Claire BRIÈRE-BLANCHET
Pierre Blanchet (1979)

Née en mai 1940 pendant l'exode et sous bombardements allemands, fille de bons bourgeois catholiques français (son père est directeur d'usine métallurgique), interne faisant ses études secondaires à Paris chez les Soeurs jusqu'en 1ère, puis en terminale math-élem au Lycée Jules Ferry, puis étudiante en Histoire à la Sorbonne, l'Education Nationale laïque lui permettant de s'initier au marxisme-léninisme (comme notamment les fameux Khmers Rouges), Claire Brière "entre en extrême gauche" en 1960 avec la guerre d'Algérie.
Gauchiste, puis maoïste, ardente activiste pendant mai 68, comme de nombreux fils et filles de hauts fonctionnaires et de bons bourgeois, professeur d'Histoire dans l'enseignement secondaire à Grenoble, elle passe quinze ans au service exclusif de ce qu'elle croit être la révolution, avec son mari Pierre Blanchet (fils adopté du général Georges Buis), journaliste au Nouvel Observateur qui sera tué en reportage en Croatie en 1991.

"Idiote utile" de la Gauche Prolétarienne (GP) du fanatique Benny Lévy dit Pierre Victor elle dirige pendant l'année universitaire 1969-1970, avec barres de fer et coktails Molotov, des armes de guerre étant cachées et en réserve en montagne, la désorganisation de l'Université de Grenoble et de certaines grandes entreprises de la région. Protégée, sans le savoir, par son beau-père le général gaulliste Georges Buis elle échappe à la police et n'est condamnée qu'à une peine de principe par la Justice républicaine, mais ne peut échapper en 1972 à la "justice prolétarienne" de ses "amis intellos parisiens"... Il faut expier sa "bourgitude" à Sochaux, chez les "vrais prolos", pour une rééducation démocratique à la Chinoise ... qui fut, hélas, un échec pour cette croyante catho-dissidente.

En 1975, elle devient reporter à Libération et publie des ouvrages sur l'Iran, puis le Liban, l'Égypte et l'Irak. De 1988 à 2007, elle est en charge des publications de "Médecins du Monde" et crée la revue Ingérences.

Auteure avec Pierre Blanchet de, notamment, Iran : la révolution au nom de Dieu, Seuil, Paris, 1979, un ouvrage assez "ambigu", qui, tout en stigmatisant le pro-occidental "dictateur" Sa Majesté Impériale Mohammad Reza Shah Pahlavi Aryamehr, reconnaît pour l'Iran les remarquables efforts de modernisation de celui-ci, et, en exaltant la révolution de l'Ayatollah Khomeyni se pose quand même quelques questions quant à son avenir "démocratique", nous dresse un très intéressant tableau synthétique, et bien fait, de l'Histoire Iranienne.

Dans son ouvrage Voyage au bout de la révolution - De Pékin à Sochaux, Fayard, Paris, 4 février 2009, remarquablement écrit, l'ancienne maoïste de la Gauche Prolétarienne, que dirigeait donc l'"intello parisien" Benny Lévy dit "Pierre Victor", "un jeune et brillant philosophe dont le fanatisme ne se démentira jamais" (4ème de couverture), reconvertie en humaniste bien pensante, fait repentance.
Combien de victimes innocentes de ces "intellectuels parisiens", repentis ou pas, faudrait-il dénombrer ?

Iran : la révolution au nom de Dieu

1

Les rois et le Prophète
« A toi, Cyrus, grand roi, roi des rois, roi achéménide, de la part de Moi-même, le Shahinshah de l'Iran, et de la part de mon Peuple, salut! »
Le 13 octobre 1971, Sa Majesté Impériale Mohammad Reza Shah Pahlavi Aryamehr s'adresse à Cyrus, le grand roi de Perse, par-dessus 2500 ans d'histoire : « Cyrus, nous voici devant ton éternelle demeure pour te dire solennellement : dors en paix, toujours, car nous, nous sommes en éveil. Et nous le resterons pour surveiller ton glorieux héritage. »

A Pasargades, d'abord, chefs d'État, rois et princes du monde entier regardent, figés, le sarcophage du plus grand roi d'un empire qui couvrait l'Asie Mineure, touchait au Nil et s'étendait en Inde.

