Pierre Beylau. Journaliste.
Si l'on en croit Seymour Hersh, La Cara Oculta de J.F. Kennedy, Paperback, 1998, La face cachée du clan Kennedy, Editions de l'Archipel, Paris, 1998, à propos de John Fitzgerald Kennedy, dit Jack, l'"entrée à la Maison Blanche inaugura en réalité le règne de la mafia, du sexe et de la magouille". Le grand-père de JFK, John Francis Fitzgerald, dit "Honey Fitz", était un politicien corrompu de Boston. Son père Joseph, dit "Big Joe", fit fortune comme trafiquant d'alcool (bootlegger) pendant la prohibition, étant très lié avec la Mafia. C'est la Mafia qui finance la campagne électorale présidentielle de JFK en 1960, et ce sont les syndicats mafieux qui truquent les élections à son profit dans au moins cinq Etats fédérés. JFK lui-même est un formidable obsédé sexuel, de même que son frère Robert, dit Bob. Il vit sous de fortes doses d'antibiotiques (maladie vénérienne contractée à l'adolescence), de corticoïdes (maladie d'Addison) et d'amphétamines. JFK serait un menteur qui aurait fait disparaître toute trace écrite d'un premier mariage avec une certaine Durie Malcolm, qui n'était pas présentable, pour pouvoir épouser Jacqueline Lee Bouvier (donc il était bigame) ...

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Les mythes sont, tout autant que la réalité, fondateurs de l'Histoire. La saga des Kennedy appartient désormais indéniablement à la sphère mythologique. La mort de John-John (John Kennedy junior, fils du président américain catholique démocrate d'origine irlandaise, décédé dans un "accident" d'avion en juillet 1999, note DT) n'est pas un banal accident suscité par l'imprudence d'un pilote amateur inexpérimenté, mais l'expression de l'inexorable fatum qui frappe la plus célèbre famille d'Amérique. Chaque événement tragique qui endeuille les Kennedy est interprété à l'aune d'une supposée destinée collective qui oscille entre le drame shakespearien et une vision biblique de la condition humaine.
Il y a dans l'histoire des Kennedy tous les ingrédients du genre : le pouvoir, l'argent, la mort, le meurtre, le sexe, le péché, le châtiment, la rédemption. Le bien et le mal, le rêve américain et son cauchemar. Dans une nation fortement marquée par ses origines religieuses, une telle succession de malheurs ne peut être l'effet du hasard. Elle comporte une signification supérieure, un sens ontologique. Le Piper qui s'abîme en mer un soir de juillet 1999 est la suite terriblement logique des balles qui, à Dallas le 22 novembre 1963, fauchent John Kennedy en pleine gloire.
Malgré certaines apparences, nous ne sommes pas, avec la mort de John-John, dans le roman-photo type Diana, dans une péripétie cruelle de la jet-set, dans la seule exploitation superficielle de l'émotion populaire, mais dans l'exploration du tréfonds de l'âme américaine.
A cet aspect qui relève de la psychologie collective s'ajoute un parfum de nostalgie des années 60, un spleen à base de photos en noir et blanc. Cette époque où le pays s'ébrouait, sortait de l'après-guerre. Où John Kennedy dépoussiérait l'Amérique compassée d'Eisenhower, faisait souffler la rafraîchissante brise de la jeunesse, montrait à l'horizon la "Nouvelle Frontière" à atteindre.
Derrière ces images, il y a, bien sûr, une réalité moins lyrique, plus glauque, parfois sordide. Celle des compromissions mafieuses, des basfonds de la politique, d'une vie privée qui pourrait faire passer, par comparaison, Bill Clinton pour un vertueux enfant de coeur. Il y a l'engagement au Vietnam, la calamiteuse expédition de la baie des Cochons à Cuba, le mur de Berlin érigé sans que Washington réagisse. Compensé, il est vrai, par le célèbre "Ich bin ein Berliner" ("Je suis un Berlinois").
L'ère Kennedy ne fut pas que lumière et d'opaques ténèbres subsistent sur ces années, sur l'accession au pouvoir du clan, sur le sulfureux passé du patriarche Joseph Kennedy, enrichi dans la Prohibition.
Le malheureux John-John, marqué dès l'enfance par le sceau du malheur, n'était sans doute qu'un éternel adolescent au nom un peu trop grand pour ses épaules. Ses études avaient été heurtées, le journal créé par lui et pour lui (George, note DT) se portait plutôt mal. John-John n'était, après tout, que l'un de ces enfants riches, et un peu trop désinvoltes pour être heureux, qui font rêver les midinettes et agacent les envieux. Mais il était un Kennedy et son histoire tristement banale prend une autre dimension. L'accident d'avion n'est plus un fait divers, c'est l'histoire d'un mythe qui s'écrit devant nous.
Pierre Beylau, Mythe et réalité, Le Point, 23 juillet 1999, p. 45.

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