Pierre-Henri Bunel

Commandant français, officier de renseignement, ayant eu quelques problèmes avec certains américains en Bosnie, auteurs de Mes services secrets, Souvenirs d'un agent de l'ombre, Flammarion, Paris 2001 ; Crimes de guerres à l'Otan, Edition n°1 2000, Editions Carnot 2001 ; Ces terroristes qui dévoilent l'Islam, Carnot, Paris, 2001.

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C'est dans cet environnement interallié, dans lequel la confiance technique était certaine, mais où elle n'excluait pas la prudence nationale, que le détachement du 13ème Régiment de Dragons Parachutistes prépara son opération secrète sur Zenica.
Cette ville avait fait l'objet de nombreuses missions de la part des unités de renseignement que la France y avait envoyées sous couvert de forces de l'ONU. Le renseignement militaire français avait pu recueillir des informations précieuses sur la sauvagerie de certaines unités de volontaires islamistes qui avaient opéré dans la région. En particulier, tout le monde un peu informé avait entendu parler de ce cinéma que les « interrogateurs » des services spéciaux musulmans avaient transformé en centre d'interrogatoire.
Remarquablement isolée, la salle de stockage des films avait été aménagée en « salle de la question ». Depuis les exactions de la Deuxième Guerre mondiale, il est plus facile de se faire entendre lorsqu'on dénonce ce genre de choses. Aussi nos services connaissaient-ils les modifications qu'avait subies ce cinéma.
Cet aspect anecdotique d'une salle de torture, dans un environnement politique où une telle chose était monnaie courante quelles que fussent les factions concernées, ne constituait pas, et de loin, la motivation première de notre intérêt pour Zenica. Cette ville était un point d'appui important des activités islamistes dans les Balkans. On y trouvait aussi des organismes de recrutement et d'instruction de nombreux volontaires musulmans qui venaient prêter leur bras à la guérilla dans sa version islamique.
C'est en particulier à Zenica que se tenait le régiment d'instruction n°4, où de nombreux jeunes arrivés des banlieues d'Europe étaient renus combattre avec générosité pour un idéal, ou plus prosaïquement épancher leur trop-plein de violence, tout en fuyant les polices le plus en plus décidées à vider l'abcès de la délinquance née du désœuvrement.
Crimes de guerre, Ed. Carnot, p. 56

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Ce sont les moudjahidin étrangers qui causèrent le plus de soucis internes à l'Otan. Nous en connaissions l'existence et en suivions assez bien le nombre depuis plusieurs années. Au moment du déclenchement de l'opération Firm Endeavour les effectifs de combattants étrangers oscillaient entre moins de trois cents volontaires l'hiver et environ deux mille cinq cents l'été.
Les grandes offensives reprenaient avec le printemps tandis que l'hiver les actions militaires restaient figées par la météo. Ne restaient alors que les spécialistes de haut niveau préparant le retour des aventures sanglantes du printemps, ou des volontaires en délicatesse avec leur pays d'origine et qui ne pouvaient trouver asile qu'en Bosnie. Véritables tueurs dont les têtes étaient mises à prix dans tout le monde musulman, il s'agissait en général de fauves redoutables. On les retrouvait parfois dans des milices, comme celle des « Cygnes Noirs », qui n'avaient rien à envier à celles du Serbe Arkan.
Ibidem, p. 68

