La réaction positive de Lionel Jospin

Yves Daoudal. Journaliste, auteur de Le rempart de la Chrétienté (brève histoire de Pologne), préface de Michel de Saint-Pierre, Dominique Martin Morin 1984 ; Guillaume Repin et ses compagnons (les martyrs d'Avrillé), Dominique Martin Morin 1984 ; Le dossier Boudarel ou le procès impossible du communisme, préface de Me Jean-Baptiste Biaggi, Editions Remi Perrin, Paris 2001.

Georges Boudarel (1926-2003) est un catholique français progressiste qui est envoyé en 1948 en Indochine par le parti communiste français pour collaborer avec le parti communiste indochinois qui soutient le Viêt-minh en guerre avec la France pour l'indépendance de l'indochine.
En décembre 1950 Georges Boudarel passe en zone viêtminh et est chargé de la propagande. De juin 1952 à février 1954 il est commissaire politique du Viêt-Minh, et c'est à ce titre qu'il est chargé de la rééducation idéologique des militaires français prisonniers du Viêt-Minh dans des camps de brousse où la mortalité est considérable.

Inculpé de trahison Georges Boudarel est condamné à mort par contumace en juin 1953. Jusqu'en 1963 il fait un travail de propagande pour le Vietnam communiste. En 1963, et gràce à un correspondant du journal du parti communiste français L'Humanité, il obtient un poste à Prague. En 1966 est voté une loi d'amnistie concernant la guerre d'Algérie et le parti communiste fait voter (avec l'accord des gaullistes au pouvoir) une loi d'amnistie qui couvre les crimes ou délits "commis en liaison avec les évènements consécutifs à l'insurrection vietnamienne". Georges Boudarel rentre en France, travaille au CNRS puis intégre en 1970 l'Université de Paris VII comme maître-assistant d'histoire, spécialiste du Vietnam internationalement reconnu.

C'est en 1991 qu'éclate l'affaire Boudarel lorsque d'anciens prisonniers survivants du camp 113, où il était commissaire politique du Viêt-minh, découvrent que c'est lui, le spécialiste du Vietnam, qui intervient lors d'un colloque organisé au sénat.
Les crimes de guerre étant amnistiés mais les crimes contre l'humanité étant imprescriptibles ces anciens prisonniers survivants du camp 113 essayent de le faire inculper de crime contre l'humanité mais ils sont déboutés, la cour de cassation, le 1er avril 1993, faisant valoir que la définition du crime contre l'humanité résultant du statut du tribunal de Nuremberg de 1945 ne peut concerner que les crimes commis par les nazis ou leurs complices.

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« Je ne regrette rien », c'est la marque du totalitarisme. La signature de l'idéologie. Cette absence de sentiment, de compassion, d'humanité, est caractéristique de la sauvagerie idéologique propre au xxe siècle. L'histoire de l'humanité est riche d'actes de sauvagerie, qui étaient des actes de vengeance, de haine exacerbée, de conquête du pouvoir par un individu ou un clan.
Ici il s'agit d'une haine déshumanisée, dépersonnalisée. Il s'agit de la mise en œuvre méthodique, dépourvue de tout état d'âme, d'un plan minutieusement défini par des instances supérieures. Boudarel n'a fait qu'obéir à ces instances supérieures: l'appareil communiste international, représenté par le parti communiste français, et un temps, par délégation, par le parti communiste vietnamien. On connaît cette défense: je n'ai fait qu'obéir. Cela n'enlève rien à la responsabilité personnelle, mais c'est absolument vrai: Boudarel n'a fait qu'obéir, et toute l'horreur de son action vient précisément du fait qu'il a obéi, qu'il a méticuleusement obéi, en toute conscience de ce qu'il faisait.
On connaît les textes du Viêt-minh, très précis, concernant le traitement des prisonniers de guerre, leur «rééducation» et leur libération. Boudarel les a suivis à la lettre. Si l'on en croit les témoignages de ses victimes qui ont connu d'autres camps que le camp 113, il est même le seul responsable de camp à avoir suivi à la lettre les consignes du Viêt-minh (en en rajoutant un peu pour être sür de ne pas être en dessous de ce qui était demandé). Les responsables viets étaient généralement moins déterminés dans leurs «cours politiques», soit parce qu'ils ne voyaient pas l'intérêt de convertir des moribonds, soit parce qu'ils jugeaient impossible de convertir réellement les « soldats de l'impérialisme», soit parce qu'ils voulaient libérer leur pays mais ne croyaient pas à la phraséologie communiste.
Boudarel, lui, y croyait dur comme fer. Il était l'apparatchik idéal.

