François Celier. Converti au monothéisme en 1972. Publie un ouvrage Le choc des religions, Presses de la Renaissance, Paris, 2004, pour la coexistence entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Son ouvrage fait évidemment penser à Le choc des civilisations de Samuel P. Huntington.
Participent à cet ouvrage le psychanalyste juif Daniel Sibony, le recteur musulman de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur et le dominicain catholique Pierre Lambert.
Daniel Sibony insiste sur le fait que, fondamentalement, le Coran c'est la Bible hébraïque, mais insiste aussi sur la judéophobie du Coran. Dalil Boubakeur prône le dialogue libéral entre les trois religions sémitiques, et la lutte contre l'antisémitisme, judéophobe et islamophobe. Pierre Lambert, quant à lui, brûle pour l'Unique (à ne pas confondre avec l'Unique de Max Stirner ).

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Sachant que la connaissance affranchit les captifs de tous les enfermements, coutumiers ou intégristes, j'ai donc décidé de participer comme d'autres à éclairer les rapports discordants entre les trois monothéismes. C'est ainsi que le Choc des religions prit forme. Je décidai de m'appuyer sur trois grands témoins issus du judaïsme, du christianisme et de l'islam, habitués du dialogue interreligieux et spécialisés dans l'étude du monothéisme: le docteur Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris, le psychanalyste Daniel Sibony et le père Pierre Lambert, prêtre catholique et dominicain. ils ont écrit avec une entière liberté, sans concertation préalable et avec la plus grande sincérité, ce dont je les remercie vivement.
François Celier, Le choc des religions, p. 8

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On sait que la Bible hébraïque compte vingt-quatre livres, dont le premier et l'essentiel s'appelle Torah. Il se compose d'une Genèse qui, après une brève approche cosmogonique, se focalise sur l'histoire d'une famille, celle des Pères Abraham, Isaac et Jacob, ce dernier nommé aussi Israël. L'histoire de cette famille s'élargit en une histoire des douze tribus, les fils d'Israël, puis du peuple hébreu, et se présente comme une sorte de métaphore des rapports entre des sujets, un collectif, un peuple et l'être divin nommé Yahvé (YHWH). C'est en fait l'histoire d'une transmission symbolique, dont le caractère singulier prétend à l'universel. Celui-ci n'ayant pas un sens numérique, englobant tous les hommes, ou le plus possible, mais un sens singulier: de ce qui résonne, sur un mode essentiel, avec l'être humain quel qu'il soit.
L'universel de la Bible juive est donc intensif: par différence avec celui que le christianisme ou l'islam ont réussi à construire et qui est extensif Ce point est important car même s'il est vrai que le peuple hébreu témoigne, dans la Bible, de son histoire et de ses rapports avec son Dieu, ce témoignage, curieusement, est parlant pour tous les hommes et en ce sens s'adresse à eux à travers ceux qui l'ont produit, les Juifs; outre le fait que les lois, les principes et les histoires de ce Livre ont comme tels, directement, une portée universelle. On peut en donner comme preuve que l'islam et le christianisme ont pris racine dans cette Bible en lui donnant une visée extensive, pour tout le monde.
Daniel Sibony, Bible et Coran, in Le choc des religions, p. 25-26

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Ajoutons qu'aujourd'hui, si on ne parle pas de souveraineté, et donc de Proche-Orient, il peut y avoir du convivial; et « à chacun sa religion ». Mais la souveraineté fait question, de sorte que la colère identitaire qui prend pour cible « les Juifs » est très présente dans le monde arabo-musulman. Il se peut même que, s'ils persistent dans leur idée de souveraineté d'Israë!- et ils ne peuvent que persister -, cette colère, étayée par les images déplaisantes du conflit au Proche-Orient, se cristallise en projet d'anéantissement. Un chef d'État iranien appelle Israël un «cancer» et prépare l'arme atomique.
Cela dit, jusqu'à nos jours, ce débat était impensable. Les Juifs étaient vaincus, en statut d'infériorité, il n'était pas question pour eux de pointer les contenus coraniques comme venant de la Bible. Le consensus était clair: le Coran, écrit dès l'origine des temps, attendait auprès de Dieu d'être dicté à Mahomet. On n'y touche pas. Ce sont les Juifs qui ont retouché leur Bible.
Ibidem, p. 49