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L'exploitation immédiate des interrogatoires établissait qu'il y avait une collusion grave entre le gouvernement des Musulmans de Bosnie-Herzégovine et la république islamique d'Iran. Un premier examen des documents et armes saisis laissait voir qu'il se préparait dans ce chalet des actions qui relevaient plus du terrorisme que du travail normal de services spéciaux. Notre colonel rendait compte au fur et à mesure de ce que nous avions découvert. Au moment d'aller se coucher, il fit une synthèse au général commandant le Corps de réaction rapide de l'Otan. L'amiral américain commandant l'IFOR fut prévenu.
Au petit matin, dans le ciel bleu et froid, nous vîmes arriver deux avions de chasse américains qui se mirent à tourner au-dessus de nous, laissant des traînées de condensation à chaque virage serré. La mena- ce du président Izetbegovic planait toujours, et nous approchions de huit heures du matin. Les deux chasseurs américains étaient une récon- fortante réponse aux rodomontades du politicien bosniaque.
Notre colonel prit avec nous un petit déjeuner bien mérité. Là, il nous annonça que l'amiral Smith allait venir avec le président Izetbegovic lui-même pour lui demander des explications sur ce que les troupes de l'IFOR avaient recueilli dans ce chalet « agricole ».
Au dernier moment, le président des Musulmans de Bosnie-Herzégovine se trouva une maladie diplomatique. L'amiral vint alors sur place avec des journalistes de télévision. Les télévisions se firent l'écho de cette opération. Mais cela dura peu de temps, et le ministère de la défense communiqua le moins possible : sans doute ce que nous avions trouvé ne plaisait pas au Département d'Etat et il ne fallait pas indisposer l'administration Clinton ...
Ibidem, p. 126

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A l'occasion des réunions préparatoires au Traité d'Ottawa, j'avais évoqué avec mon chef à Bruxelles la question des cluster bombs. Le nom que l'on donne en français à ces armes est « bombes à fragmentation ». Il serait plus exact de parler de « bombes à sous munitions ».
Elles explosent à basse altitude en éparpillant des mines au hasard, avec la puissance de mines antichars. Leur objectif est de « polluer » le terrain. C'est-à-dire que la moitié des mines de chaque bombe détonne à l'arrivée au sol, tandis que l'autre moitié s'y répand. Ces armes se divisent en trois types indiscernables à l'œil et explosent en différé, soit à l'effleurement, soit aux brusques changements de température (une averse par exemple), soit au bout d'un certain temps qui peut aller de quelques jours à deux ans. Celles qui explosent au contact ou aux changements de température ont une durée de vie de plusieurs dizaines d'années.
Toutes ces mines sont jolies et équipées d'un petit parachute; elles attirent les enfants qui n'ont souvent qu'une idée: s'en servir comme jouets.
Lors de la Guerre du Golfe, elles ont causé la mort ou l'amputation des seules pertes que nous, Français, ayons eues à déplorer... Et ce sont nos avions qui les avaient tirées. Elles tuent encore de nos jours dans le sud de l'Iraq.
Suivant les modèles, une cluster bomb disperse entre cent et trois cents mines, environ. Après explosion d'une moitié d'entre elles, qui font d'énormes dégâts, il en reste donc entre cinquante et cent cinquante, tapies sur le terrain. Et à la différence des mines posées par les militaires du Génie, elles sont épandues au hasard, sans plan de pose. Il est donc impossible de les retrouver, sauf au prix de longues et dangereuses recherches.
Ibidem, p. 158

5
Les militaires de l'Otan, sous le commandement suprême du général américain Wesley Clark préparaient une de ces opérations de guerre totale, les seules auxquelles les forces de l'Alliance se soient entraînées pendant les quarante ans de Guerre froide.
Délibérément, les gouvernements des pays de l'Otan acceptaient l'augure de frappes massives et sans nuances sur tout un pays pour essayer de faire plier son dirigeant honni. Une sorte d'hystérie sous-tendait les propos des participants aux réunions civiles et militaires lorsqu'ils parlaient des« Serbes ». Manifestement, ils perdaient de vue qu'en faisant «jouer l'opération », ils feraient frapper des civils, dont beaucoup ne seraient pas serbes, et que parmi les Serbes même, tous ne soutenaient pas Milosevic. De plus, à part les premières frappes qui devaient « réduire à zéro » les défenses antiaériennes yougoslaves, les plans prévoyaient de détruire d'abord toutes les infrastructures civiles stratégiques du pays, avant de s'attaquer aux forces militaires.
«Jouer l'opération »,« réduire à zéro ». Sans s'en rendre compte militaires et diplomates utilisaient pour parler de la vie et de la mort d'êtres humains, le vocabulaire de jeux vidéo...
Et plus le temps passait, plus les représentants des nations, quel que soit leur niveau, s'entraînaient les uns les autres dans cet excès de langage qui conduit à ne plus penser.
Délibérément, au nom du « devoir d'ingérence humanitaire », on vit la fermeté devenir de la rage. Rien d'étonnant, alors, à ce que le 15 ou le 16 octobre 1998, sur la chaîne de télévision France2 on nous ait montré un colonel de l'aéronavale américaine qui nous assura que tous ses « boys » brûlaient d'aller « casser du Serbe », et que pour eux c'était comme de « participer à la finale du Superbowl ».
Ibidem, p. 164-165

