Abdennour Bidar, musulman "soufiste", docteur en philosophie
Bidar Abdennour

Fils d'un musulman traditionnel et d'une chrétienne convertie, partiellement élevé par un grand-père maternel communiste, Abdennour (Serviteur de la Lumière) est déchiré entre l'Orient et l'Occident, qu'il essaie de marier en un Islam existentialiste post-moderne, en essayant donc de devenir réellement le Serviteur de la Lumière.
Auteur prolifique d'ouvrages très médiatisés, devant permettre la diffusion d'un islam acceptable par les non-musulmans. Très introduit en France auprès des instances officiellement dites laïques.

SELF ISLAM, Le Seuil, Paris 2006

1
Où était l'islam? Dans mon cæur. Uniquement dans mon cæur. Autour de moi, dès que je sortais de la maison, je n'en voyais aucune trace. C'est la petite église Notre-Dame-du-Port, chef-d'æuvre de l'art roman au centre de la ville, qui m'a toujours servi de référence en matière d'édifice religieux. Ma mère m'a appris très jeune à y entrer, à y respirer la présence de Dieu. Et quand je pénètre aujourd'hui dans ce sanctuaire, j'y trouve toujours ce que je viens lui demander. En el1e, si sombre, si recueillie, c'est la caverne de mon propre cæur spirituel qui m'abrite. La Mosquée bleue d'Istanbul n'aura jamais pour moi la même chaleur spirituelle que cette chapelle chrétienne, pourtant construite avec la pierre noire si froide des volcans... Mais sommes-nous si loin de l'islam ? La Mecque n'est-elle pas aussi une pierre noire ?
Il y a également une grande mosquée à Clermont-Ferrand, rue Sainte-Claire. Une mosquée qui a une très longue histoire... chrétienne puisqu'elle a été achetée par les musulmans de 1a ville à une communauté de religieuses. C'est donc une ancienne église, reconvertie ou peut-être devrait-on dire comme pour les êtres humains « convertie». Combien d'heures y ai-je passées, le vendredi, jour de la Grande Prière du début de l'après-midi ? Assis sur la moquette bleue, écoutant le prêche de l'imam, qui me semblait d'autant plus interminable que je n'y comprenais rien.
Ne parlant pas alors un seul mot d'arabe, je me consacrais le plus souvent à rassembler de petites miettes traînant sur ce carré de moquette qui, l'espace de longues minutes, devenait pour moi un véritable monde. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j'avais pris le bus pour venir entendre cette langue bizarre ! Je trouvais des réponses muettes, c'est-à-dire non pas des idées, des arguments, des raisons, mais la certitude profonde et inexplicable d'être chez moi dans cet îlot d'islam au milieu d'un océan d'indifférence à notre religion. L'imam parlait, je ne comprenais rien, mais je recevais tout.
Self Islam, Points 791, pp. 19-20

2
Ma mère est mon initiatrice spirituelle. Elle s'est convertie à l'islam pour des raisons qui lui appartiennent. Je ne veux pas ici dévoiler sur mes proches davantage que ce qui est nécessaire pour raconter ma propre histoire. Dans ce livre, j'assume la forme d'impudeur que représente la confession personnelle. Mais je n'aurai que cette impudeur-là, de me livrer "moi". Et la plus grande pudeur au sujet des miens. Si j'accepte aujourd'hui de me raconter, de m'exhiber, c'est en tant qu'acte d'amour ou d'offrande : "Prends mon histoire, lecteur, vois, je ne suis qu'un homme comme toi, c'est une vie parmi d'autres, ni la meilleure, ni la pire, mais j'en témoigne devant toi parce que le choc des civilisations, entre l'Orient et 1'Occident, est mon propre chemin de vie. Ce choc a eu lieu dans mon cæur et mon histoire, et pas entre des mondes abstraits. Je n'en suis pas mort, même si j'ai eu le plus grand mal à lui survivre. Je suis l'un des enfants que l'Occident et l'islam ont eus ensemble, bâtards des deux côtés sans doute, mais qui veulent une place dans le monde, et qui portent peut-être en eux-mêmes la civilisation de la réconciliation à venir."
Ibidem, p. 50

