Yves Cazeaux

Yves Cazeaux est le fils de Jacques Cazeaux, l'Inspecteur général des colonies, en Indochine en 1940, qui, ayant choisi le général De Gaulle, fut arrêté et incarcéré sur les ordres du gouverneur général Decoux, fidèle au gouvernement du maréchal Philippe Pétain.

Fonctionnaire administratif de police au ministère de l'Intérieur avant 1940, de 1940 à 1944 membre des services spéciaux de contre-espionnage et sous-préfet détaché occupant le poste de directeur du cabinet du préfet Guy Périer de Féral secrétaire général de la préfecture de la Seine, puis préfet sous la IVème République (de la Nièvre, circonscription de François Mitterrand, en 1951-54) Yves Cazeaux quitte la fonction publique pour devenir un spécialiste de l'histoire de France et des français.

Président de la Société des gens de lettres de France et Président de la Société de l'histoire de France il écrit une vingtaine d'ouvrages dont Marie de Bourgogne, Albin Michel, Paris, 1967 ; Jeanne d'Albret, Albin Michel, Paris, 1973 ; Journal secret de la Libération, 6 juin 1944-17 novembre 1944, Albin Michel, Paris, 1975 ; Le rêve américain, de Champlain à Cavalier de La Salle, Albin Michel, Paris, 1988 ; René Bousquet face à l'acharnement, Jean Picollec, Paris, 1995.

1
L'INJUSTE CINQUANTENAIRE

Libérée des Nazis depuis 1944, la France semble subitement occupée par «l'acharnement », terme que j'utiliserai pour dénoncer ce que j'appelle «l'injuste cinquantenaire ».

Il s'agit de cette vague déferlante d'accusations que soulève une foule de nouveaux « justiciers » qui, armés de force et de moyens, ébranlent et minent dangereusement le vieil édifice de notre Etat de droit.

La cible de cette tempête n'était pas facile à trouver. Après cinquante ans, il ne restait plus grand monde à clouer au pilori. Il fallut attendre que Darquier de Pellepoix 1, l'alter ego du sinistre Dannecker, le représentant d'Eichmann en France, l'un des individus les plus méprisés à Vichy, offre à «l'acharnement» le bouc émissaire à sacrifier, en se bornant à déclarer à un journaliste en mal d'article à sensation: «Les rafles ce n'était pas moi, c'était Bousquet 2. »

La délation, de même que l'argent, n'ayant pas d'odeur, « l'acharnement» tenait sa cible, et c'est ainsi que René Bousquet allait devenir non seulement un antisémite, un xénophobe, un collaborateur, un infâme dénonciateur de patriotes, mais aussi l'organisateur de la rafle du Vel d'Hiv, le chef de la Milice et, pour faire bon poids, un rançonneur de juifs, un ultra nazi surpassant les ambitions et les déterminations alle- mandes... et, finalement, un soi-disant condamné à mort à la Libération.

J'ai lu et entendu, émanant de personnes qui disaient avoir toutes les raisons d'être bien «informées» et d'autres qui pourraient faire partie de l'élite, les quali- ficatifs les plus sévères au sujet de Bousquet. La pre- mière palme de ces excès de langage revient au pro- fesseur de médecine Steg, qui, dans le journal Le Monde 3, l'a traité « d'abomination de l'abomination ». La seconde revient, elle, à Robert Badinter' qui, selon le Canard enchaîné 5, «aurait frémi à l'idée de s'être assis à l'Elysée sur le même siège que René Bousquet ». La troisième revient à Antoine Veil, l'ancien patron de l'UT A et époux du ministre Simone; il déclare à France-Soir: «C'était Bousquet! J'en ai la chair de poule 6. »

La presse et la télévision se sont, il est vrai, déchaî- nées en exhibant une première photo où l'on voit, à Paris, René Bousquet serrer, en souriant, la main d'Heydrich 7, et une autre photo, celle-ci prise à Mar- seille, où l'on découvre René Bousquet entouré d'Alle- mands aussi détendus que lui.

Parmi les journalistes les plus acharnés ayant parti cipé à l'assassinat moral de René Bousquet, la petite histoire retiendra plus particulièrement les noms d'Eric Conan, d'Anne Sinclair, d'Annette Lévy-Willard, de Philippe Palat, de Françoise Giroud et de Bernard- Henri Lévy.
1. Alors qu'il est de notoriété publique qu'il vit à Madrid sous le nom d'Estève, Darquier de Pellepoix est condamné à mort par contumace par la Haute Cour de justice le 10 décembre 1947. Son extradition ne sera jamais demandée à l'Espagne. 2. L'Express du 28 octobre au 4 novembre 1978. 3. 16 septembre 1994. 4. Robert Badinter a été l'un de mes amis au temps de la Conventions des Institutions Républicaines, laboratoire d'idées qui permit à François Mitterrand de créer le nouveau parti socialiste. 5.14 septembre 1994, n° 3855. 6. France-Soir du 2 novembre 1990, n° 14380. 7. Chef de la police de la sûreté du IIIe Reich, il est le «protecteur » de la Bohême-Moravie. Il est tué dans un attentat à Prague le 27 mai 1942.
René Bousquet, face à l'acharnement, Jean Picollec, Paris, pp.89-91

