Les logiques totalitaires en Europe, Le Rocher, Monaco/Paris, octobre 2006.

Karl Marx
Stéphane Courtois

Historien (directeur de recherches au CNRS), directeur de la revue Communisme, spécialiste de l'histoire du communisme).

Ancien maoïste (membre entre 1969 et 1971 du groupe Vive la Révolution, un mouvement maoïste spontanéiste dit mao-spontex) il dirige la publication en 1997 d'un ouvrage, Le livre noir du communisme, Robert Laffont, Paris, ouvrage traduit en vingt-cinq langues, qui, après l'effondrement de la Russie soviétique et de ses annexes de l'Europe de l'Est, fait le bilan du communisme au pouvoir (marxisme-léninisme, maoïsme et succédanés), et accuse le système d'avoir causé la mort d'environ 85 millions de personnes, comparant ces victimes avec les environ 15 millions de victimes du nazisme. Ce qui fait scandale. L'argument généralement présenté par les défenseurs du communisme (par exemple M. Lionel Jospin, ancien trotskiste, premier ministre en France de 1997 à 2002) étant que le marxisme est une idéologie du bonheur, qui veut le bonheur de l'humanité toute entière, alors que le nazisme est une idéologie du malheur, raciste et génocidaire.

La suite de l'ouvrage Le Livre noir du communisme est publié en 2002 : Du passé faisons table rase !, Robert Laffont, Paris. L'ouvrage, sans faire autant scandale que le premier, ne désarme pas les intellectuels et militants socialistes, qui demeurent attachés à l'"idéologie du bonheur".

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Œuvrant dans un pays à la culture démocratique enracinée et aux institutions solides, le PCF n'a certes jamais pu développer au niveau étatique et gouvernemental les potentialités totalitaires que commandaient sa doctrine et son appartenance au mouvement communiste international.
Mais ce parti a mis en œuvre en son propre sein des structures et des procédures calquées sur celles instaurées en URSS par Lénine puis Staline
Il a propagé une doctrine, une idéologie et une propagande qui étaient au fondement du régime soviétique.
Surtout, et c'est finalement la question qui était posée à Lionel Jospin le 12 novembre 1997, le PCF a été, sur les plans politique et moral, complice des crimes de masse commis dans les régimes communistes.

Il a, en effet, soutenu le régime soviétique sans désemparer de 1920 à 1991, à l'exception d'une «réprobation» - vite reprise - lors de l'écrasement du « printemps de Prague » en 1968.
N'est-ce pas Georges Marchais qui, depuis Moscou, le 11 janvier 1980, approuvait bruyamment le coup d'État communiste en Afghanistan et son invasion par l'Armée rouge? Chacun sait dans quelle tragédie cette intervention a laissé ce pays.

Le PCF a soutenu jusqu'à la fin les «partis frères» des «démocraties populaires», Georges Marchais donnant encore l'exemple avec ses séjours estivaux répétés dans la Roumanie de Ceausescu ou dans la Bulgarie de Jivkov dont on lira, dans ce même ouvrage, à quel point leurs régimes étaient criminels.

Plus significatif encore, le PCF a appartenu organiquement au système communiste mondial.
Dans le cadre du Komintern, de 1920 à 1943, il a été dirigé depuis Moscou par des hommes qui, dans le même temps, fusillaient massivement en mars 1921 les marins rebelles de Kronstadt et exterminaient aux gaz de combat les paysans révoltés de la région de Tambov - comme Lénine, Zinoviev et Trotsky -, ou votaient la mort de Boukharine à la réunion de la Commission spéciale du Comité central du PCUS le 27 février 1937 - comme Manouilski, œil de Staline au sein du Komintern de 1928 à 1943 -, ou encore organisaient la famine en Ukraine en 1932 et signaient des directives et des listes envoyant à la fusillade des centaines de milliers de victimes pendant la Grande Terreur - comme Molotov chef du Komintern de 1929 à 1934 et chef du gouvernement soviétique de 1929 à 1941.

Et c'est bien Staline que Thorez rencontra à plusieurs reprises et longuement, en tête à tête au Kremlin, en particulier les 19 novembre 1944 et 18 novembre 1947. Il y a là des faits historiques innombrables, établis par les archives nouvellement ouvertes, et sur lesquels le PCF n'est guère bavard.
Du passé ..., p. 71-72

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Lionel Jospin répond avec une fougue qui garantit sa sincérité, et une passion qui montre combien il a été impliqué dans cette histoire.

Il souligne d'abord que « le mouvement, commencé en 1917 par une révolution, a joué dans l'histoire de ce siècle un rôle majeur. Il a occupé une place énorme dans nos manuels et mobilisé des millions d'hommes, des intellectuels, des créateurs de notre pays. Il a été une référence dans notre histoire car, au moment où l'Allemagne nazie était notre adversaire, l'Union soviétique, quoi qu'on pense sur la nature de son régime, était notre alliée », et il rappelle que les communistes avaient participé à un gouvernement « issu de la Résistance et dirigé par le général de Gaulle» en 1945, « alors que les crimes de Staline étaient parfaitement connus ».