Le shah est en grand uniforme, et, sous le soleil qui écrase la plaine de la première capitale perse, les spectateurs observent un silence craintif devant celui qui se présente comme l'héritier de 2500 ans d'histoire, comme le successeur d'un souverain qui était l'égal du plus grand des pharaons. Cyrus!
Iran, 1979, p. 9

2

A la veille de ces « noces sordides », l'ayatollah Khomeyni, de son exil irakien de Nadjaf, publie une longue déclaration: « [ ... ] Je me suis fait un devoir, en certaines occasions, de parler des problèmes du peuple islamique. Vous aussi, peut-être, sentez ce devoir et aidez comme vous le pouvez vos frères musulmans [ ... ]

Actuellement, par diverses sources, je suis informé de la situation douloureuse de l'Iran. Un des vénérables ulemas de Shiraz m'écrit qu'une disette terrible s'est abattue sur les tribus du sud et que les habitants en sont réduits à vouloir vendre leurs enfants! Un des ulemas de Fassa m'expose dans sa lettre la famine, la misère qui règnent dans cette région: « Moi qui suis ulema ici, j'ai distribué quelques vêtements et du pain aux gens affamés et nus. » Je lui ai permis d'utiliser dans ce but les revenus de l'Imam. Suivant les nouvelles parvenues du Sistan, du Béloutchistan, de la région de Khorassan, les paysans affamés se précipitent vers les villes, abandonnant leur bétail sans fourrage, et les victimes de la famine seraient nombreuses.

C'est dans cette situation qu'on voit dépenser des millions de tomans pour la fête impériale. Uniquement pour décorer et illuminer Téhéran, on vient de nous annoncer que 80 millions de tomans ont été engagés. De plus, des spécialistes israéliens seraient chargés de l'organisation des festivités [ ... ]

Le peuple iranien doit-il fêter celui qui trahit l'Islam, les fondements islamiques? Celui qui vend du pétrole à Israël? Celui qui en 1963, suivant le témoignage d'un ulema, a fait massacrer près de 100 personnes à Ghom, plus de 15 000 pour tout le pays? Celui qui a envoyé ses gardes-chiourmes dans les écoles religieuses, faisant brOler les turbans, jeter les clercs du haut des toits, offensant Dieu et des descendants du Prophète? Doit-on fêter celui qui a commis les pires ignominies, qui a rempli les cachots de patriotes et fait mourir sous la torture les fils chéris du peuple? [ ... ]
Ibidem, pp. 13-14

3

L'Iran ne sera pas le Japon du Moyen-Orient

De mosquée en mosquée, d'une ville sainte à l'autre, les premiers mois de l'année 1978 n'avaient été qu'une longue suite de répressions, d'épisodes sanglants, de deuils. La guerre entre les shi'ites et le régime s'était allumée le 9 janvier 1978 à Ghom, une ville sainte dont la mosquée à coupole d'or domine le désert.

Ce jour-là, les fidèles protestaient contre les attaques dont leur leader en exil, un nommé Khomeyni, avait été l'objet dans la presse. L'armée avait réprimé la manifestation à la mitrailleuse. Le grand cycle des processions endeuillées qui, selon le rythme du deuil shi'ite, de quarante jours en quarante jours, devaient ensanglanter les principales villes d'Iran était ouvert.

L'Aïd-el-Fetr s'annonçait comme un point d'orgue. Il fut plus: un extraordinaire happening islamique pour ce peuple trop longtemps condamné au silence par l'une des plus puissantes dictatures du monde. Arrogante et musclée, mais trop vite repue de dollars, cette dictature avait su contourner bien des obstacles. Elle qui avait réprimé dans le sang toutes les oppositions, celles des étudiants, des intellectuels, des guérilleros des premières années soixante-dix, n'a pourtant cette fois pas vu arriver l'événement.