2
La nouvelle procédure pour crime contre l'humanité dans l'affaire juive

Ceux qui y ont participé

Voici la liste des associations qui se sont portées parties civiles dans les années 1990 à l'encontre de René Bousquet:
- La Fédération nationale des Déportés, Internés Ré- sistans et Patriotes représentée par Claude Meyroune.
- L'Association Les Fils et Filles des Déportés juifs de France, représentée par Serge Klarsfeld.
- Le Mouvement Contre le Racisme et Pour l'Amitié entre les Peuples (M.R.A.P.), représenté par Mouloud Aounit.
- La Ligue Internationale Contre le Racisme et l'An- tisémitisme (L.I.C.R.A.), représentée par Jean-Pierre Pierre-Bloch.
- L'Union Nationale des Déportés, Internés et Vic- times de Guerre, représentée par René Clavel.
- La Ligue des Droits de l'Homme, représentée par Madeleine Rebérioux.
- Le Comité d'Action de la Résistance, représenté par Charles Verny.
- L'Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance, représentée par Henri RoI-Tanguy.

Je ne crois pas en oublier. Et il est à remarquer qu'une grande proportion de ces associations ont des liens étroits avec le Parti communiste (M.R.A.P., F.N.- D.I.R.P., A.N.A.C.R...).

Cela étant, les véritables chevilles ouvrières de la nouvelle procédure ont été, sans contexte, deux avocats : Serge Klarsfeld pour l'Association les fils et filles des déportés juifs de France, et Joë Nordmann pour la Fédération nationale des déportés internés résistants et patriotes. Tous deux ont déposé plainte pour crime contre l'humanité, respectivement le 3 septembre et le 28 décembre 1989.

Le ton et la forme de cette plainte ont été donnés par Serge Klarsfeld dans un article paru dans Le Parisien du 27 septembre 1990, avec ce titre en première page: « Derrière l'affaire Bousquet le procès de la Collaboration »... En page 12, commentant ce titre, un entrefilet annonce que la Chancellerie aurait donné son feu vert pour qu'une information soit ouverte contre l'ancien chef de la police de Vichy pour crimes contre l'humanité.

Suit l'article du chef d'orchestre de l'opération, Serge Klarsfeld, qui, sous le titre « Un patriote dévoyé », écrit:
"Bousquet est le responsable de la participation du régime de Vichy au génocide. Bousquet est un technocrate, une sorte de patriote dévoyé. Les Allemands étaient prêts à donner à Vichy l'autorité administrative et judiciaire en zone occupée, une police puissante et armée. Alors Bousquet a accepté de faire participer sa police à l'arrestation des communistes, des résistants, des juifs. Il aurait pu refuser. La rafle du Vel'd'Hiv n'aurait pas eu lieu. Sans le concours des Français, les Allemands n'avaient pas les moyens de l'organiser. Il en a pris l'initiative, alors que Pétain et Laval avaient dit non. "

Les motivations

Joë Nordman, avocat communiste ayant plaidé dans de nombreux procès politiques, défendait logiquement les causes intéressant son parti. D'autant que le P.C.F., bien ébranlé à la fin des années 80 par l'explosion de l'U.R.S.S. et l'accès à ses archives secrètes, a besoin, pour faire oublier sa propre collaboration aveugle et sanguinaire avec Moscou, de réactiver un de ses grands thèmes mythologiques: le parti des fusillés.

Serge Klarsfeld, lui, consacre son temps, depuis 1971, à des études touchant le génocide juif... et à la chasse aux auteurs et complices de ces atrocités. Plus auteur de livres qu'avocat, plus statisticien de l'horreur que véritable historien, l'homme a connu dans sa famille l'adversité. Son père est mort en déportation, ce qui lui vaut très légitimement un crédit de sympathie.

Lorsqu'il parle, dans son article, de la participation de Bousquet dans des arrestations de communistes, je réponds que s'il condamnait les actions dites terroristes, qui étaient le fait le plus souvent des communistes, jamais Bousquet ne s'est montré partisan d'une répression sanglante à leur égard.

En ce qui concerne les malheurs que la famille Klarsfeld a endurés, je précise que, comme pour beaucoup d'autres réfugiés juifs de la Côte d'Azur, ils ont commencé en septembre 1943, à une époque où les Allemands avaient pris, avec Brunner 72, la direction des opérations de rafles.
72. S.S. autrichien, secrétaire et collaborateur d'Eichmann, un des principaux artisans de la déportation des juifs en Europe, il sévira en France de façon autonome et continue de juin 1943 à juillet 1944. Sa stratégie sera d'agir par commando et d'écarter entièrement la police française de l'action antijuive. Cf. MarrusPaxton, Vichy et les juifs, p. 303.
Ibidem, pp.156-158

3
La rafle du Vel d'Hiv

Serge Klarsfeld cherche à faire prévaloir l'idée que René Bousquet fut l'organisateur de la rafle du Vel d'Hiv et que, sans lui, celle-ci n'aurait pas eu lieu.