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Certes, l'islam n'est pas l'intégrisme, a fortiori il n'est pas al-Qaida, mais l'islam produit l'intégrisme et produit al-Qaida en tant que cri de souffrance venu du fond de l'identité islamique en butte à la réalité. Elle était supposée pleine, et les autres, juifs et chrétiens, étaient supposés maudits, et voilà qu'ils réussissent à exister, et que nombre de musulmans veulent vivre comme eux, avec eux. Ce cri est clair et pathétique: «Pourquoi nous, qui sommes la nouvelle nation de Dieu, sommes-nous vaincus ou en retrait? Pourquoi les maudits prospèrent-ils? N'est-ce pas humiliant? »
L'effet d'humiliation provient du choc de l'identité, supposée pleine, avec la réalité. Les intégristes, violents ou non, se sacrifient pour rétablir la plénitude identitaire construite par le Coran et secouée par l'histoire, surtout récente. Les martyrs se sacrifient pour affirmer cette plénitude. En ce sens, les attentats de New York sont des appels au secours: les fondamentalistes, pointe dure de l'identité islamique, n'avaient certes par le projet de vaincre l'Amérique - de même que ce ne sont pas les hommes-bombes du Hamas qui peuvent vaincre Israël. il ne s'agissait pas de vaincre, mais de frapper l'ennemi pour qu'il souffre lui aussi et pour qu'il réagisse. Sa réaction montrera qu'il est «barbare et injuste» mais, inconsciemment, on attend d'elle qu'elle fasse un peu bouger les choses. Comme si, par sa propre dynamique, l'identité islamique ne pouvait pas produire les secousses qui l'aideraient à conquérir l'imperfection, à intégrer la faille, à y consentir comme à une ouverture pour renouveler le rapport à l'être.
Les autres, les modérés, refusent de reconnaître ces sacrifiés comme musulmans. Mais le Texte « travaille» de façon presque autonome: plus les modérés s'éloignent du Texte fondateur, plus celui-ci trouve des hommes enflammés, prêts à mourir pour lui, pour témoigner de sa perfection, et confirmer à quel point les autres, juifs et chrétiens, Israël et Amérique, sont des barbares comme le disait le Coran. A ce niveau, la stratégie terroriste, que les modérés condamnent dans ses effets mais qu'ils « comprennent » comme phénomène, exprime bien la souffrance que l'identité pleine pousse devant l'arrogance de l'autre, des « croisés » et des juifs.
Ibidem, p. 76-77

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Tout d'abord, je dois dire que les trois religions sont nées dans un milieu sémitique où l'idée d'un Dieu unique remonterait à Akhenaton. Certains pensent même que Moïse pouvait véhiculer un certain nombre de croyances et de rites pharaoniques, du fait que le Dieu unique était, si je puis m'exprimer ainsi, dans l'air. Que des rites, des interdits, ainsi que des règles morales de respect dû au pharaon pouvaient montrer une sujétion à des dieux humains ou à Dieu tout court.
Il y avait donc une prédisposition sélective à ramener l'ensemble de la causalité du monde à une seule cause: Dieu. Ce fut le cas aussi de la terre sémitique, qui allait de la Mésopotamie jusqu'à Jérusalem et à La Mecque, qui constitua véritablement le foyer de naissance des trois religions monothéistes.
Dalil Boubakeur, L'Islam à la croisée des chemins, in Le choc des religions, p. 101-102

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Judaïsme et islam affirment l'unicité divine, exhortent au retour à la religion révélée à Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad. Dieu est Un, il ordonne le bien et condamne le mal, annonce l'existence d'une vie future et d'une rétribution de nos œuvres dans l'au-delà. Ce fonds commun aux grandes religions monothéistes les oblige à conduire en permanence un dialogue. C'est ce que prône l'islam de France, mais aussi la communauté musulmane à l'échelle de la planète. il n'est pas écrit dans les textes sacrés que la religion puisse être détournée à des fins politiques.
Juifs, chrétiens et musulmans, nous avons, dans le respect de nos valeurs particulières, à mettre en commun nos idéaux afin de lutter ensemble pour construire une société tolérante et pacifique. Aujourd'hui, le mouvement du dialogue interreligieux nous paraît naturel et il favorise, sur le plan religieux, les rapports entre Juifs et musulmans de France.
Ibidem, p. 116

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A ce probÏème d'incommunicabilité entre les diverses composantes des spiritualités européennes ne correspondent qu'une seule solution et un seul traitement: le dialogue des cultures et des religions.
L'antisémitisme européen est un phénomène ancien qui, au cours des siècles de présence juive, a pris diverses formes récurrentes. Faisons un bref rappel historique:
- 70 avant Jésus-Christ: arrivée des premières communautés juives en France et en Europe.
- Ve siècle: premières tentatives de conversion des Juifs au christianisme par les Wisigoths.
- 711 : conquête de l'Andalousie par les musulmans, entraînant une période de tolérance religieuse.
-1085 : prise de Tolède et début de la Reconquista.
-1095: appel d'Urbain II à la première croisade. -1182: première expulsion des Juifs du royaume de France.
- 1215 : quatrième concile de Latran et premières mesures discriminatoires.
-1231 : création de l'inquisition papale.
-1290: expulsion des Juifs du royaume d'Angleterre.
- 1391 : pogrom de Séville.
-1394: expulsion définitive des Juifs du royaume de France.
-1412: lois de Valladolid, limitant les droits économiques et politiques des Juifs.
-1481 : début de l'inquisition royale en Espagne. -1492 : décret d'expulsion des Juifs des royaumes de Castille et d'Aragon.
-1497: mariage de Manuel 1er du Portugal avec l'infante d'Espagne, expulsion ou conversion massive et forcée des Juifs du Portugal.