Puis il enchaine sur la comparaison entre nazisme et communisme: « Je n'ai jamais mis un signe "égal" entre nazisme, communisme ou marxisme.
Le nazisme est une doctrine intrinsèquement perverse qui n'a jamais dissimulé sa pratique derrière des affirmations contraires, qui assumait ses théories antisémites, qui assumait ses théories tendant à justifier la domination d'une élite sur une autre. [...] François Furet établit quant à lui une liaison fatale entre le marxisme, le communisme, le léninisme et le stalinisme. [...] D'autres historiens, comme Madeleine Rebérioux, établissent une distinction entre la déviation du stalinisme et l'idéal du communisme ».

Lionel Jospin souligne alors que « jeune étudiant », il a « rompu avec ses tentations quand a été écrasée la révolution démocratique hongroise» et qu'il « appartient à la tradition démocratique du socialisme français ».

Et il conclut dans une belle envolée lyrique: « Si le goulag doit être condamné et le stalinisme totalement rejeté, et si l'on peut penser que le Parti communiste français [...] a trop tardé à dénoncer le stalinisme, il l'a néanmoins fait. [...] Pour moi, le communisme s'inscrit dans le Cartel des gauches, dans le Front populaire, dans les combats de la Résistance, dans les gouvernements tripartites de la gauche en 1945.11 n'a lui-même jamais porté la main sur les libertés. [...] Il a tiré des leçons de son histoire. Il est représenté dans mon gouvernement, et j'en suis fier."
Ibidem, p. 69

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Les logiques totalitaires en Europe

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Les trois chapitres consacrés à la nature et aux fonctions de la répression en URSS soulignent le caractère spécifique de celle-ci dans un régime totalitaire. Retraçant la mise en place progressive des dispositifs et institutions répressifs, Dominique Liechtenhan distingue les organes répressifs spécifiques, les camps fondés sur le principe de la «rééducation» et le système pourvoyeur de main-d'œuvre gratuite.

Dès décembre 1917, une police politique fut chargée de réprimer les «ennemis de classe» : adversaires politiques, membres des élites traditionnelles, étrangers indésirables, prisonniers de guerre, mais aussi très vite ouvriers et paysans en révolte. La logique était double: réprimer tous ceux qui apparaissaient comme des menaces immédiates contre le maintien des bolcheviks au pouvoir, mais aussi empêcher à terme l'émergence et la manifestation de la moindre expression d'opposition perçue par le pouvoir comme une menace.
D'emblée apparurent des conflits de compétence entre les commissariats du peuple à l'Intérieur, à la Justice et la police politique.

En 1919 fut instauré le principe du camp de concentration où devaient être détenues des «personnes socialement dangereuses», considérées comme des parasites dont la nouvelle société devait se débarrasser. Puis apparurent les camps de travail forcé destinés à transformer les détenus en citoyens modèles selon le slogan « Le pouvoir soviétique ne punit pas, il réforme ». Ce travail forcé fut bientôt orienté vers des régions inhospitalières mais riches en ressources naturelles, et donc appelées à être « colonisées » par une main-d'œuvre gratuite ou à très bon marché.

C'est ainsi que rapidement la police politique, outre ses fonctions répressives, fut chargée de fonctions de production, soulignant la logique étroite qui liait le principe de l'économie planifiée et administrée et le travail forcé. Le symbole le plus éclatant de cette relation fut Feliks Dzerjinski qui, au milieu des années 1920, était simultanément le chef d'une police politique qui à la fois exterminait impitoyablement les ennemis du régime et prétendait rééduquer les autres par le travail, mais aussi le responsable des transports puis de l'économie nationale - et en particulier du développement de l'industrie lourde -, et enfin le responsable de la politique de la main-d'œuvre par la mobilisation du travail à travers le développement du travail forcé.

Dès ce moment, le système pénitentiaire devenait le principal élément régulateur du travail et, lorsqu'il décida de relancer la révolution communiste, avec le premier plan quinquennal et la collectivisation des terres, Staline n'eut plus qu'à développer et systématiser le dispositif. Fut ainsi créé en URSS un monde concentrationnaire qui toucha en un quart de siècle environ 15 millions de citoyens soviétiques, surtout des hommes, et imprima une marque indélébile sur la mentalité générale des populations.
Les logiques totalitaires, Avant-propos, p. 25-26

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Il est vrai que dès septembre 1917, le leader bolchevique insistait fortement sur un principe-slogan: «Celui qui ne travaille pas ne mange pas » qui visera bientôt toute personne considérée par le régime comme ennemie.
Dès 1917-1918, dans une période de pénurie alimentaire généralisée, la faim deviendra une arme revendiquée par les bolcheviks pour réduire à merci des groupes sociaux les paysans - ou nationaux - les Ukrainiens.