La tenace contestation d'un vieux peuple rebelle à l'American Way of Life, le refus d'une acculturation formidable accélérée par le miracle pétrolier. Le rejet du bonheur et du progrès modelés dans les grands buildings sans âme de Téhéran. Béton et acier, climatiseurs, télévisions couleur et week-ends sur la Caspienne.

C'est dans les mosquées et leur simple dénuement qu'est née cette révolte, que le refus s'est enraciné. Le monarque, «despote éclairé» selon l'expression consacrée, était resté trop longtemps aveugle.
Les imprécations des mollahs, ces curés pouilleux que son père bastonnait en pleine mosquée de Ghom, n'étaient pour lui, au mieux, qu'une séquelle obscurantiste, qu'une résistance archaïque à son grand projet de civilisation technologique : faire de l'Iran le Japon de l'Asie antérieure, la cinquième puissance du monde.
L'Iran n'a pas voulu devenir le Japon du Moyen-Orient.
Ibidem, pp. 40-41

4

En 1975, le shah pouvait se prendre pour l'un des rois du monde.
Il a été consacré tel, d'ailleurs, par le Point du 30 décembre 1974 qui lui a décerné le titre d'homme de l'année. Comme Deng Xiaoping en 1978. Le shah était l'homme qui pouvait se permettre de prêter de l'argent aux nations occidentales, d'investir ses pétrodollars dans les usines Mercedes et les aciéries Krupp. L'homme qui achetait les cadres étrangers comme n'importe quelle marchandise pour pallier la fuite des cerveaux. Du F14 Tomcat à géométrie variable à la centrale nucléaire, le shah pouvait tout s'offrir.

« Reste à savoir, demandait tout de même le Point, si, à cette croissance à la japonaise, à cette mentalité de nouveau riche, l'Iran ne va pas sacrifier son âme. » Question posée en fin d'article.
Bonne et vraie question dont l'ombre au bas du tableau ne pouvait ternir l'ensemble. Quatre ans plus tard, on s'aperçoit, médusé, que, malgré l'argent, l'Iran n'a pas voulu perdre son âme. Une bonne leçon de choses (notedt, c'est nous qui soulignons et qui ajoutons ???).
Ibidem, p. 113

5

Après la guerre israélo-arabe d'octobre 1973 (notedt, c'est nous qui soulignons), le revenu que l'Iran tire de son pétrole est multiplié par cinq. Le shah, pour qui la politique pétrolière a toujours été de vendre et de vendre encore, a convaincu ses partenaires de l'OPEP de troquer l'embargo contre une hausse massive du baril de brut.
Les taux de croissance atteignent des proportions fabuleuses. Plus de 10 % en moyenne de 1968 à 1972, 20 % en 1973. Et le shah se met même à penser à l'avenir. Il songe à acheter des centrales nucléaires (notedt, c'est nous qui soulignons) qui remplaceront les hydrocarbures lorsque ceux-ci seront venus à épuisement.
Vingt­cinq tranches de 1000 mégawatts sont commandées à l'Allemagne, aux États-Unis, à la France: un programme plus ambitieux que le plus ambitieux des programmes européens.

Il imagine une pétrochimie compétitive sur le plan mondial; et de toute façon, l'Iran a des réserves de gaz inépuisables. Alors? Alors on se demande ce qui n'a pas marché.
Ibidem, pp. 120-121

6

Environ 30 millions de shi'ites sur 35 millions d'Iraniens. On connaissait mal l'Iran. Tantôt « féodal », avec ses villages où l'on vénérait encore les sources et les forces bienfaisantes de la nature, l'Iran des tribus rebelles: Kurdes, Baloutchs, Kaskhaïs ou Bakhtiaris. Tantôt moderne, avec son armée sophistiquée, le pétrole qui coule à flot, les grands barrages, gouverné par un monarque qui se voulait « occidental », skiant à Saint-Moritz en compagnie de la jet society.
Deux images superposées, deux clichés.

