Véronique Duborgel

L'auteure de "Dans l'enfer de l'Opus Dei", Albin Michel, Paris, octobre 2007, catholique d'habitude familiale, épouse un membre de l'Opus Dei, qui lui fait neuf enfants et la fait entrer dans "l'Oeuvre de Dieu" du catholicisme romain fondamental.
Incapable de vivre sa vie de chrétienne "born again", battue par son mari, elle quitte l'Oeuvre après treize ans de souffrance et divorce.
Son livre est censé nous décrire l'enfer des membres de la prélature personnelle de l’Église catholique, elle est surtout le témoignage d'une personne rebelle, psychologiquement très perturbée par une vie maritale douloureuse et une totale incapacité à s'intégrer dans une communauté trop rigide pour elle.

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En route vers la sainteté
... Il est vrai que je ne sais pas grand-chose de la vie. Aînée de trois enfants, j'ai grandi dans un petit village situé près de la frontière suisse. Ma mère, comme ses sœurs, est croyante et pratiquante tandis que mon père ne veut pas entendre parler de religion.
Puisque saint François de Sales est passé dans ma région, j'ai été baptisée catholique plutôt que protestante, voilà tout.
Pendant toute mon adolescence,je vis comme je veux, et la morale de l'Église n'est pas nécessairement la mienne. Je passe directement de la sortie de boîte de nuit à la messe du dimanche - je profite du sermon pour me reposer un peu.
J'ai des petits amis. Pour moi, la religion n'a pas vocation à régir un mode de vie. Mais au fond, je manque de repères, j'ai l'impression d'être en chute libre, et j'aimerais me poser, croire en quelque chose. Ce qui est sûr, c'est que je suis en quête d'idéal, de perfection. Le monde à mon avis ne tourne pas rond, il y a trop d'horreurs partout, je veux que cela change, mais je ne sais pas comment faire. Des questions existentielles se bousculent en moi. J'ai peur de la mort, je dors la lumière allumée et je lutte contre le sommeil car je redoute de ne pas me réveiller.
Je recherche quelque chose, mais je ne sais pas quoi.
Dans l'Enfer de l'Opus Dei, pp. 13-14

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Début 1983, mon fiancé me fait franchir l'étape décisive. Sur ses conseils, je participe au printemps à une nouvelle expérience.
L'Univ - c'est son nom officiel- m'est d'abord présentée comme un voyage culturel à Rome, où l'on pourra bénéficier d'une audience avec le pape. Au centre Le Rocher, on me confirme qu'il serait bon que j'assiste à ce rassemblement.
Quelques-unes des filles que j'y côtoie, très excitées, sont heureuses de pouvoir s'y rendre. Je participe à cette euphorie, et mes parents m'offrent le voyage. L'Univ est en fait la réunion à Rome de jeunes membres ou proches de l'Opus Dei. Mais cela aussi, je l'ignore.
Ibidem, p. 21

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Me voilà donc embarquée dans cette galère qui durera treize ans.
Treize années d'existence qui se jouent en une semaine à Rome. Une semaine, c'est ce qu'il aura fallu pour faire basculer ma vie. Une semaine, c'est tout de même un peu court pour décider d'une vocation. Quand je regarde en arrière, je m'en veux d'avoir manqué de confiance en moi.
Ibidem, p. 29

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Car je crains une réaction violente de mon mari sije quitte l'institution.
Celui-ci s'est déjà déchaîné plus d'une fois. La première dont je me souvienne se situe aux alentours de l'année 1985. Ne ressentant personnellement aucun intérêt pour l'Opus Dei, ne m'y trouvant pas à ma place et de plus étant fatiguée par les multiples contraintes, j'envisage sérieusement de passer de l'état de surnuméraire à celui de coopératrice, moins contraignant.
En effet, je dois me rendre toutes les semaines à Genève avec mes enfants en bas âge pour participer aux sessions de formation. La coopératrice est une personne lambda, même non chrétienne, qui participe moins fréquemment à des enseignements, et qui, si elle le souhaite, peut aussi apporter une aide financière. C'est un compagnon de route plus qu'un membre.
Je m'en ouvre donc à mon mari qui me répond, comme cela va devenir la règle : « Tu ne peux pas me faire ça, je te l'interdis! » en criant. Comme si c'était à lui que je faisais quelque chose! Je n'évoquerai plus la question avant longtemps.
Idem, Les corrections fraternelles, p. 41