6
Avec le rôle boueux que joue la CIA au sein de l'Otan, et les démêlés que j'ai eus avec elle en Bosnie-Herzégovine, je ne suis pas loin de penser que nos « amis » d'outre-Atlantique ont réglé là, au passage, quelques petits comptes.
D'autant plus si l'on se replace dans les négociations internes de l'Otan à l'époque: les Américains avaient proposé deux opérations contre la Yougoslavie. La première s'appelait « Riposte aérienne limitée » et consistait en une série de tirs de seuls missiles Tomahawk. Elle n'aurait impliqué que des Américains, ce qui était politiquement difficile à jouer vis-à-vis des Russes et des Chinois... La deuxième opération qui s'appelait « Opération aérienne phasée » mettait en œuvre des avions et des missiles Tomahawk. Par nature elle était multinationale et plus acceptable en matière de relations internationales.
En tout état de cause, les Américains avaient prévu de « consommer » des missiles Tomahawk sur la Yougoslavie. Cela entrait dans la planification de destruction par tirs que j'ai évoquée plus haut, et qui semblait une préoccupation majeure des militaires et industriels de l'armement de Washington en 1998. Il fallait donc tout faire pour que Milosevic s'obstine et refuse de se soumettre à l'Otan. Le prétexte aurait alors été trou- vé pour faire baisser les stocks de missiles de croisière, et cela plaçait la Maison Blanche en position d'exemple dans les négociations START face aux Russes.
Il est évident que dans ce cas Washington ne pouvait pas admettre une action qui lui était étrangère et risquait de convaincre les Serbes de se plier aux exigences de la communauté internationale, rendant par là les bombardements inutiles.
Ibidem, p. 176-177

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Le 16 janvier (1991), à 23 h13, heure de Riyadh, les premiers avions d'attaque de nuit décollèrent d'Arabie pour aller lâcher leurs armes sur l'Iraq et sur les troupes iraquiennes au Koweït. La campagne aérienne commençait et allait durer quarante-quatre jours. Pendant cette période, les bombardiers de la Coalition déversèrent sur les villes et les troupes iraquiennes l'équivalent en énergie explosive de ce qui avait été lancé en cinq ans sur tous les fronts de la Deuxième Guerre mondiale. Les explosifs ont fait depuis cette époque de nombreux progrès en valeur éner- gétique au gramme. Et un bombardier Boeing B52 emporte vingt fois plus de charge utile qu'un Boeing B17 Forteresse volante et dix fois plus qu'un Boeing B29 Super Forteresse, le légendaire outil des bombardements sur Hambourg et sur Brême en 1944 et 1945, sur Tokyo, Hiroshima et Nagasaki en 1945... Les B52 se sont relayés pendant quarante-quatre jours au-dessus de l'Iraq avec toutes sortes de bombes dont les moins sophistiquées emportaient un explosif cinq fois plus puissant au gramme que l'hexogène tolite des bombes les plus modernes de la Deuxième Guerre mondiale...
Mes services secrets, p. 195

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