Egéa Pierre
Pierre Egéa. Maître de conférences à la faculté de droit de l'université de Paris XII.

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On touche ici au coeur de l'ambiguïté de nos démocraties libérales dans leur rapport avec le patriotisme républicain : il existe une tension entre le droit absolu à la vie qu'elles proclament et le devoir civique de se sacrifier pour la patrie qu'elles maintiennent mais qu'elles aménagent à leur convenance. La doctrine de la guerre "zéro mort" permettait jusqu'à un certain point de concilier ces deux exigences, mais au prix d'une double occultation. D'abord qu'entre les partisans de la guerre sainte (qui ne sont pas représentatifs de l'islam) et les citoyens des sociétés occidentales existent deux rapports antagonistes à la vie et à la mort. Ici la vie et le bonheur terrestre sont valorisés, là ils sont méprisés pour mieux exalter le sacrifice de soi et la béatitude céleste qu'il faut gagner : on promet au "kamikaze" une quote-part d'immortalité dans un au-delà paradisiaque.
Pierre Egéa et Eric Desmons, Injustices sans limite, Le Monde, 13 octobre 2001, p. 16.

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Ensuite, la guerre "zéro mort" - qui relate le combat du bien contre le mal annoncé par Bush - laisse entrevoir l'existence de deux types d'hommes : ceux qui ne doivent pas mourir et ceux qui peuvent être tués, ou "sacrifiés". Une telle doctrine ne signifie pas qu'aucune cause ne vaut que l'on sacrifie des vies humaines. Elle signifie seulement que la vie des "nôtres" doit être précieusement préservés. La sacralisation de la vie de nos militaires implique que l'ennemi est tuable à merci. Pourtant, quoiqu'on en dise, au-delà de toutes les considérations humanitaires et de toutes les frappes chirurgicales, l'ennemi reste indistinctement l'ennemi - une vie nue sacrifiable -, et il suffit de visiter les hôpitaux irakiens pour se convaincre de la nature des dommages que l'on se plaît à qualifier de collatéraux.
Ibidem.

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