François Chérèque (1956-)

Fils du dirigeant syndicaliste CFDT Jacques Chérèque (1928-), qui, sous la présidence de la République de François Mitterrand est préfet délégué de Lorraine (1984-1988) puis ministre délégué à l'aménagement du territoire et aux reconversions (gouvernement de Michel Rocard (1988-1991)).
François Chérèque, éducateur spécialisé, a travaillé dans un service de pédo-psychiatrie.
En 1978 il adhère à la CFDT et devient le responsable de la Fédération Santé-Sociaux.
En 2002 il succéde à Nicole Notat comme secrétaire général de la CFDT.

En mars 2005 il publie aux Editions du Seuil (éditeur Hervé Hamon) une sorte d'"auto-biographie" programmative : "François Chérèque, Réformiste et impatient", dans laquelle il expose sa vision social-démocrate girondine de la société, et ses ambitions pour le syndicalisme, notamment CFDT.

1

(L'école et ses injustices)

Je sais qu'aux yeux de certains idéologues, il n'est toujours pas de bon ton de dire que l'école doit préparer à la vie professionnelle. Il y aurait là, encore selon eux, une fonne d'utilitarisme vulgaire. Pire, ce serait, comme je l'ai lu sur des pancartes lors de manifestations d'enseignants, la livrer aux mains des entreprises et du Medef.
Pour ceux-là, l'école aurait d'abord vocation à former des citoyens et à aiguiser leur esprit critique.

Je ne conteste pas cette vocation, mais, d'une part, je remarque que ce discours est tenu le plus souvent par des gens qui n'ont aucune inquiétude à se faire sur leur «employabilité », d'autre part, je me fais une idée plus large de la citoyenneté.
A mes yeux, celle-ci ne peut se réduire à l'exercice éclairé et informé de la conscience civique et des droits politiques; elle s'étend à la citoyenneté sociale, c'est-à-dire aux moyens et aux protections qui permettent à un individu de s'assurer une indépendance économique minimum et une certaine maîtrise de son avenir.

Pour moi, le travail en fait partie. Il en est même l'un des socles les plus importants aujourd'hui.
François Chérèque, Réformiste et impatient, pp.26-27

2

Le capitalisme hors contrôle

Une question me traverse souvent l'esprit: pour quelles raisons jamais aucune démocratie n'a renoncé à l'économie capitaliste? Comment se fait-il que le pouvoir du grand nombre et des majorités rassemblées n'ait jamais conduit à abandonner ce type d'économie, en dépit des multiples critiques dont il a toujours fait l'objet et qui furent toujours plus ou moins présentes dans le débat public?

S'il ne se trouve plus guère d'adversaires radicaux pour prôner une véritable alternative à la propriété privée, à la liberté d'entreprendre, à l'économie de marché et à l'existence d'institutions financières, c'est-à-dire aux différents éléments qui composent le capitalisme, cette question n'en demeure pas moins centrale pour comprendre notre histoire sociale.

En effet, si le pouvoir des majorités n'a jamais mis fin au capitalisme, ce n'est pas faute de projets alternatifs et d'utopies de rechange, particulièrement dans notre pays (les différents mouvements d'inspiration marxiste en regorgeaient), mais parce que la démocratie a pu et su lui imposer de nombreuses évolutions, de nombreuses adaptations et d'importantes concessions.

La démocratie à la fois politique et sociale a ainsi été l'instrument de compromis successifs aux termes desquels un équilibre collectif et politique a pu être trouvé. Ces compromis ont pris des formes diverses au cours de l'histoire, du fordisme au modèle keynésien d'après-guerre, en passant par de multiples variantes locales ou nationales comme le compromis salarial français des années 1960 -1970, avec une plus ou moins grande présence de l'État, des régulations publiques et des syndicats.

Dans chacun de ces cas de figure, l'économie capitaliste fut conduite, sous la pression des demandes démocratiques et des mouvements sociaux, à accepter les solidarités et les institutions politiques qui caractérisaient la société où il se développait. De son côté, la force du capitalisme a résidé, chaque fois, dans sa capacité d' adaptation, dans son aptitude à intégrer les critiques qui lui étaient faites, c'est-à-dire à agir dans le cadre qui lui était imposé en tentant toujours de le faire évoluer dans le sens de ses intérêts. Bref, la démocratie et les droits qu'elle garantit permirent de maintenir un certain équilibre des rapports de force entre acteurs sociaux, acteurs politiques et acteurs marchands.
Ibidem, pp.46-47

3

Mobilité du capital, instabilité du travail

En attendant, les coûts sociaux de ces mutations sont naturellement importants. Ils sont notamment l'effet de l'hypermobilité du capital et d'une concurrence qui s'exerce de plus en plus à l'échelle mondiale. Dans un tel contexte, le capital se déplace et circule plus vite que le travail. Il prend de court les processus d'adaptation des qualifications professionnelles et des solidarités sociales.

