Jacques Ellul (1913-1994)

Juriste, historien du droit, sociologue, théologien et essayiste politique. Membre du Conseil national de l'Eglise réformée de France. Plus connu et apprécié aux Etats-Unis (Berkeley) qu'en France.
Auteur de plus de 40 ouvrages, notamment de L'Illusion politique, Robert Laffont, Paris, 1965, de Trahison de l'Occident, Calmann-Lévy, Paris, 1975 et de Le Bluff technologique, Hachette, Paris, 1988, Anarchie et Christianisme, Atelier de Création Libertaire, Lyon, mars 1988.

1
Un autre aspect encore de l'illusion politique réside dans la conviction ancrée au coeur de l'homme occidental moderne qu'en définitive tous les problèmes sont politiques, et qu'ils sont susceptibles d'une solution par la politique, qui d'ailleurs offre la seule voie praticable. ... par exemple ... quand un homme est "mauvais" "c'est la faute à la société". Le coupable, le responsable, c'est le milieu, le corps social, les parents, le logement, le cinéma, les circonstances. ... Et qui donc, pour l'homme moyen moderne, devrait réorganiser cette société pour qu'elle soit ce qu'elle devrait être ? L'Etat, toujours l'Etat. ...

Or nous prétendons que dans tous ces domaines nous sommes en présence de l'illusion la plus tragique de notre temps. Que la politique permette de résoudre des problèmes administratifs, des problèmes de gestion matérielle de la cité, des problèmes d'organisation économique : c'est certain, et ce n'est déjà pas mal. Mais elle ne permet absolument pas de répondre aux problèmes personnels de l'homme, celui du bien et du mal, du vrai et du juste, du sens de sa vie, et de sa responsabilité devant la liberté. ...

La conviction que les affrontements intérieurs de la personne comme la réalisation extérieure des valeurs sont affaire collective, sociale, et trouveront leur solution dans l'aménagement politique n'est que la face mystifiante de la démission personnelle de chacun devant sa propre vie. C'est parce que je suis incapable de réaliser le bien dans ma vie que je le projette sur l'Etat qui doit le réaliser par procuration à ma place. C'est parce que je suis incapable de discerner la vérité, que je réclame que l'administration la discerne pour moi ... C'est parce que je ne puis accomplir moi-même la justice que j'attends d'un organisation juste que la justice soit ...
L'Illusion politique, p. 182/183.

2
L'Occident a mauvaise réputation aujourd'hui, et chacun cherche à fuir ce vaisseau qui sombre. L'Occident est porteur de tous les péchés. Il a envahi le monde. Il a subjugué des peuples qui ne demandaient (dit notre nouvelle Légende des siècles) qu'à vivre en paix. Ces peuples étaient heureux, féconds, prolifiques, bien nourris, ne connaissaient ni le mal ni la guerre ni l'esclavage, ils avaient sécurité et philosophie. Age d'or d’un nouveau style. Pas tellement puisque nous retrouvons dans la peinture idyllique que l'on nous fait de la Chine ou de l'Empire arabe, du monde bantou et de l'Empire aztèque, toutes les généreuses effusions du XVIIIème siècle. S'il y a aujourd’hui des rénovateurs du mythe du bon sauvage c'est assurément ceux qui nous racontent gravement ce merveilleux monde qui fut avant que l'occident ne vînt. Tous les arts et tous les raffinements, monde heureux ignorant la mort, le péché comme la honte, sans oppression et sans morale - la libre nature pour un homme innocent. Et puis l'Occident vint avec son cortège de catastrophes. Il est apparu avec ses hommes bardés de fer, assoiffés d'or et d'argent, trompant les pauvres peuples qui accueillaient ces étrangers avec une édénique hospitalité. Ces guerriers, ces commerçants ont dévalisé les richesses, asservi les hommes, conquis les terres. N'est-ce même pas le titre qu'ils se donnaient eux-mêmes, les Conquistadores.
Trahison de l'Occident, p.11/12.