L'URSS a connu à nouveau de grandes famines en 1931-1933.
La première a touché le Kazakhstan, tuant durant ces deux années plus de 1 100 000 personnes sur une population de 6,5 millions ; elle semble avoir été le résultat non souhaité mais inévitable de la destruction des modes de vie et de production de populations nomades par une collectivisation-sédentarisation forcée qui répondait à la logique du projet communiste.

La seconde famine, en 19321933, visa plus particulièrement les populations ukrainiennes. Elle répondait à plusieurs logiques du pouvoir totalitaire.
À très court terme, elle visait à réquisitionner un maximum de la récolte afin de constituer des réserves alimentaires stratégiques au niveau central et de nourrir les villes, cœur du pouvoir.
À court terme, le pouvoir retira de ces surplus alimentaires les devises dont il avait besoin pour financer l'industrialisation lourde accélérée qui seule permettrait de constituer une armée moderne et mécanisée, principal moyen de force du régime tant pour sa protection que pour son éventuelle expansion.
À moyen terme, l'opération visait à exterminer par la faim - mais aussi par les fusillades massives, les déportations au goulag et l'envoi comme « colons spéciaux » -, les élites paysannes ukrainiennes. Il s'agissait de casser la colonne vertébrale de la classe paysanne afin de la contraindre à entrer dans les kolkhozes, à accepter une agriculture collectivisée et à se soumettre à une sorte de nouveau servage, et en même temps de provoquer une importante fuite des paysans vers les villes et les grands chantiers où ils constitueront une main-d'œuvre corvéable et peu exigeante.
Mais à plus long terme, Staline poursuivait la réalisation du projet totalitaire de création d'un homme nouveau soviétique, qui ne pouvait qu'être contrariée par les velléités d'autonomie culturelle et politique enracinées dans le socle de la paysannerie ukrainienne. En l'occurrence, la faim est à la fois une arme contre une classe et un peuple, et un outil de l'ingénierie sociétale totalitaire.
Ibidem, pp. 27-28

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Pour sa part, le communisme chinois, sous l'impulsion de Mao Zedong, a adopté très tôt les méthodes terroristes les plus radicales, bien avant la conquête du pouvoir d'État en 1949.
Il a provoqué en Chine des tragédies à la hauteur de l'importance de la population, avec plus de 70 millions de victimes, dont environ 38 millions rien que pour la famine du « Grand Bond en avant » de 1959-1962 provoquée par les mêmes raisons de fond que celle de 1932-1933 en Ukraine - la volonté de se procurer à n'importe quel coût humain des devises par la vente des récoltes de céréales, afin de financer de gigantesques plans d'armement destinés à assurer la suprématie mondiale d'une Chine totalitaire.
Il est vrai que dans le cas chinois, le phénomène a été considérablement aggravé par la mégalomanie du leader charismatique et son manque total de réalisme politique.

Cette logique a trouvé son aboutissement chez le meilleur élève de la classe maoïste, Pol Pot - encore plus mégalomane et irréaliste que son mentor - qui, le jour même de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges, a engagé une gigantesque opération d'ingénierie sociétale aboutissant en trois ans et demi à l'assassinat ou à la mort de faim de près du quart de la population. Pris dans la logique de la surenchère révolutionnaire, Pol Pot légitimait son action par l'affirmation que son communisme était encore plus authentique que celui de Mao.

Bien entendu, on remarque nombre de similitudes entre les logiques de la terreur soviétique et celles du nazisme. Même création d'une police politique de plus en plus puissante - même si la Gestapo, avec quelques milliers d'agents en 1939, reste nettement en deçà de la puissance du NKVD qui, à la même date, en compte plusieurs centaines de milliers. Même accent initial mis sur l'élimination de ceux qui sont considérés comme des adversaires politiques immédiats ou potentiels, même si, avant guerre, l'Allemagne nazie est très en retrait, avec environ 9 000 assassinats politiques de 1933 à 1939, contre plus de dix millions en URSS. Même instauration des camps et de la « rééducation » ou de l'extermination par le travail forcé, même si en 1939 les camps nazis comptent moins de 50 000 concentrationnaires contre 1,5 million dans les camps soviétiques.

Même tentative de réalisation de l'utopie totalitaire d'une société pure - racialement chez les nazis, socialement et nationalement homogène chez les Soviétiques - par la mise en œuvre d'une ingénierie sociétale, même si le régime nazi se contenta, jusqu'en 1939, d'une stigmatisation-discrimination-spoliation-persécution des Juifs, alors que le régime soviétique était passé depuis ses débuts à la phase d'extermination des « ennemis de classe », fortement intensifiée à partir de 1929-1930.
Ibidem, pp. 29-30

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Feliks Dzerjinski (1877-1926)

Vers Première Page

Les mains blanches (Paroles de Montéhus et musique de R. Chantegrelet, 1910)