Il n'était pas un soldat. Il n'était pas de ces soldats français qui avaient déserté pour se mettre au service du Viêt-minh. Il n'était pas un des soldats blancs d'Hô Chi Minh. Boudarel ne s'est jamais battu. Il était un fonctionnaire du régime. Il n'a pas pris les armes contre l'armée française. Il n'a même jamais levé la main contre un soldat français.
Il n'a cessé de le dire pour sa défense. Mais c'est ce qui l'accuse de la façon la plus claire. C'est là qu'est le crime contre l'humanité chimiquement pur, sans lien avec des crimes de guerre. Boudarel a nié l'humanité des prisonniers français, ses compatriotes, il les a dépouillés de toute dignité humaine, il les a fait crever comme personne ne ferait crever son chien, et pendant qu'ils crevaient, ils devaient encore chanter les louanges du communisme, et subir l'atroce dialectique marxiste-léniniste.
La différence entre les camps communistes et les camps nazis est là. Les tortionnaires nazis n'avaient pas d'instructions pour entreprendre une absurde rééducation de leurs prisonniers voués à la mort. Ils ne leur demandaient pas de célébrer les bienfaits du nazisme. Il n'y a eu aucun Boudarel dans les camps nazis. C'est pourquoi le procès Boudarel aurait dû aboutir. Non seulement pour condamner un tortionnaire particulièrement inhumain, mais pour préciser la jurisprudence du crime contre l'humanité.

Mais le procès Boudarel ne pouvait aboutir. Parce que, si rien n'interdit en droit de condamner pour crime contre l'humanité d'autres criminels que les nazis et leurs collaborateurs, et alors que les procès Boudarel ont eu lieu après la chute du mur de Berlin, il reste néanmoins impossible de condamner des apparatchiks communistes.
Ce serait instruire le procès du communisme, et bien qu'il soit coupable de cent millions de morts et de la plus vaste entreprise d'esclavage, de terreur et de misère de l'histoire, bien que l'empire soviétique se soit écroulé, le procès du communisme demeure interdit.
Le ministre de l'Éducation nationale qui défendait Boudarel à la tribune de l'Assemblée nationale en 1991 (notedt Lionel Jospin) est le même homme qui, devenu Premier ministre alors que se déroulaient les procès Boudarel, s'est déclaré fier d'avoir des ministres communistes.

Le communisme marxiste-léniniste, comme système de domination mondiale, est mort. Mais nous avons une nomenklatura politique, médiatique, judiciaire, imbibée de marxisme-léninisme, et prête à faire la fête à toute résurgence communiste, comme on le voit avec la promotion des groupes trotskistes qui s'affichent comme tels ou se dissimulent sous d'autres étiquettes.

Le procès Boudarel a apporté la preuve, à qui en aurait douté, que le procès du communisme est impossible, parce que l'intelligentsia de ce pays est toujours imprégnée de communisme. Ce livre porte témoignage, à l'adresse des générations futures, qui s'étonneront qu'un tel aveuglement ait pu obscurcir à ce point la conscience du pays des droits de l'homme.
in Yves Daoudal, préface Jean-Baptiste Biaggi, Le dossier Boudarel, Editions Remi Perrin, Paris, 2001, p. 188-190.

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