Chomsky Noam
Noam Chomsky (1928-). Linguiste juif américain de réputation internationale, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), auteur de Syntactic Structure (1957), La Nouvelle syntaxe, Mouton, Paris, 1959, Le Seuil, Paris 1969, mais également moraliste politique, anarchiste libertaire, auteur d'ouvrages polémiques, par exemple : Idéologie et Pouvoir, Epo, Paris 1999, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Agone, Paris 2001 (Robert Barsky, Noam Chomsky, une voix discordante, Odile Jacob, Paris 1998)

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Aussi longtemps qu'un groupe dominera dans la société, il mettra en avant des politiques qui serviront ses intérêts. Mais les conditions de la survie, sans parler de la justice nécessitent une planification dans l'intérêt de l'ensemble, c'est-à-dire de la communauté globale. L'élite doit-elle asservir les mass media comme elle prétend devoir le faire afin d'imposer des illusions nécessaires pour tromper la bête majorité et la tenir à l'écart ? Bref il faut se demander si la démocratie est un bienfait ou une menace à écarter. Dans cette phase critique de l'existence humaine, la démocratie est plus qu'une valeur à chérir, elle est peut-être la clé de la survie.
Cité par Denis Robert in Pendant les "Affaires"..., Stock, Paris, 1996, p.265.

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L'adoption le 10 décembre 1948, de la Déclaration Universelle des droits de l'homme (DU) constitua une étape supplémentaire dans la lente progression vers leur reconnaissance effective. L'universalité en est le principe fondateur et tous ses articles se voient conférer une égale valeur. Nulle considération morale ne peut donc justifier le "relativisme" intéressé qui opérerait, à sa convenance, un tri parmi les articles et encore moins la forme de relativisme particulièrement méprisable qui fait de la DU une arme à ne brandir qu'occasionnellement contre des ennemis choisis. Le cinquantième anniversaire de la DU fournit une excellente occasion de penser ces problèmes et de promouvoir de nouveau les droits qui avaient été reconnus, du moins théoriquement, par la plupart des nations du monde. Le gouffre qui sépare, en ce domaine, les discours des actes se passe de commentaire....
Si la politique intérieure des Etats-Unis vis-à-vis des droits de l'homme est méprisable, leur politique extérieure dans ce même domaine est, nous l'avons vu, proprement scandaleuse. C'est pourquoi, même quand elle est justifiée, l'accusation de "relativisme" portée par les Etats-Unis contre d'autres nations du monde pue l'hypocrisie.
in Human Rights Fifty Years On A Reappraisal, Tony Evans (Ed.), Manchester University Press 1999.

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Beaucoup de questions se posent sur la légitimité des bombardements de la Yougoslavie effectués par l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) - c'est-à-dire principalement par les Etats-Unis. Elles renvoient à deux interrogations fondamentales : d'une part, sur l'existence de règles d'un ordre mondial acceptées et applicables, et, d'autre part, sur leur pertinence dans le cas du Kosovo.
Les fondements du droit international et de l'ordre international, qui engagent tous les Etats, sont la Charte des Nations unies et les résolutions qui en découlent, ainsi que les arrêts de la Cour international de justice. Ces textes interdisent la menace ou l'usage de la force, sauf autorisation explicite du Conseil de sécurité après qu'il a constaté l'échec des moyens pacifiques, ou, jusqu'au moment où il décide d'intervenir, en cas de légitime défense contre une "attaque armée", concept juridique précisément délimité.
Les Etats-Unis contre le droit in La nouvelle guerre des balkans, Le Monde diplomatique, Manière de voir n°45, mai-juin 1999, p. 79.

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Quels que soient les efforts des idéologues pour prouver que les cercles sont carrés, il ne fait manifestement aucun doute que les bombardements de l'OTAN sapent encore davantage ce qui reste de la structure fragile du droit international. Les Etats-Unis ne s'en sont d'ailleurs pas cachés lors des discussions qui ont conduit à la décision de l'OTAN. ...
La France avait, à l'origine, demandé une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU autorisant le déploiement de forces de maintien de la paix de l'OTAN. Washington refusa sèchement, restant ferme sur sa position selon laquelle "l'OTAN doit pouvoir agir indépendamment des Nations unies", comme l'expliquèrent des fonctionnaires du département d'Etat. Les Etats-Unis refusèrent qu'apparaisse le mot "autorise" dans la résolution finale de l'OTAN, ne voulant absolument pas concéder la moindre autorité à la Charte des Nations unies et au droit international. Seul le terme "approuve" trouva grâce à leurs yeux.
Ibidem p. 81.

5
On pourrait argumenter que parler de démolition supplémentaire des règles de l'ordre mondial n'a pas davantage de sens actuellement qu'à la fin des années 30. Le mépris que leur voue la principale puissance de la planète est si extrême qu'il ne reste rien à discuter.
Ibidem p. 81.

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Pendant les seules années Reagan, les Etats terroristes financés par les Etats-Unis en Amérique centrale ont fait des centaines de milliers de morts, torturés et mutilés, ils ont laissé des millions d'estropiés et d'orphelins, et quatre pays en ruine. Au cours de ces mêmes années, les exactions commises dans une Afrique du Sud soutenue par l'Occident ont tué un million et demi de personnes et causé 60 milliards de dollars de dommages. Sans parler de l'Asie du Sud-Est, de l'Amérique du Sud et de beaucoup d'autres régions. Cette décennie n'a d'ailleurs rien qui la distingue des autres. C'est commettre une grave erreur d'analyse que de dire du terrorisme qu'il est une "arme du pauvre" comme on le fait souvent. En pratique, le terrorisme est la violence commise contre les Etats-Unis - quels qu'en soient les auteurs. On aura du mal à trouver à cela une exception dans l'histoire. Et puisque les puissants décident de ce qui fait l'histoire, ce qui passe au travers du filtre est le terrorisme des faibles contre les forts et leurs clients.
Ce texte est un extrait de la Lakdawala Memorial Lecture prononcée le 3 novembre 2001 à Delhi (Inde). Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sylvette Gleize. © Noam Chomsky. in Le Monde, 22 novembre 2001, p. VIII

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