3
Parmi les saints du passé dont nous convoquions la mémoire, il y avait Roumi, le Mawlana («Notre Maître»), inspirateur des derviches tourneurs, son préféré. Dès que j'eus sept ou huit ans, elle prit chez lui les textes des dictées qu'elle me faisait faire ! Voilà comment elle me transmit en même temps son amour de la langue française - qui est sacrée pour moi - et sa culture soufie:
"Chaque jour, Il [Allah] prend une nouvelle forme. Et s'Il apparaît de cent mille façons, jamais les unes ne ressemblent aux autres. Tu vois Dieu à tout moment, à travers Ses Formes et Ses Actes. Aucun de Ses Visages ne ressemble à un autre. Au moment de la joie, Il prend telle forme, au moment des larmes, Il prend telle autre. La manifestation de Son Essence est aussi multiple que changeante... Compare maintenant ceci à cela: tu es une partie de la Puissance d'Allah: à chaque instant, tu te transformes de mille fàçons et tu ne restes jamais 1e même.» Roumi. Le Livre du Dedans. Paris, Albin Michel, «Spiritualités vivantes". 1997. p. 295.

Toute vie est celle d'Allah, appelé 1e Vivant par le Coran (Al Halyy) : « I1 n'y a de réalité en dehors de Lui, le Vivant, l'Éternel, Coran, III, 2. Ya Hayyou, ya Qayyoum - Ô Vivant ! Ô Éternel ! - chantent et répètent les musulmans depuis l'aube de l'islam. L'existence entière est 1'expression de la Vie divine, universelle et inépuisable, Allah étant donc en réalité le nom donné par l'islam à ce que j'appellerais ici (sur cette base coranique et soufie) la Grande Vie, réservoir des univers, prenant toutes les formes, présente partout, unissant les hommes entre eux au-delà de leurs différences, reliant tous les êtres, conscients ou inconscients, animés ou inanimés, vivants et morts, et tous les univers possibles, au delà même de ceux que notre imagination même peut concevoir.
Ibidem, pp. 55-56

DEMAIN L'ISLAM D'EUROPE
D'où vient le mal ? D'où viennent cette soumission au passé, cette impuissance en face de lui ? Adversaires et intégristes de l'islam considèrent l'islam de la tradition comme le seul possible et imaginable. Comme si cet islam historique représentait la "vérité absolue" de l'islam, dont les uns ont besoin pour le détester, et les autres pour lui être fidèles ! "L'islam ne changera jamais", la même phrase, la même conviction péremptoire, énoncée avec résignation et exaspération par les uns, avec fermeté et exaltation par les autres. C'est ce qu'on appelle l'"essentialisme": on assimile l'islam à une "essence", c'est-à-dire à une réalité immuable, qui doit nécessairement exister dans l'avenir comme elle a existé dans le passé.
Combien d'anecdotes pourrais-je raconter à ce sujet ! Combien de fois me suis-je trouvé face à des représentants de cette même fermeture ! Un jour, à Sarajevo, dans l'ex-Yougoslavie, j'étais invité à un colloque organisé sur le thème d'une réforme de l'islam. Je fais mon intervention, pendant une petite demi-heure, puis je commence à répondre à quelques questions... quand soudain déboule du fond de la salle un homme barbu, enveloppé dans une longue djellaba. Il fonce sur moi, manifestement hors de lui, et le doigt pointé droit sur ma gorge, il me hurle au visage et me menace des flammes de l'Enfer pour oser dire que l'islam devait être révisé à la lumière des valeurs de l'Occident ! Je l'ai regardé, attendant qu'il ait fini d'éructer, et en pointant calmement mon doigt sur mon propre cæur et non pas sur lui, je lui ai simplement récité la Shahada: "La ilaha illa Llah wa Muhammad rasulu Llah [Il n'y a de réalité qu'A1lah et Mohammed est son Prophète]." Muet de stupeur, i1 m'a laissé partir...
Ibidem, p. 170