Pourtant la culture profonde, y compris celle de l'Iran moderne, a puisé force et inspiration dans le shi'isme iranien. Elle y a puisé aussi les fondements de sa révolte. Une révolte religieuse et culturelle. « Nous sommes shi'ites », revendique un intellectuel de gauche. « Nous sommes shi'ites », affirme encore un familier de la cour. « Nous sommes Iraniens parce que nous sommes shi'ites. » Ce fut le mariage du jour de l'Ashura.
Ibidem, p. 155

7

Lors d'une interview accordée en octobre 1971, le shah d'Iran vilipendait en ces termes l'ayatollah Khomeyni, déjà exilé en Irak depuis sept ans : " Le peuple iranien méprise un homme comme Khomeyni, d'extraction étrangère, puisqu'il est né en Inde, et de surcroit traître à sa patrie d'adoption; on prétend même qu'il est un agent stipendié de l'Angleterre. Il est également à la solde de l'Irak ".

Pourtant, en 1978, l'Occident va découvrir, stupéfait, que l'Iran est un pays musulman. Très exactement le 7 janvier. Le jour où le grand quotidien Ettela'at publie, de la main de Daryush Homayoum , une lettre reprenant, termes pour termes, les propos du shah, sept ans auparavant.
Le 9 janvier, à Ghom, la ville sainte, l'ayatollah Rohani déchire Ettela'at en pleine mosquée, les mollahs et la population se soulèvent en une protestation silencieuse à travers la ville. La police tire et fait les premiers morts de l'année, les premiers martyrs d'un cycle qui allait ensuite s'enfoncer de plus en plus profond dans le sang.

Dès lors, de quarante jours en quarante jours, les villes d'Iran prennent le deuil et se soulèvent. On tire encore. Le rythme de la martyrologie et du sacrifice ont, depuis, donné corps et sang à l'opposition au régime. Le gant de la guerre est jeté.

Le personnage charismatique, celui qui tonne et lance les anathèmes, celui dont on a crié le nom dans toutes les rues d'Iran, par une étrange revanche de l'histoire est l'ayatollah Khomeyni.
Ibidem, pp. 166-167

(Notedt : Réfugié dans la France des Droits de l'Homme du grand libéral Valéry Giscard d'Estaing l'Ayatollah Khomeyni pilote, avec l'aide des idiots utiles de droite comme de gauche, la révolution islamique en Iran, contre un Shah "occidentalisé" ...)

La révolution maoïste de bourgeois Français

1

"Nous voulons être brutaux"

... Il en fallait bien davantage pour nous décourager.
En cet été-là, juillet-août 1967, les Gardes rouges avaient, depuis un an, déjà sillonné tout le pays, réquisitionné les trains, harangué, jugé, battu, persécuté et tué les "contre-révolutionnaires". Ils avaient aussi "brûlé les livres pour enterrer les érudits vivants", poussant au suicide le plus prestigieux des écrivains chinois, Lao She, auteur du célèbre Pousse-pousse.
Le Pousse-pousse, histoire poignante de Siang Tsé, paysan venu à la ville pour travailler dur et survivre. Un récit plein d'empathie pour le petit peuple de Pékin, qui, en butte à la misère, finit impitoyablement écrasé.

Après les enseignants, les intellectuels et certaines personnalités en vue, les Gardes rouges commencèrent à poursuivre les cadres dirigeants du parti. Très inquiet, le groupe de direction de la Révolution culturelle, sachant bien que toute révolution finit toujours par dévorer les siens, s'apprêta à rétablir l'ordre.
Les Gardes rouges que nous avions vu vociférer dans les universités furent à leur tour battus et déportés dans les campagnes pour leur rééducation de « jeunes instruits ».