Il occulte d'abord une constatation de première importance, à savoir qu'en cette circonstance, l'ensemble des Juifs français ont été épargnés.

Il va plus loin encore, lorsqu'en évoquant la réunion du 2 juillet 1942, il écrit, à la page 93 de son ouvrage: « Bousquet a agi là de sa propre initiative au moment où se perdent à jamais l'honneur et la destinée morale du régime de Vichy. »

Essayons de répondre aux questions que pourrait se poser le lecteur :
Bousquet a-t-il été réellement l'organisateur de la la rafle du Vel d'Hiv?
Comment et pourquoi la décision d'intervention de la police française a-t-elle été prise?

Bousquet n'est pas 1'organisateur de la rafle du Vel d' Hiv

Le drame du Vel d'Hiv a frappé les consciences. On s'en servira contre Bousquet en accolant d'emblée à son personnage cette référence horrible, ce qui est plus facile que d'apporter une argumentation. Dans ce cas précis, cela permet de falsifier les faits et, une fois encore, d'opérer injustement un transfert des responsabilités.

. Le plan Dannecker

Au niveau de l'organisation matérielle, il est absolument faux de soutenir que Bousquet ait organisé la rafle du Vel d'Hiv. La rafle s'est déroulée conformément à un plan mis au point par Dannecker dès le 1er juillet 1941 (soit un an avant l'arrivée de Bousquet !).

Ce plan se résume ainsi:
«Préparer l'opinion publique, briser si nécessaire l'opposition du gouvernement et des organes de police, noyauter la police, soutenir le Commissariat aux Affaires juives, dépouiller les juifs de leurs biens, les éliminer de la vie publique et de la vie sociale, les diriger vers un ghetto à première vue invisible, faire gouverner le ghetto par un organisme juif inféodé à la police allemande et française 8. »

Dannecker, avant la nomination de Bousquet, jugera, le 22 février 1942, ces grandes lignes pleinement remplies:
" Il y a lieu de constater qu'ainsi, grâce à nos interventions sur place, on a obtenu la création d'une police antijuive également pour le territoire non occupé. Les inspecteurs français formés par leur travail avec notre section locale des affaires juives servent aujourd'hui en quelque sorte de troupe d'élite et de personnel instructeur pour les Français nouvellement affectés à la police anti-juive 9. "

De nombreuses rafles avaient précédé celle du Vel d'Hiv. Elles avaient permis d'expérimenter et de mettre en œuvre le dispositif:
- le 14 mai 1941, avec 3 700 arrestations;
- le 20 août 1941, avec 4230 arrestations;
- le 12 décembre 1941, avec 743 arrestations.

A propos de la rafle la plus importante, celle du 20 août 1941, il faut préciser qu'elle fut effectuée sans même que les nazis aient prévenu Vichy. Seuls les ser- vices allemands des affaires juives avaient eu la res- ponsabilité du choix des juifs devant être arrêtés et de l'organisation, avec l'aide du fichier, de tous les pré- paratifs ainsi que de l'exécution technique.

. C'est Darquier le coordinateur du côté français

Cet état de fait résulte d'une note de Dannecker du 4 juillet 1942, qui fait suite à une réunion du même jour, au cours de laquelle il fut décidé que la respon- sabilité de l'organisation de la rafle du côté français incomberait à Darquier 10.
8. Billig, Commissariat général aux questions juives, Editions du Centre, 1955, tome 1, pp. 40, 41, 46 à 48. Persécutions des juifs en France, Nuremberg, 1947, pp. 55, 84 et suivantes. 9. Paris-Auschwitz, op. cit., p. 195. 10. Paris-Auschwitz, op.cit., pp. 235-236.
Ibidem, pp. 179-181

4

CONCLUSION

La foi n'est pas un cri. L'indignation en est un.
La foi est un état qui surmonte un doute jamais effacé. L'indignation est fondée sur une certitude de l'intelligence en face d'une injustice éclatante ou d'un événement controuvé. Telle est la raison du cri qui s'échappe de tant de pages de ce livre.
Le dernier que je lancerai tient en deux syllabes: pourquoi?

Analyser les hypothèses, j'y renonce. Mon livre est fini, je le ferme et ne veux pas en ouvrir un autre.

A Chirac, à tous ceux qui ont fléchi avec lui ou avant lui devant « l'Acharnement », de répondre. A Marie-France Garraud et à Pierre Juillet, qui ont défendu l'honneur de la nation française, de soutenir les juristes qui s'interrogent avec de puissants arguments sur l'abus de pouvoir que fut la déclaration du 16 juillet 1995 reconnaissant la responsabilité de la France dans le génocide juif. A chacun de justifier, face aux Français de demain, leurs initiatives ou assentiments.

Je renonce à toute discussion, s'agissant d'un régime désavoué, sinon aboli depuis plus de cinquante ans.

Mon ouvrage entend simplement rendre justice à un homme, ou plutôt à un petit groupe d'hommes, dont René Bousquet a été le chef et le symbole.
Ibidem, p. 239

Vers Première Page