5
La dernière correction fraternelle que j'aie reçue date de l'automne 1995 à Couvrelles, un des centres de formation de l'Opus Dei situé dans l'Aisne.
Elle concernait la coloration de mes che­veux qui aurait dû être refaite car mes racines foncées "faisaient négligé". De ce fait, je ne montrais pas une bonne image de l'Opus Dei.
Toujours cette fichue vitrine! Or, il se trouve que cette couleur de cheveux est naturelle, que je ne me suis jamais teint les cheveux, et que je n'y peux rien s'ils se décolorent très vite au soleil.
Cette fois, je n'ai pas accepté la correction et je suis allée voir la directrice pour lui exposer mes griefs, lui disant qu'avant d'accuser quelqu'un, il serait bon de se renseigner, et que j'en avais marre de ces sermons.
Elle me répondit que de toute façon, cela était bon pour mon humilité! J'en suis restée estomaquée. Cela ressemblait surtout à de l'humiliation. La directrice aurait pu s'excuser; non, elle a même trouvé le moyen de se justifier! L'erreur est humaine mais elle n'est pas opusienne.
Ibidem, p. 45

6
L'Œuvre crée des secrets entre les conjoints et s'immisce dans l'intimité des couples! Obsédés par l'image, les numéraires s'en tiennent aux apparences: un couple se doit d'être lumineux et joyeux, même si à l'intérieur du mariage tout va mal - comme ce fut mon cas.
J'ignorais à peu près tout des activités de mon conjoint au sein de l'Œuvre. De même, je n'ai jamais confié mes lourds problèmes conjugaux à mes amies et aux couples que je fréquentais.
Je faisais bonne figure, et nous étions priés de jouer la comédie du bonheur. Personne ne pouvait se douter de quoi que ce soit. Le commandement « Soyez un foyer lumineux et joyeux» gouvernait notre vie et nos actions extérieures.
Idem, C'est ta croix, p. 114

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Un prêtre nous donne un enseignement sur l'âme et sur la différence entre l'homme et l'animal.
Il nous cite saint Thomas d'Aquin, docteur de l'Église et philosophe préféré et incontesté de l'Opus Dei...
Ce prêtre nous déclare, sans autre cérémonie, que la femme est à l'égal du chien. Sur quinze auditrices environ, nous ne sommes que deux à réagir. Réaction plus que tempérée d'ail­ leurs.
Le prêtre prétendra par la suite qu'il ne s'agissait que d'un « brin d'humour ». Il n'empêche que la plupart des femmes présentes ont admis la chose sans broncher, ce qui donne une idée de ce que l'Œuvre leur avait laissé de dignité. Quant à l'humour de ce prêtre, il est peut-être révélateur d'un sentiment plus profond.
Il marque aussi une propension inouïe à prendre les textes anciens à la lettre. Je suis persuadée que si saint Thomas d'Aquin revenait aujourd'hui, avec les progrès de la science et autres découvertes, il reverrait quelques-unes de ses déclarations! L'Opus Dei, lui, garde cet enseignement et le diffuse sans discernement!

Lors de l'installation du centre masculin à Lausanne, les surnuméraires que nous étions avions fait le ménage à fond, vitres comprises. En valsant avec nos horaires et nos obligations familiales. Seul le prêtre nous a remerciées. Aucun des numéraires n'a daigné le faire. Normal, nous ne sommes que des servantes.