Il n' est pas nécessaire d'être un économiste chevronné pour comprendre que le compromis fructueux entre capital et travail, qui avait marqué les trente années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, s'éloigne au profit d'un déséquilibre toujours plus net en faveur du premier.
Difficulté d'autant plus grande pour nous que les conditions de ce compromis fructueux ont radicalement changé: nous étions alors dans une situation où l'essentiel des compromis se définissait à l'échelon national, alors qu'aujourd'hui nous devons faire face aux conséquences d'une mondialisation aux multiples facettes.

Le marché du travail est en crise depuis trente ans. Cependant, il y a aujourd'hui dans le monde beaucoup plus de biens, beaucoup plus d'argent en circulation qu'il y a trente ans, et la création de richesses est plus rapide que jamais. Pas seulement aux États-Unis: des peuples entiers accèdent à la grande consommation, l'ensemble de la planète s'est enrichi, à l'exception notable de l'Afrique et des effrayantes poches de misère qui subsistent dans toutes les sociétés.

Le capital, si lent à accumuler autrefois, est aujourd'hui plus abondant que jamais. Il est aussi plus mobile et capable de s'agréger à grande vitesse. Cette mondialisation, nous n'en sommes pas seulement les victimes; nous en sommes aussi les bénéficiaires et les acteurs.
Nous en bénéficions comme consommateurs, et nous l'entretenons par le jeu mécanique de la comparaison des étiquettes, quand nous achetons des vêtements ou des appareils électroménagers. Nous en bénéficions aussi dans la qualité et la sophistication des équipements de nos voitures, pourtant guère plus chères qu'il y a dix ans.
Nous en bénéficions lorsqu'une voix nous répond dans la seconde quand nous appelons les renseignements téléphoniques - une voix venue parfois de Madagascar ou du Sénégal. Nous en avons bénéficié quand les ordinateurs ont fait leur apparition dans les écoles, quand les familles se sont mises à avoir plusieurs télévisions, etc.
Ibidem, pp. 55-56

4

(L'Europe et la régulation de la mondialisation)

L'Europe, voilà une grande et belle cause. En plus d'être vecteur de paix, elle est peut-être la dernière grande idée du xxe siècle. L'Europe dont nous souhaitons qu'elle joue un rôle essentiel dans la régulation de la mondialisation économique.

J'ai défendu, avec la quasi-totalité des organisations syndicales nationales adhérentes à la Confédération européenne des syndicats, le soutien au projet de traité constitutionnel. Je maintiens cette position avec la plus grande fermeté.
L'adhésion à ce traité serait un petit pas de plus dans la direction d'une Europe plus politique et plus solidaire. Elle nous débarrasserait du compromis bancal du traité de Nice qui transfonnerait assurément l'Europe à vingt-cinq en un énonne mollusque commercial. Mais ce petit pas de plus, je souhaite que nous le fassions avec lucidité.
Ne laissons .pas l'Europe nous décevoir: nous n'aurions pas beaucoup de voies de repli. Que l'on soit pro-européen par enthousiasme ou par sentiment, qu'une nécessité historique nous y oblige, importe moins que de savoir ce que nous attendons concrètement de l'UE.

Pour moi, l'Europe doit produire plus de dynamisme économique, mais aussi plus de régulation et plus de protection.
Ibidem, pp. 77-78

5

(Les politiques et le travail)

Le travail reste une expérience centrale dans la vie des femmes et des hommes, comme il reste la norme de base de nos sociétés.
Il n'y a pratiquement que le travail qui nous donne la possibilité d'être dans la position active de celui qui produit, qui fabrique, qui construit sa propre vie; qui se façonne en tant que personne.
Ibidem, p. 89

6

(Les nouvelles solidarités)

Pour moi, la justice sociale invite à considérer la société comme un ensemble, à en avoir une représentation globale la plus fidèle possible, et à répondre de manière cohérente à trois questions: qui paie? Comment? Et pour quoi?

Ce sont ces questions qu'il faut résoudre si nous voulons redéfinir les termes de la solidarité pour le siècle qui s'ouvre. Elles paraissent simples, presque triviales, elles sont en réalité très difficiles à poser dans un pays où le sentiment d'unité, de destin commun fait problème.
J'en veux pour preuve un exemple qui a défrayé la chronique pendant plus d'un an: les intermittents du spectacle.
Ibidem, p. 117

7

(L'assurance maladie)

La solidarité n'est pas qu'un sentiment ou une généreuse inclination du cœur. La réduire à cela, c'est s'orienter vers une autre tradition, plus anglo-saxonne, où l'on fait volontiers reposer la cohésion sociale sur les dispositions morales naturelles des individus, représentation qui sert bien souvent d'alibi au règne de l'argent et des intérêts privés.