Août 67 fut, en conséquence, le moment où Lin Biao, ministre de la Défense et chef d'état-major, appuyé par l'armée populaire, commanda de mettre un terme à leurs excès. Ordre leur fut donné de ne plus « battre les gens ». Le slogan d'alors se formulait comme ceci : il fallait combattre ceux « qui brandissaient le drapeau rouge pour mieux combattre le drapeau rouge ».
Voyage au bout de la révolution, pp. 24-25

2

La guerre d'Algérie

Je venais de quitter mon internat religieux pour préparer un bac math'élem comme on disait alors, au lycée Jules Ferry, dans le IXe arrondissement de Paris. Je laissais derrière moi un établissement hors du temps, ses processions de la Fête-Dieu avec encens, fleurs de lys et cantiques derrière l'ostensoir. Un monde loin du bruit et des hommes, où nos corps se dissimulaient sous les chemises et les shorts à l'heure de la toilette collective.
Face à mon nouveau lycée commençait à l'inverse le sulfureux XVIIIe du Moulin Rouge et de Pigalle. De nombreux immigrés en peuplaient la partie pauvre et populaire, à la Goutte d'Or et à Barbès.

Mon baptême algérien fut ce jour d'automne 1957 - la rentrée s'était faite depuis peu - où je partis sur l'avenue de Clichy, à la découverte du quartier. Soudain, l'air prit la consistance du plomb. Armes au poing, des CRS dégringolaient l'avenue. En quelques minutes, tous les Algériens avaient été violemment ceinturés et enfournés dans les cars. Stupéfaite, je vis ces hommes disparaître, et l'avenue - plus silencieuse encore - revenir à la normale, comme à la fin d'un ouragan. Je découvrais la guerre, là, en plein Paris. Brutalement.
Ibidem, p. 63

3

Colonisation, décolonisation. Avant même de parler de révolution ou de socialisme nous fûmes les adeptes des nouveau théoriciens de la libération des peuples du Tiers Monde. J'assistais aux séminaires d'Albert Memmi qui venait de publier Portrait du colonisé. Nous lisions Les Damnés de la terre de Franz Fanon, et La Prochaine Fois le feu de James Baldwin, nous écoutions les discours de Patrice Lumumba, les déclarations des indépendantistes vietnamiens, laotiens, cambodgiens, participions aux combats des Noirs américains pour leurs droits civiques et à ceux des Indiens contre la mort lente.
Je ne crois pas qu'une seule cause nationale au monde ait échappé à notre vigilance.
Ibidem, p. 67

4

La violence du Peuple

Feuilletant aujourd'hui les anciens numéros de La Cause du Peuple, honte et stupeur m'assaillent. Non que j'ai oublié notre sulfureuse publication, loin de là, mais, avec les années, sa fureur et sa virulence s'étaient retirées à distance de ma mémoire immédiate.
Notre langage s'y étale, cru et brutal, violent, d'une vulgarité inouïe. Haine, insultes, vomissures! Nous promettions, et à pleines pages, le pire à tous les « exploiteurs » : coups, séquestrations, humiliations. Et si la mort n'était pas là, « au bout du fusil » - ainsi que nous le scandions -, pour prendre le pouvoir, elle serait inévitablement au rendez-vous de nos futures « libérations ».

Je n'ai cessé de m'interroger sur notre incroyable production verbale. « On va arracher les yeux des riches », « Tu ferais bien de faire attention à toi », « Pour un œil, les deux yeux, pour une dent, toute la gueule ! ... »
Le 30 janvier 1971, la CDP titrait « Nous sommes des ouvriers, nous ne sommes pas des voyous », mais nous, les maoïstes, ne parlions-nous pas justement comme des voyous? Et la presse gauchiste aussi, en général, ainsi qu'en témoigne le titre d'un numéro de Charlie Hebdo daté du 6 mai 1976, redécouvert en bas d'une armoire: « Lecanuet: une gueule qu'on aimerait écraser à coups de tatane ».
D'autant plus étrange et inquiétant que nous avions presque tous un passé de lectures, des années d'intimité avec les livres et leurs auteurs. J'avais longtemps « vécu » chez nos classiques, découvert l'Amérique de Melville et Dos Passos, fréquenté Gogol, Dostoïevski, etc. les auteurs d'Europe centrale, Kafka, Schnitzler ou Zweig. Je les avais adulés, lus, relus. Leurs lignes m'avaient fait vivre et respirer, découvrir le monde, l'aimer.