Les pays d'islam ont accueilli en nombre les communautés juives {Maghreb, Turquie" Orient}. Le XIXe siècle, avec l'affaire Dreyfus, et le XXe, avec les pogroms et la Shoah, ont montré que les poisons de l'intolérance au judaïsme ont parfois pris des formes monstrueuses et systématiques. - - - -
Ibidem, p. 123-124

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L'Europe se doit de réagir contre l'antisémitisme, la judéophobie et l'islamophobie, et de favoriser le dialogue dans la diversité des religions en vue d'une culture de paix et d'humanisme.
Rappelons que l'Europe des quinze, avec des législations différentes, comptait, avec environ 360 millions d'habitants:
- 53 % de catholiques;
- 20 % de protestants;
- 9 % d'anglicans;
-5,5 % de musulmans (17 à 20 millions) ;
- 3 % d'orthodoxes;
- 1,6 % de Juifs (3,8 millions).
Ibidem, p. 125

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Parmi les nombreux philosophes et métaphysiciens qui ont développé la perception de l'Être unique, le plus connu et, sans doute, celui qui a le plus marqué et influencé ce courant de pensée, est Plotin. Il vécut en Égypte au IIIe siècle de notre ère et était issu d'une famille romaine. Dans l'œuvre de Plotin, l'Être unique n'est appelé Dieu que très rarement. Le qualificatif « divin» n'est pas rapporté à l'Être unique mais à l'intellect qui est, pour Plotin, la première émanation de l'Être unique.
La démarche de Plotin consiste à dépasser les divers niveaux du réel pour parvenir à ce qui est totalement simple et sans aucune détermination. Même la notion de Bien ne peut lui être appliquée qu'en un sens figuré. Plotin préfère parler de « Ce qui est au-dessus» ou de «Ce qui est au-delà », expression utilisée dans cette étude. Dépassant la pensée de Platon et d'Aristote, Plotin enseigne que cet Être Un est au-delà de la vie et même de la pensée: «Si quelqu'un prend la substance et la pensée pour point de départ il ne parviendra pas ni à une substance ni à une pensée, mais au-delà, et il trouvera une chose étrange qui ne renferme en soi ni substance ni pensée (Les Ennéades VI, 7, 40). »
Pierre Lambert, Les risques du monothéisme, in Le choc des religions, p. 187

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Monothéisme et tolérance
Nombre de nos contemporains ont la conviction que le monothéisme est intolérant. La foi au Dieu unique suscitant un refus radical et une répression violente des autres doctrines religieuses, le mono- théisme se trouve ainsi accusé d'être à l'origine de nombreuses persécutions tout au long de l'histoire.

Certains faits peuvent justifier ce jugement:
- pour avoir adoré le veau d'or, Moïse envoie les lévites tuer plus de trois mille hommes parmi le peuple hébreu. Ce geste les investit même dans leur fonction religieuse (Exode 32, 19-29) ;
- parce qu'ils sont au service de Baal et que celui-ci n'a pas mis le feu à l'holocauste tandis que Yahvé l'a fait, le prophète Élie égorge au torrent du Qishôn les quatre cent cinquante prophètes de Baal (1 Rois 18, 20-40) ;
- pour avoir pris le parti des opposants de Mahomet, tous les mâles pubères de la tribu des Banou Qorayza (au nombre d'environ sept cents à huit cents) furent décapités après la victoire des musulmans en avril 627 ;
- alors que l'empereur Constantin tolérait les cultes et les rites non chrétiens après avoir reconnu la liberté pour les chrétiens en 313, l'empereur Constance II, en 356, décide que sont passibles de la peine de mort «ceux dont on aura établi qu'ils ont participé aux sacrifices ou honoré les idoles» (Code théodosien XVI, 10, 6).

Depuis ce décret, l'autorité de la communauté chrétienne donne le témoignage d'avoir, à diverses époques et dans la plupart des pays occidentaux, exercé la contrainte allant jusqu'à la peine de mort à l'égard de tous ceux qui, cathares du Languedoc ou de Lombardie, marranes de Castille ou d'Andalousie, osent adhérer à une doctrine déclarée hérétique.

Les faits cités ne sont qu'un choix parmi bien d'autres et, dans la mesure où ils relèvent des trois religions monothéistes, ils donnent prise à l'accusa- tion d'intolérance, accusation qui rend responsable la doctrine monothéiste.
En réalité, il y a là une vision très superficielle des causes de l'intolérance et de la violence qui lui est associée. Car la même intolérance et la même violence se retrouvent dans des univers religieux polythéistes, ce qui semblerait établir un lien entre l'intolérance et la religion, mais également dans des sociétés sans référence divine, telles que la période française de la Terreur ou, dans l'ex-URSS les goulags, ce qui démontre que l'intolérance n'a pas directement pour origine le monothéisme.
Ibidem, p. 195-197

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