Pour moi, la solidarité doit se traduire dans les faits par des mécanismes de sécurisation collectifs adaptés au monde présent, à l'économie telle qu'elle est, à l'organisation du travail; leur but demeurant d'assurer à chacun une indépendance en cas d'accident, de maladie, d'isolement, de chômage, mais aussi de faire en sorte que ces accidents soient les plus rares possibles.
Ibidem, p. 145

8

(Une crise de la représentation)

Pour moi, on l'aura compris, la démocratie n'est pas et ne doit pas être un pur système politique en apesanteur au-dessus de la société.
Par ailleurs, la société n'est pas constituée que d'individus et de choix personnels. Elle est faite en même temps de métiers, de professions, de régions, de familles, de traditions de pensée, d'environnements urbains, d'associations, d'entreprises, etc., et bien évidemment des différentes générations qui la composent.

Autant de sphères d'intérêt et de socialisation qu'il faut organiser. Autant de voix collectives qu'il faut fédérer et porter. La crise de la représentation qui se reflète si clairement dans les urnes depuis une quinzaine d'années se joue aussi et même d'abord à ce niveau et concerne tous les corps intermédiaires, y compris le syndicalisme.
J'ajouterai même, pour ce qui me concerne, d'abord le syndicalisme.
Ibidem, p. 152

9

(La démocratie sociale)

Au fond, le débat sur les relations sociales est un débat sur le type de démocratie que l'on souhaite développer en France.
Veut-on une démocratie monolithique, où la légitimité serait totalement absorbée par le pouvoir politique et qui cantonnerait les autres acteurs au rôle de la protestation vertueuse?
Ou bien veut-on une démocratie où plusieurs types de légitimité coexistent et apprennent à se parler pour le plus grand bénéfice d'une participation élargie, de réformes plus adaptées et mieux acceptées?

Une telle démocratie serait d'abord un instrument de réforme pertinent dans un contexte socio-économique où la diversité des situations et la rapidité des évolutions supposent souplesse et adaptation plutôt que centralisation.
La « taille unique » imposée d'en haut et au pas de charge par un législateur aussi sourd que souverain confond trop souvent égalité républicaine et uniformité. Ce serait ensuite un espace d'appropriation sociale des réformes, alors même que beaucoup ont le sentiment de subir les mutations qui affectent leur environnement socioprofessionnel.

Alors que les centres de décision semblent de plus en plus éloignés de la réalité vécue par les salariés, la négociation collective rapatrie la discussion au bon niveau et donne à chacun les moyens de reprendre pied dans son destin.
En somme, dans un contexte marqué par le recul des formes de participation à la vie collective, le dialogue social est tout à la fois un art de la réforme, un apprentissage collectif de la responsabilité et une mise en mouvement de la démocratie participative.

Mais ne nous y trompons pas, il ne consiste ni à anesthésier les rapports de force ni à endormir la conflictualité : il organise la confrontation des intérêts de manière à trouver les meilleurs compromis et à se prémunir contre la pression des corporatismes et des égoïsmes sectoriels. En cela, il concourt aussi à la recherche de l'intérêt général.
Ibidem, pp. 171-172

10

(Les relations entre partenaires sociaux)

Travailler à une amélioration de la situation du syndicalisme, c'est une responsabilité que toutes les organisations syndicales doivent porter ensemble et dans une confrontation de leurs conceptions respectives du syndicalisme.
Nous sommes comptables de son évolution et des débats de fond qu'il doit mener. Se confronter plus que s'affronter, débattre pour construire serait de notre part un signe de maturité. C'est la clarté que nous devons aux salariés afin de leur permettre ensuite de choisir en toute connaissance de cause.

Ces quelques pages sont évidemment bien étroites pour aborder tous les problèmes actuels de la démocratie française. Mais il est bien évident que la crise de la représentation qui la touche aujourd 'hui nous prive des instruments nécessaires à un nouvel effort de transformation sociale.
C'est pourquoi l'urgence me semble être à la fois de restaurer la crédibilité de la parole politique et d' œuvrer au renouvellement des formes de participation.
La crédibilité de la parole politique passe, je crois, non seulement par une éthique politique différente, mais aussi par une plus grande efficacité de l'action publique. Car la vie politique consiste également à convaincre par l'action. Dans ce sens, une réforme de l'État fondée sur des objectifs positifs me semble devoir participer de ce nécessaire effort de reconstruction de la confiance.
Ibidem, pp. 174-175

-------

Vers Première Page