C'est d'ailleurs écrit, dit et répété à l'intérieur de l'Œuvre: «Les femmes sont pécheresses et sont responsables de ce que nous avons été chassés du jardin d'Éden. La seule possibilité pour elles d'alléger leur culpabilité, c'est d'accepter de se soumettre ... Vous devez être des tapis sur lesquels les gens peuvent marcher» (propos entendus par un grand nombre de personnes lors d'une soirée d'information sur l'Opus Dei, à Dornbirn, Australie, été 1994 - cité dans T. M. Hofer : Gottes rechte Kirche).
Il n'est pas besoin de chercher si loin. Je rappelle ici la devise de la section féminine : « Sancta Maria, spes nostra, an cilla domini, ora pro nobis », servante du Seigneur ...
Idem, La femme est-elle un chien ?, pp. 128-129.

8
Je vais essayer de faire un bref calcul de l'apport que nous versions, selon mon souvenir :
Apport mensuel, pour le couple: 183 euros.
Club: 40 euros par trimestre et par enfant.
Retraite: 122 euros chacun, à quoi s'ajoute le prix du billet de train (40 euros chacun en moyenne). Une retraite est obligatoire chaque année. Mon mari, qui était zélateur, en faisait jusqu'à trois par an. Soit un budget retraites d'environ 650 euros par an.
Rencontre: entre 183 et 250 euros chacun, à quoi s'ajoute aussi le prix des trajets (40 euros minimum chacun) soit 290 euros par an.
Les camps d'été pour les enfants, non reconnus par l'État, ne bénéficient d'aucune subvention. Ils reviennent à environ 300 euros par enfant.
Pour une famille de trois enfants - ce qui représente une moyenne basse pour l'Opus Dei -, l'addition s'élève à près de 400 euros par mois. Sans compter les « extras », comme une contribution plus élevée au moment de Noël. Cela se traduit par une coquette somme pour l'Opus Dei et un gros sacrifice pour la famille.
Idem, Rien n'est gratuit, p. 143

9
Mais le pire était à venir. En 2000, je découvre que j'ai un cancer. Tandis que j'entre en convalescence, une de mes amies, qui fréquente le centre de l'Opus Dei sans être surnuméraire, demande lors d'une réunion que l'on prie pour moi. La réponse immédiate d'une directrice l'a laissée interdite: « On ne prie pas pour elle, elle a quitté l'Opus Dei. »
Je ne mérite pas de prière. On me tourne le dos.
Sans parler de ce que l'on doit colporter sur moi et qu'heureusement j'ignore. Je suis mise en quarantaine! L'Opus Dei se venge comme il peut de ma défection.
Combien de personnes quittant l'Opus Dei sont tombées dans une profonde dépression! Sortir de l'Œuvre, c'est « obéir à Satan », c'est un péché mortel, c'est se damner pour la vie éternelle. Tel est le langage que l'on tient à propos des membres dissidents.
L'Opus Dei agit plus à l'image d'un groupe de pression que d'un mouvement religieux. On ne peut rien dire contre cette prélature. Elle est sainte! Elle s'autoproclame parfaite.
Pourquoi, par exemple, n'avoir pas pris en compte les témoignages négatifs sur l'Opus Dei lors du procès de canonisation du fondateur? Pourquoi n'avoir pas pris en considération le témoignage des repentis? « Repentis », c'est le nom donné aux personnes qui ont fait partie de l'Œuvre. Un terme emprunté au vocabulaire lié à la mafia. Même si, bien entendu, cette comparaison n'est pas de saison! Se fonder sur des déclarations exclusivement positives en vue d'établir la sainteté du fondateur, n'est-ce pas par tial ? N'st-cepas répondre à la question avant même de l'avoir posée ? Jusqu'où l'Opus Dei est-il prêt à aller pour préserver sa toute-puissance ?
Idem, Sortir et s'en sortir, pp. 169-170.

