Christian Delacampagne (décédé en mai 2007)

Normalien (1969), agrégé de philosophie (1972), docteur d'Etat ès lettres et sciences humaines (1982), professor Tufts University (Boston, Usa) from 1998 to 2002, Romance Languages and Literatures The Johns Hopkins University (Baltimore,Usa).
Auteur, notamment, de Une histoire du racisme, co-édition de France-culture avec une préface de Laure Adler, directrice de France-culture, LGF, Le livre de poche références n°575, Paris, 2000.
Islam et Occident : les raisons d’un conflit, PUF, Paris, 2003

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On peut dire encore plus brièvement : le racisme, c'est la haine de l'autre en tant qu'autre. La haine du Noir en tant que Noir, du flic en tant que flic, de l'homosexuel en tant qu'homosexuel.

Cette haine pour revêtir des formes multiples. Parmi celles-ci, certaines possèdent une telle continuité dans le temps qu'on a fini par leur donner des noms spécifiques : c'est ainsi qu'on appelle "antisémitisme" la haine des juifs (dont il sera question dans cet ouvrage), et "misogynie" la haine des femmes ...

Le racisme est aussi un état d'esprit, une attitude intellectuelle indépendante de nos émotions. Et quel est le noyau de cette attitude ? C'est une croyance plus ou moins conscience, mais toujours sous-jacente : la croyance selon laquelle les "tares" psychologiques ou culturelles des membres du groupe détesté découleraient elles-mêmes, de manière automatique, de certaines propriétés physiques possédées, de naissance, par les individus en question. Autrement dit, de certains caractères "génétiques" qui feraient d'eux une "race".
Une histoire du racisme, Introduction, p. 11/12/13.

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Le racisme ne saurait donc être confondu ni avec le simple ethnocentrisme, ni avec la xénophobie.
Le terme "ethnocentrisme" désigne l'attitude consistant, pour les membres d'un groupe donné, à croire que leur groupe est le "meilleur" de tous - autrement dit, que leur "ethnie" (ou leur "peuple") est le "centre" du monde. ...
Quant à la "xénophobie", ou "haine de l'étranger", on perçoit mal, à première vue, ce qui la distingue du racisme proprement dit. La nuance est mince, en effet : de la xénophobie, on passe facilement au racisme. Mais elle a son importance. La xénophobie est la haine que suscite une personne de langue, de culture ou de nationalité étrangère ; le racisme, la haine que suscite une personne réputée appartenir à une race étrangère.
Une histoire du racisme, Introduction, p. 13/14.

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Il me paraît cependant nécessaire de distinguer - même si une telle distinction semble artificielle - entre un antisémitismr "en actes" et un antisémitisme "en paroles". Car les deux phénomènes ne surgissent pas exactement en même temps ; et si la naissance du premier est facilement repérable, celle du second - qui le précède de manière tout à fait logique, dans la mesure où les paroles ne servent souvent qu'à préparer les actes - l'est beaucoup moins.

Pour ce qui est de l'antisémitisme en actes, on peut situer son apparition entre 169 av. J.-C. (première révolution en Judée pendant la première campagne d'Antiochos IV en Egypte) et 145 av. J.-C. (prise du pouvoir par Ptolémée Physcon), c'est-à-dire dans la première moitié du IIème siécle avant notre ère.
Une histoire du racisme, Les Hébreux à l'âge hellénistique, p. 46.

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Aux fantasmes des Grecs s'ajoutent ceux des Romains. Martial nous apprend que les juifs sont sales. Ammien Marcellin évoque, en toutes lettres, "la mauvaise odeur propre aux juifs". D'autres auteurs se chargent de leur prêter les traits de caractère les plus contradictoires : les juifs sont à la fois "rusés et habiles, serviles et séditieux, lubriques et austères, accapareurs et mendiants". Enfin, leur prosélytisme exaspère les Romains, comme en témoignent de nombreux textes d'Horace à Juvénal et de Sénèque à Valère Maxime.
Ibidem, p. 51.

