Bruce Cumings
Professeur d'histoire à l'Université de Chicago.

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PLUTÔT QUE D'UNE GUERRE « oubliée », mieux vaudrait parler, s'agissant de la guerre de Corée (1950-1953), d'une guerre inconnue.
L'effet incroyablement destructeur des campagnes aériennes américaines contre la Corée du Nord - qui allèrent du largage continu et à grande échelle de bombes incendiaires (essentiellement au napalm) aux menaces de recours aux armes nucléaires et chimiques et à la destruction de gigantesques barrages nord- coréens dans la phase finale de la guerre - est indélébile. Ces faits sont toutefois peu connus, même des historiens, et les analyses de la presse sur le problème nucléaire nord-coréen ces dix dernières années n'en font jamais fait état.
La guerre de Corée passe pour avoir été limitée, mais elle ressembla fort à la guerre aérienne contre le Japon impérial pendant la seconde guerre mondiale, et fut souvent menée par les mêmes responsables militaires américains. Si les attaques d'Hiroshima et de Nagasaki ont fait l'objet de nombreuses analyses, les bombardements incendiaires contre les villes japonaises et coréennes ont reçu beaucoup moins d'attention.
Quant aux stratégies nucléaire et aérienne de Washington en Asie du Nord-Est après la guerre de Corée, elles sont encore moins bien comprises, alors que ces stratégies ont défini les choix nord- coréens et demeurent un facteur-clé dans l'élaboration de la stratégie américaine en matière de sécurité nationale. (...)
Mémoires de feu, Le Monde diplomatique, décembre 2004, p. 22

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Les pilotes avaient ordre de frapper les cibles qu'ils pouvaient discerner pour éviter de frapper des civils, mais ils bombardaient souvent des centres de population importants identifiés par radar, ou larguaient d'énormes quantités de napalm sur des objectifs secondaires lorsque la cible principale ne pouvait être atteinte.
La ville industrielle de Hung- nam fut la cible d'une attaque majeure le 31 juillet 1950, au cours de laquelle 500 tonnes de bombes furent lâchées à travers les nuages. Les flammes s'élevè rent jusqu'à une centaine de mètres. L'ar mée américaine largua 625 tonnes de bombes sur la Corée du Nord le 12 août, un tonnage qui aurait requis une flotte de 250 B-17 pendant la seconde guerre mondiale. Fin août, les formations de B-29 déversaient 800 tonnes de bombes par jour sur le Nord.
Ce tonnage consistait en grande partie en napalm pur.
De juin à fin octobre 1950, les B-29 déversèrent 3,2 millions de litres de napalm.

Au sein de l'armée de l'air américaine, certains se délectaient des vertus de cette arme relativement nouvelle, introduite à la fin de la précédente guerre, se riant des protestations communistes et fourvoyant la presse en parlant de « bombardements de précision ». Les civils, aimaient-ils à prétendre, étaient prévenus de l'arrivée des bombardiers par des tracts, alors que tous les pilotes savaient que ces tracts n'avaient aucun effet. Cela n'était qu'un prélude à la destruction de la plupart des villes et villages nord-coréens qui allait suivre l'entrée de la Chine dans la guerre.
Ibidem

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Au cours de la guerre, écrivit Conrad Crane, l'armée de l'air américaine « provoqua une destruction terrible dans toute la Corée du Nord. L'évaluation à l'armistice des dégâts provoqués par les bombardements révéla que sur les 22 villes principales du pays, 18 avaient été au moins à moitié anéanties. »
Il ressortait d'un tableau établi par l'auteur que les grandes villes industrielles de Hamhung et de Hungnam avaient été détruites à 80 %-85 %, Sariwon à 95 %, Sinanju à 100 %, le port de Chinnamp'o à 80 % et Pyon~an~ à 75 %. Un journaliste britannique décrivit l'un des milliers de villages anéantis comme « un monticule étendu de cendres violettes ».
Le général William Dean, qui fut cap turé après la bataille de Taejon, en juillet 1950, et emmené au Nord, déclara par la suite qu'il ne restait de la plupart des villes et des villages qu'il vit que « des gravats ou des ruines couvertes de neige ».
Tous les Coréens qu'il rencontra, ou presque, avaient perdu un parent dans un bombardement.
Winston Churchill, vers la fin de la guerre, s'émut et déclara à Washington que, lorsque le napalm fut inventé à la fin de la seconde guerre mondiale, personne n'imaginait qu'on en « aspergerait» toute une population civile.
Ibidem

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