On m'avait autorisé aussi l'accès aux musiciens, aux Passions de Bach, aux symphonies de Mozart, à Stravinsky, Berg et Bruckner. on me laissa libre de les entendre à la maison, alors que certains ouvrages m'étaient interdits sur ordre du pensionnat, comme Notre-Dame de Paris ou certains passages de La Légende des siècles. Avec un responsable trotskyste nous avions un jour débattu ardemment, notre différend portant sur la meilleure direction du Requiem de Mozart, celle de Karl Bôhm, Richter ou Karajan, et non sur Mao ou Trotski.

Cela, encore aujourd'hui, me stupéfie. Avoir lu tant d'auteurs, de grands humanistes, avoir aimé Bach, pour brailler ensuite « Le chant des nouveaux partisans (Un succès de Dominique Grange, lancé sur la vague de 1968, devenu l'hymne de la Gauche prolétarienne) » !
Ibidem, pp. 77-78

5

Benny Lévy, dit Pierre Victor

Même Benny!
Un jour il avait aperçu mes livres en bonne place sur mes étagères, face au canapé sur lequel nous étions assis. À hauteur de nos yeux, l'essentiel des livres de Freud, Lacan, Pontalis, Maud et Octave Mannoni, Françoise Dolto, etc. Je voyais bien qu'il semblait réprouver les nombreux titres qui s'étalaient et je lui demandai ce qu'il pensait de la psychanalyse. Bien évidemment personne ne savait que j'avais fréquenté le divan.
Benny me renvoya, plutôt pincé : « la psychanalyse, c'est la philosophie du bas-ventre! » En dépit de mes positions maos, je n'aurais pour rien au monde récusé Freud, sa puissante théorie, ni l'admirable rupture qu'avait établie sa découverte.
Ibidem, p. 109

6

La famille juive de Benny, originaire du Moyen-Orient, vivait au Caire lorsque Nasser, en 1956, nationalisa le canal de Suez, et que Français, Anglais et Israéliens envoyèrent un corps expéditionnaire. Accusés de complot, les Juifs d'Égypte furent persécutés, chassés et, en 1957, la famille Lévy s'établit à Bruxelles.
Brillant élève, Benny y remporta la finale des Athénées, un équivalent oral du concours général, et fut admis rue d'Ulm, à l'École normale supérieure en 1965, où il suivit son frère Tony, mathématicien.
Benny déclara dans sa période maoïste qu' "aucune bibliothèque au monde ne pèserait le temps venu, face à la féroce beauté de la page blanche de l'histoire recommencée". Cette phrase fut rapportée dans Le Monde lorsque Benny mourut à Jérusalem en 2003.

Après le maoïsme, il devint secrétaire de Sartre, puis, à la fin des années 1970, découvrit le philosophe Emmanuel Levinas. Devenu rabbin à Strasbourg, enseignant à Jussieu, Benny s'établit plus tard à Jérusalem où il créa l'Institut d'études lévinassiennes.
Il est des êtres - et je pense particulièrement à Michel Foucault - qui vous rendent plus intelligent et vous élèvent. Leur générosité vous infuse un peu de leur génie. Ils vous octroient ce don merveilleux de vous embellir.
Je ne ressentis jamais cette part chez Benny. Amical oui, avec ses accolades maladroites et de grandes claques dans le dos des copains.

Les copains, les hommes, car nous, les filles, il nous évitait et, pour finir, évita tout contact, même une poignée de main. Son épouse dut cacher sa chevelure sous une perruque. Cela me rappela le voile que j'avais dû poser sur mes cheveux dans les pays d'Islam. Revenant d'Iran et d'Égypte je m'étais sentie salie et méprisée.
Décidément, même un ancien camarade nous renvoyait à notre condition particulière, ailleurs, impures. Bien qu'anciennes camarades nous ne méritions aucune des démonstrations amicales accordées aux autres garçons. Cela au nom des plus nobles buts!