3
Un bref rappel. Nous avons été colonialistes et nous sommes impérialistes. Soit. Mais nous ne sommes pas les inventeurs ni les seuls acteurs de ces drames. Les invasions arabes sur tout le nord de l'Afrique noire, qu'est-ce sinon du colonialisme, et du pire. Et les invasions turques avec la création de l'Empire ottoman ? Et les invasions khmères avec la création de l'Empire khmer, et celle du Tonkin avec la création de l'Empire du Tonkin ? Et les effroyables, les plus effroyables de toutes celles qui eurent jamais lieu, conquêtes de Gengis Khan (qui a probablement massacré au cours de son règne soixante millions de personnes... plus que Hitler, et même que Staline!)? Et l'invasion globale des Bantous sur les deux tiers du Continent noir, avec création des royaumes par les envahisseurs. Et les invasions des Chinois sur un tiers du continent asiatique. Et les invasions Aztèques sur leurs voisins aboutissant à ce que l’on nous présente comme le si merveilleux royaume Aztèque que les affreux conquérants ont détruit, mais qui n'était lui ausi qu'une effroyable dictature sur un ensemble de peuples conquis et écrasés.
Trahison de l'Occident, p.21.

4
Ce que l'Occident a découvert (et non par une étude socio-historique, mais dans une proclamation!) c'est justement le sens de tout cela, ce qu'il a fait, c'est d'exprimer ce que l'homme cherchait. Tout homme. L'Occident a rendu conscient et volontaire le projet de l'homme. Il a fixé un objectif et l'a nommé, liberté - plus tard, individu.
Il a orienté les forces obscures. Il a désigné la valeur à partir de laquelle l'histoire avait un sens, et l'homme devenait homme.
Il a tenté d'appliquer méthodiquement, consciemment tout ce que l'on pouvait tirer de la liberté. Les Juifs les premiers ont fait de la liberté la clef de l'histoire et de la création. Leur Dieu est dès l'origine caractérisé comme le libérateur. Ses grandes oeuvres sont dictées par la volonté de rendre son peuple libre, et au travers de lui tous les hommes.
Trahison de l'Occident, p.30/31.

-----------------

Anarchie et Christianisme

1

Réciproquement, je ne cherche nullement à dire aux chrétiens qu'ils doivent devenir anarchistes!
Mais seulement que, parmi les options « politiques », s'ils tiennent à s'engager dans une voie politique, ils ne doivent pas écarter d'avance l'anarchisme, mais que, bien au contraire, à mes yeux celui-ci me paraît la conviction la plus proche, dans son domaine, de la pensée biblique.
Mais bien entendu, je sais que j'ai peu de chances d'être écouté, dans la mesure où l'on ne remonte pas en quelques années, des préjugés séculaires et invétérés.
Anarchie et Christianisme, pp. 8-9

2

La première constatation fondamentale, c'est que toutes les religions quelles qu'elles soient sont à l'origine de guerres, de conflits, qui finalement sont beaucoup plus graves que les guerres purement politiques ou arbitraires des souverains, puisque dans ces guerres provoquées par la « religion », c'est la question de la Vérité qui est devenue centrale : l'adversaire devient l'incarnation du Mal et du Mensonge, donc il doit être totalement éliminé.
Ceci est parfaitement exact. Exact pas seulement pour les religions traditionnelles mais aussi pour les religions nouvelles qui les ont remplacées : la Religion de la Patrie, la Religion du Communisme, la Religion de l'Argent par exemple.

Toutes les guerres qui se font au nom d'une croyance religieuse sont des « guerres inexpiables », comme, une fois, une guerre de Rome. Mais ici, il s'agissait d'une guerre qui avait été si atroce que le mal qui y avait été fait ne pouvait pas être réparé par des sacrifices (piaculum).
Alors que nos guerres sont inexpiables parce que l'adversaire doit y être totalement écrasé sans aucune exception ni pitié.

