Pierre Birnbaum

Professeur de sociologie politique à l'Université Paris I.
Auteur, notamment, de Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d'Etat, de Gambetta à Vichy, Fayard, Paris, 1992, Points Seuil Histoire n°181, Paris 1994.

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La guerre des deux France (celle de la République des Francs-Maçons, des Protestants et des Juifs et celle de la Monarchie des Catholiques) a perdu aujourd'hui, sauf exception, sa dimension passionnelle et ses lointains échos paraissent peu à peu s'assourdir même si, sous l'aiguillon d'une mobilisation lepéniste ambitieuse et décidée à asseoir durablement son succès au coeur de la société, les bruits d'autrefois retentissent à nouveau aux quatre coins de l'Hexagone et, davantage encore peut-être, dans les rues de Paris.
Pierre Birnbaum, La France aux Français, Histoire des haines nationalistes, Le Seuil, Paris, 1993, p.9-10.

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Lancé toujours avec autant de vigueur,"La France aux Français !" fait figure de cri de ralliement que répètent, à toutes époques et sans se lasser, à Paris comme dans de nombreuses villes de province et jusque dans les petites bourgades somnolentes, des manifestants nationalistes en colère...ce slogan témoigne d'une crispation identitaire, du refus d'une citoyenneté universaliste, du rejet d'un Etat considéré comme étranger au pays réel.
Birnbaum, Ibidem, p.14.

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L'histoire la plus éloignée témoigne, au plus profond de diverses provinces, d'un rejet de la présence des juifs, associés à ces autres êtres considérés comme également maléfiques et dangereux que sont les lépreux ou les sorcières : à certaines époques, leur persécution y a été fréquente, menant tantôt à l'expulsion pure et simple, tantôt à l'enfermement, tantôt encore aux pogromes... Cette haine énoncée ouvertement au nom de l'identité catholique de la société française trouve également d'autres cibles, tout autant inacceptables, les protestants ; et, jusque tard dans l'époque contemporaine, on entendra sans cesse défendre une Saint-Barthélemy que protestants comme juifs ou, bientôt, musulmans, les faits confirmant amplement les craintes, ne peuvent que redouter.
Ibidem, p.16.

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Siegfried (André Siegfried, 1875-1959, économiste et sociologue, professeur à l'Ecole des Sciences Politiques, 1911, professeur au Collège de France, 1933, élu à l'Académie française en octobre 1944) commence ainsi sa présentation de la Bretagne bretonnante :"Si nous parlons de race, dès le début de cette étude sur la politique de la Bretagne celtique, c'est parce que la race est ici la grande explication des différences et des contrastes. Des deux côtés de la frontière linguistique, les conditions économiques sont à peu près les mêmes. Cependant, dès qu'on entre en Bretagne bretonnante, les hommes sont autres et en dépit d'une structure sociale d'abord semblable, l'atmosphère n'est plus la même. C'est que l'âme bretonne commence d'apparaître sans alliage."
André Siegfried, Tableau politique de la France de l'Ouest sous la IIIème République, Armand Colin, Paris, 1964, p.130 (1ère éd. 1913), cité par Pierre Birnbaum, op. cité p.184-185.

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Quand on souligne, de plus, que les "turbulents" ouvriers de l'Arsenal de Brest eux-mêmes, "malgré le déracinement qui les sèvre d'antiques et patriarcales habitudes (...) restent bien entièrement et exclusivement bretons", le socialisme ou encore la République étant "pour eux l'occasion d'un retour au type primitif de la race, leur évolution politique ne faisant pas d'eux des hommes nouveaux"(Siegfried, ibidem, p.200-201), comment, avec un tel fatalisme, peut-on, en profondeur, construire la République et son espace public universaliste ? Comment ancrer l'intentionnalité du citoyen sur sa seule raison quand la race et l'âme au fondement ethnique demeurent, pour les uns comme les autres, à la source d'un comportement politique trouvant dans le lointain passé son origine ?
Birnbaum, Ibidem, Chap. 5 : André Siegfried : La géographie des races, p.185-186.

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L'affaiblissement de l'Etat républicain qu'accompagne le progressif effacement de ses armées de militants vaquant de plus en plus à leurs affaires privées détruit-il la digue si solide limitant, depuis la fin du XIXème siècle, la poussée continue des mobilisations nationalistes en mal d'identité ? Les haines qui, au nom de "la terre et les morts", resurgissent si violemment, dans l'Europe de l'Est, contre tous les étrangers inassimilables aux traditions culturelles et religieuses parviendront-elles à se donner libre cours dans une France républicaine aux idéaux universalistes quelque peu vacillants ?
Birnbaum, Ibidem, Conclusion : La banalité du mal, p.322.

7
L'expulsion massive des étrangers qui s'y pratique impunément (en Europe de l'Est) n'annonce-t-elle pas en France celle, si souhaitée, des "Maghrébins", immigrés tout comme citoyens français ? Ne laisse-t-elle pas présager, dans l'esprit de certains, celle toute proche, comme au temps de Vichy, des juifs ?
Birnbaum, Ibidem, p.323.

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