10
Après ma sortie de l'Opus Dei, en pleine phase de questionnements et de reconstruction, j'ai téléphoné à un prêtre de l'Œuvre. À l'époque, je ne pouvais articuler un mot sans l'accompagner d'un sanglot. La colère, le chagrin se mêlaient dans mes propos.
Je lui ai demandé pourquoi il ne m'avait pas aidée. «Nous avons respecté la liberté de ton mari », m'a-t-il été répondu. Je suis sortie de mes gonds. Sa liberté? Et la mienne alors! J'ai crié et pleuré. J'ai protesté contre la condition de la femme dans l'Œuvre! Ce prêtre m'a écoutée et entendue.
Je l'ai pris à partie, il a été le réceptacle de ma haine. Je ne mâchais pas mes mots. Ce flot de protestations, de colère, ne s'arrêtait pas. Pour la première fois, je déversais ce que j'avais sur le cœur à une «autorité» de cette institution. Tous ces sentiments refoulés depuis des années et emmagasinés au fond de moi se bousculaient. Mes larmes se mêlaient à mes paroles. Les mêmes questions revenaient sans cesse. Pourquoi n'avez-vous rien fait? Pourquoi n'avez-vous rien dit? Pourquoi avez­vous laissé faire? C'était ma vie qui était en jeu, et celle de mes enfants, et vous n'avez pas réagi! Comment avez-vous pu nier à ce point ma vie et la personne que je suis? Il y allait de l'avenir de neuf enfants, et vous avez fermé les yeux. Comment avez­vous pu ? Est-ce là un comportement humain, ou encore chrétien?
Les barrages et les digues que j'avais érigés cédaient de partout,je ne pouvais plus rien contenir. J'ai certainement dû insulter ce prêtre, je ne me rappelle pas.

Patiemment, il m'a laissée parler, sans m'interrompre. J'entendais sa respiration à l'autre bout du fil; il ne se moquait pas de moi. J'ai eu pour ce prêtre un sentiment très fort, un élan. Son attention envers moi m'a fait basculer.
Ensuite, il m'a parlé, avec douceur, respect comme tant de fois j'aurais aimé être entendue dans l'Opus Dei. Puis il m'a dit qu'aujourd'hui, les numéraires faisaient un peu plus attention à la vie de famille des surnuméraires. Ils ne la reléguaient plus au dernier plan ...
Par la suite, ce même prêtre m'a écrit une lettre dans laquelle il me demandait pardon et espérait qu'un jour je puisse pardonner. Il n'était pas obligé de présenter ses excuses. Rien ne l'y contraignait. Ou alors peut-être sa conscience ... J'ai beaucoup d'estime pour cet homme et le remercie pour son courrier.
Idem, Et les autres ?, pp.182-183.

11
Je ne suis pas dans la vindicte, la vengeance, la colère à l'état pur, je pense avoir dépassé ce stade.
Bien que je m'emballe souvent lorsque je parle de l'Opus Dei. Les mots me submergent et j'ai du mal à les contenir, à garder mon calme. Je dois faire un effort pour ne pas parler trop vite, pour peser mes mots. Mais j'essaie de regarder derrière moi avec humour.
Peut-être ce témoignage ne plaira-t-il pas à cer tains ... tant pis.
Je ne cherche pas leur approbation. J'ai essayé d'être au plus près des événements. J'ai confié au lecteur des bribes de ma vie, un peu en désordre,j'ai écrit comme l'on renverse une boîte de puzzle. Des pièces éparses, des morceaux de vie éparpillés. Un travail de souvenir auquel ma mémoire se refusait parfois. Chercher au fond de moi, tout au fond, ce qui avait été enfoui dans le but d'être oublié, toutes ces choses que j'ai occultées, effacées sans le vouloir.
Voilà. Un travail toujours en action, en mouvement. Une renaissance ne se fait pas en un jour, mais c'est chaque jour que l'on y travaille. Et lorsque l'on pense avoir fini, il faut attaquer ailleurs. Après treize années passées dans le saint des saints, la reconstruction est un labeur quotidien.
Ibidem, pp. 184-185.

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