Mais Benny était devenu bigot, respectant les cinq cents et quelques miztvots; intolérant, n'ayant de cesse de séparer l'un de ses disciples de sa compagne non-juive, rejetant un membre de sa famille pour cause de mariage ordonné par une femme rabbin dans une synagogue libérale.
Ibidem, pp. 111-112

7

"Un se divise en deux" (Le Petit Livre rouge)

J'avais mal au cœur et Pierre, incapable de lever le pied, conduisait toujours aussi vite, toujours plus vite. Impossible de prendre un virage qui ne soit en dérapage contrôlé. Ne pas déraper eût été un manquement. Les embardées étaient si violentes que je valsais contre la portière, parfois même je tombais du siège. Il n'existait pas, alors, de ceinture de sécurité.
Immanquablement, à l'arrivée, je vomissais. Je ne me plaignis qu'une fois ou deux. Une femme enceinte maoïste ne devait pas se comporter en « faible femme », répétait-il. Je mis donc à cette époque un point d'honneur à me comporter en femme forte.

Il me souvient d'une arrivée à la gare de Grenoble quelques mois plus tard, avec un ventre très rond à six mois de grossesse. Il me laissa porter les bagages. J'avais une telle habitude de l'effort que j'y arrivai. Puis soudain, consciente, interloquée, je lui demandai de me soulager. « Eh bien quoi!, ironisa-t-il, on devient une faible femme? »
Ibidem, p. 159

8

Pourtant, ni Pierre ni moi, à mon souvenir, n'avions été « sordides ». Nous n'avions pas mis au pilori ou accablé nos camarades. Oui, nous critiquions, mais jamais sur d'autres faits que politiques.
On nous trouvait plutôt « cool », ne nous mêlant pas des affaires privées des militants, de l'homosexualité de l'un, des « parties » parfois avinées, un peu échangistes des autres, ou même de l'usage de drogues. Ça ne nous regardait pas.

Je me souviens de cet épisode un peu bizarre dans notre continent maoïste. Cécile souffrait de ce que X, mao et libertaire, la trompait allègrement, lui mentait, lui posait des lapins ... Je décrivais donc à mon camarade, avec amitié et sans lui faire la morale, ce que pouvait ressentir et souffrir Cécile.
Stupéfaite, je découvris qu'il en ignorait tout. Qu'il ignorait jusqu'au BA-BA du sentiment amoureux. Cela lui fut profitable. X remit un peu d'ordre dans ses affaires de cœur et tout le monde s'en trouva bien.
Il m'en remercia trente-cinq ans plus tard.
Ibidem, p. 163

9

Procès de Moscou à Grenoble ...

"Les petites bourgeoises intellectuelles ne veulent pas coucher avec les prolos, les camarages ouvriers se plaignent."

Le lendemain "j'avouai" : oui, fille de patron, j'avais pris l'habitude bourgeoise du pouvoir et du commandement, oui j'aimais ma fille, trop peut-être et désormais je me consacrerai encore davantage au peuple. Et nous nous effacerions, oui nous partirions en exil, vers Montbéliard et la "base ouvrière n° 1". Oui nous acceptions notre rééducation de classe.

C'est alors que Jean-Pierre Barus proposa à l'assemblée que nos autocritiques soient écrites et que la mienne tout spécialement, soit imprimée, tirée à des centaines d'exemplaires et circule à travers toute la France. Il fallait que l'opprobre soit nationale et serve d'exemple aux autres ! ... Pourquoi moi? Étais-je plus criminelle que d'autres? Quelques jours plus tard, un gros paquet de textes enregistrait mon autocritique, prêt à être distribué partout. "Dans toutes les unités", avait insisté Barus.

J'avais la confirmation de ce que j'avais toujours pressenti: il se vengeait! Il n'avait jamais supporté l'autorité de la femme que j'étais. Il avait épousé la douce Joëlle qui, avant de le connaître, parlait déjà peu et à voix modérée. Du jour de leur union, on ne l'entendit plus. Un jour que j'avais préparé une de nos fameuses "actions de partisans", une de nos gesticulations « politico-militaires », je dus renoncer à y participer moi-même car je n'avais accouché que depuis trois mois et je me sentais épuisée. Il avait proposé que cette responsabilité me soit à jamais retirée, « il ne faut plus qu'elle s'en occupe ».

