droits de l'homme, les Occidentaux présents n'auraient-ils pas dû veiller au sort de ces prisonniers ?

Les trois jours d'affrontements ont été extrêmement violents. Selon un officiel à Kaboul, l'aviation américaine, guidée au sol par des forces spéciales, a effectué pas moins de trente sorties. Cinq soldats américains ont été sérieusement blessés par une bombe mal dirigée, qui a explosé trop près d'eux. D'autre part, on sait avec certitude que des soldats américains étaient présents dans le fort auprès de l'Alliance du Nord lors de la répression.

MAINS LIÉES DANS LE DOS
À la demande des autorités, le CICR a commencé, mercredi 28 novembre, à ramasser les corps, et ne sait pas à ce stade combien de temps va durer l'opération. "Les autorités ramassent les cadavres à l'intérieur du centre de détention et nous amènent les corps pour qu'on les enterre", précise M. Barrett. Certains endroits sont encore difficilement accessibles. Le CICR photographie les cadavres, collecte et numérote les éventuels effets personnels et note l'emplacement des tombes pour une éventuelle identification par les familles.

Selon un porte-parole de l'Alliance du Nord interrogé par téléphone à Mazar-e-Charif, Saeed Hassan Muslim, la plupart des prisonniers ont été tués. Une cinquantaine d'entre eux ont été retrouvés les mains liées dans le dos. Seuls sont encore en vie quinze Arabes qui avaient été séparés des autres car jugés encore plus dangereux. Toujours selon cette source, les prisonniers ont été tués à la fois par les bombardements et les tirs des soldats de l'Alliance du Nord. Les soldats de l'Alliance du Nord présents dans le fort au début du carnage auraient tous péri. En revanche, les trois commandants talibans qui avaient négocié cette reddition tragique sont toujours aux mains du général Dostom, selon Bismillah Khan, l'actuel vice-ministre de la défense à Kaboul. Le gouvernement en place à Kaboul a annoncé, jeudi, l'envoi d'une délégation à Mazar-e-Charif pour tenter d'obtenir des éclaircissements sur ce massacre.
Françoise Chipaux, lemonde.fr | 30.11.01 | 12h54

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