Les modèles de ces guerres on les trouve dans la Bible, où est parfois promulgué le « Hérem » contre un ennemi du peuple juif, c'est-à-dire que tout, dans ce peuple ennemi, doit être anéanti, il faut tuer les femmes, les enfants et même le bétail.

Bien entendu ces textes sur le Herem sont une dure épreuve pour le croyant qui prend la Bible au sérieux!

Ensuite il y eut les guerres menées par l'Islam, dont le principe est le suivant : tout enfant qui naît dans le monde est musulman du fait de sa naissance. S'il cesse d'être musulman, c'est la faute de ses parents, la faute de sa société: le devoir de tout musulman est de ramener les autres à la vraie foi.

Et réciproquement, le domaine de l'Islam (la oumma, communauté) est le Monde entier. Rien ne doit échapper à cette foi. Donc, il faut conquérir ce monde, d'où le principe de la guerre sainte (le djihad). Je n'insiste pas, c'est trop évident, et ce n'est pas mon problème.

Cependant, l'Islam manifeste plus clairement que toute autre religion que les croyants sont des fanatiques, et par conséquent en même temps prêts à se faire tuer, et prêts à tuer sans limite.
Ibidem, pp. 28-29

3

Donc premier domaine où l'anarchisme peut apporter un heureux contrepoids à la flexibilité conformiste des chrétiens ("nous devons éviter de tomber dans le panneau de l'idéologie dominante du moment !", un travers des chrétiens).

Mais, sur l'autre front, dans le monde idéologique et politique, il est aussi le garde-fou : bien entendu, il ne saurait être question qu'un chrétien soit de droite, de la droite actuelle, de ce que nous avons vu devenir la droite. Après tout, peut-être la droite républicaine de la IIIe République avait-elle de la valeur.

Ce n'est plus notre affaire. La droite est devenue inévitablement soit le grossier triomphe de l'hyper capitalisme, soit le fascisme : il n'y a pas d'autre droite. Donc exclu, mais aussi bien le marxisme dans ses avatars du xxe siècle.

Un chrétien ne pouvait plus être stalinien après les procès de Moscou, l'horrible massacre des anarchistes de Barcelone par les communistes et le pacte germano-soviétique, la prudence du P.C. devant le Maréchalisme en 1940, et la conduite des communistes en 1944 (et pourtant c'est ce moment que nos braves pasteurs ont choisi pour découvrir les beautés du communisme stalinien).

L'anarchisme avait vu plus clair, et nous avait mis en garde. Peut-être cette leçon pourrait être entendu aujourd'hui.

Enfin troisième apport de l'anarchisme à la pensée chrétienne : il faut apprendre à regarder les réalités de nos sociétés d'un autre point de vue que celui dominant de l'Etat. Ce qui semble une des catastrophes de notre temps, c'est que tout le monde semble d'accord pour considérer « l'Etat Nation », comme la norme.
Il est effarant de considérer que l'Etat Nation a été finalement plus fort que les révolutions marxistes, puisqu'elles ont toutes conservé la structure nationaliste et la direction d'un Etat.

Il est effrayant de penser qu'une volonté de Sécession comme celle de Makhno a été noyée dans le sang. Et que Etat marxiste ou Etat capitaliste, c'est pareil, en ce que l'idéologie dominante est celle de la Souveraineté.

Ce qui rend la «construction de l'Europe» parfaitement risible, car il n'y aura aucune Europe possible tant que les Etats ne renonceront pas à leur souveraineté.

Mais le nationalisme étatique a envahi le monde, et tous les peuples africains, par exemple, au lendemain de leur décolonisation n'ont rien eu de plus pressé que d'adopter cette forme.
Voilà donc ce que l'anarchisme me paraît apporter aux chrétiens. Et c'est fort important.
Ibidem, pp. 129-121

------

Vers Première Page