Dans nos rangs, le machisme le plus vulgaire pouvait s'exprimer sans réserve. Le même Jean-Pierre Barus poussa un jour une "gueulante" - les chefs aimaient beaucoup chez nous "pousser des gueulantes" - parce que « ces petites bourgeoises d'intellectuelles ne couchaient pas avec les prolos ». « Ils viennent se plaindre à moi, les gars! Ils me disent: les camarades, elles nous parlent pour les réunions ou les distributions de tracts, mais quand on veut coucher avec elles, il n'y a plus personne! », « Y'en a combien ici des intellectuelles qui couchent avec les prolos? Hein? Y'en a combien? », nous demanda-t-il à la ronde. Il appuyait sa harangue, hochant la tête, la poussant en avant, l'air sévère, indigné par tant d'insuffisance prolétarienne. Ainsi devait-il en aller pour le service du peuple!
Josiane m'a rappelé plus tard une belle sortie de Barus sur les intellectuelles et la pilule : « Un truc de petites bourgeoises qui veulent s'envoyer en l'air sans rien risquer. La contraception, c'est pas le truc des femmes d'ouvriers, elles, elles sont fidèles ».

À la fin de ces journées de procès, avant de nous séparer, Jean-Pierre Barus nous pria de remballer nos livres et nous intima l'ordre de les laisser dans leurs cartons une fois installés à Montbéliard.
Les ouvriers de Sochaux s'étaient violemment battus contre les flics et ce n'était pas en exhibant notre bibliothèque que nous allions rallier le peuple. Au contraire nos livres n'étaient que le signe du mépris que nous pouvions vouer à la classe ouvrière.
« Est-ce que les ouvriers ont des bibliothèques, hein?»
Ibidem, pp. 191-192

10

Sochaux, fin de partie

Denis, un jeune ouvrier, un vrai, avait accédé lui aussi, comme Joseph Tournel, aux plus hautes instances de notre organisation, et tandis que Pierre et moi goûtions aux peines de la punition prolétarienne, que d'autres étaient écartés des destins de la GP, Denis, ébloui, parlait avec Benny Lévy et Jean-Paul Sartre, Simone Signoret, Montand, Sami Frey et Foucault, Alain Geismar et Serge July, Olivier Rolin, Jean-Luc Godard.

Jeune ouvrier, violent et gonflé, Denis avait été recruté par un agent de la DST, Dominique, et Denis, qui au début méprisait les maos, « ces petits cons qui avaient fait des études et venaient nous emmerder », avait fini par être fasciné par leur intelligence et leurs sens de la communication, par leur ardeur et le fait qu'ils ne voulaient pas faire couler le sang.

Dominique aussi avait fini par trouver ces farfelus de maos pas si antipathiques après tout, et n'appréciait pas plus que ça le chef du personnel de Peugeot, Archambault, qui se permettait de donner des ordres aux flics et de les engueuler. Ce n'était pas pour ça que Dominique était entré à la DST.

Habitant Dijon, il travaillait sous les ordres d'anciens résistants, dont Denis Bouhé-Lahorgue, qui traquaient les taupes du KGB. Les circonstances (un frère ouvrier chez Peugeot) l'amenèrent à Montbéliard et à Denis. Les militants de la région ne les intéressaient guère. Ce que voulaient les RG et la DST, c'était introduire leurs indics jusqu'à la direction : obtenir les adresses des dirigeants, la teneur de leurs projets, les risques d'action terroriste ... Denis (et Joseph) étaient aux premières loges et la DST et les RG savaient « tout », « absolument tout » de nous.

Si Benny Lévy et autres dirigeants, si nous-mêmes ne fûmes jamais arrêtés, ce fut pour des raisons de police, de renseignement, de filature. Quand vint le terme de l'aventure pour nous et nos indics, Denis se tua en voiture, Dominique quitta la DST. Seul Joseph fit quelque heures supplémentaires aux débuts de Libération ...
Ibidem, pp. 261-262

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