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Les griefs des païens contre les juifs, puis des païens contre les chrétiens, sont ainsi retournés par les chrétiens contre les juifs avec une surenchère dans la violence. Il suffit de parcourir, pour s'en convaincre, les textes d'Origène (première moitié du IIIème siècle de notre ère) ou bien les Homélies de saint Jean Chrysostome (386-387). En outre, à partir d'Origène, les juifs sont accusés de déicide (alors même que, selon les Evangiles, ce sont les Romains qui ont ordonné l'exécution de Jésus). A la suite de Grégoire de Tours (VIème siècle), nombre d'auteurs condamnent les juifs en tant que "race incrédule","nation méchante et perfide". Un ton encore plus injurieux est adopté par deux évêques du VIIIème siècle, Agobard et Amolon. Toutefois, ces invectives, procédant d'un petit cercle de lettrés, mettront un certain temps à devenir familières à la masse des fidèles.
Ibidem, Les juifs au Moyen Age, p. 82/83.

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Il en va de même, en Allemagne, des spéculations du philosophe Emmanuel Kant (1724-1804), qui passera pendant longtemps, pour l'inventeur du concept "scientifique" de race. Résumant trois décennies de cours professés à l'université de Königsberg, son Anthropologie du point de vue pragmatique (1798) est, à certains égards, d'une lecture affligeante. Qu'il parle des femmes (dont la place dans la société doit demeurer, selon lui, subordonnée à celle des hommes), des Noirs (qu'il situe, comme les naturalistes des Lumières, au bas de l'échelle humaine) ou bien des juifs (qu'il n'hésite pas à qualifier globalement d'"usuriers" et d'"escrocs"), Kant (comme, avant lui, David Hume) ne fait que donner, aux préjugés les plus vulgaires de son époque, une forme pseudo-savante.
Ibidem, Le racisme des Lumières, p. 151.

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Ce sont les préjugés racistes, assortis de justifications pseudo-biologiques, qui dominent la scène intellectuelle tout au long du siècle des Lumières et qui continueront à la dominer au siècle suivant, qu'on a pouratnt l'habitude de considérer comme le siècle par excellence du "positivisme". En d'autres termes, l'idée selon laquelle il y aurait des races "supérieures" (la race blanche ou race "claire") et des races "inférieures" (les races de couleur ou races "foncées", prédestinées par leur constitution physique à obéir aux précédentes) est déjà, au tournant du XVIIIème et du XIXème siècle, une idée bien ancrée dans l'esprit d'un grand nombre de savants et de philosophes européens.
Ibidem, p. 153/154.

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Quelques mois plus tard (après la conférence de presse du général De Gaulle du 27 novembre 1967, intervenant après la guerre israëlo-arabe des six jours de juin 1967, conférence dans laquelle il dit à propos des juifs :"Certains même redoutaient que les juifs jusqu'alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps, c'est-à-dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis dix-neuf siècles ...") surviennent les "évènements" de mai et juin 1968 : une révolte étudiante, prolongée par un vaste mouvement social qui paralyse entièrement la France pendant plusieurs semaines, réussissant même à donner à de Gaulle l'envie de faire appel à l'armée pour rétablir l'ordre ... les historiens n'ont guère, jusqu'ici, souligné le rapport entre cette "explosion" et le tabou qui pesait, depuis près d'un quart de siècle, sur la Shoah et sur la collaboration. Il me semble cependant que ce rapport existe. ... les troubles de 1968 constituent (entres autres) le symptôme d'une révolte contre le silence dont la génération antérieure - celle qui avait vécu la guerre - enveloppait celle-ci, afin de ne pas avoir à répondre, collectivement, de son comportement face au génocide dont elle avait été témoin.
Ibidem, L'antisémitisme en France depuis 1945, p. 224/225.

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