Guy Bechtel

Historien républicain anticlérical.
Auteur notamment de La Chair, le Diable et le Confesseur : une histoire de la confession, Plon, Paris 1994 ; La Sorcière et l'Occident. La destruction de la sorcellerie en Europe, des origines aux grands bûchers, Plon, Paris 1997 ; Les quatre femmes de Dieu : la putain, la sorcière, la sainte et la Bécassine, Plon, Paris 2000.

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Selon le modèle le plus couramment évoqué dans les milieux féministes, la société ancienne, vers 10 000 ou 8 000 ans avant Jésus-Christ, aurait été matriarcale. Les femmes y auraient disposé, sinon de tous les pouvoirs, du moins d'une grande importance dans la société, et elles n'auraient en tout cas pas été dévalorisées.
Point de départ qui s'appuie sur les cultes de la fécondité dont l'existence est certaine à cette époque, mais dont les conséquences qu'en tirent les féministes sont hautement hypothétiques.

D'abord l'existence passée d'un matriarcat important en Europe n'est nulle part établie, même si nos sociétés ont certainement connu des moments d'un patriarcat plus ou moins pesant (allégé, par exemple, au XIIIème siècle).
Les femmes au pouvoir, c'est un joli mythe, mais historiquement sans l'ombre d'une réalité, sauf très loin de nous, chez les Inuits par exemple, ou encore dans le petit Etat du Kéraka, au sud de l'Inde. On confond trop l'importance des femmes, qui a pu varier selon les structures sociétales dans le temps, et le pouvoir proprement dit, principe organisationnel de ces sociétés qui paraît bien, sur notre continent au moins, être resté aux mains des mâles de façon constante.

Ensuite, l'existence de cultes de la fécondité dans la préhistoire ne prouve en rien l'existence du matriarcat à ces époques : les hommes anciens ont fort bien pu vénérer des déesses, tout en asservissant leurs propres épouses.
L'Eglise catholique n'a pas fait autre chose pendant des siècles : elle a rendu un culte à Marie, en même temps que ses théologiens insultaient sans cesse les femmes au quotidien.
Guy Bechtel, Les quatre femmes de Dieu, p. 281.

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La femme a toujours provoqué à la fois attirance et inquiétude chez ses partenaires. L'angoisse devant la femme a sans doute été vécue par chaque homme depuis les origines. Pour lui, les interrogations sont multiples : est-il à la hauteur, se met-il en danger en la pénétrant, sortira-t-il vivant du contact, son salut ne sera-t-il pas compromis ?
Il existe chez les mâles une terreur permanente de la femme, qui explique, bien mieux que la faiblesse musculaire du deuxième sexe et l'apparition du cheval dans la traction des charrues vers 8 000 avant Jésus-Christ, le fait historique qu'ils ont sous toutes les latitudes cherché à encadrer la liberté féminine, la sexualité féminine, la personnalité féminine, la nocivité féminine.

Dès lors que ces motifs d'angoisse sont des invariants pour les mâles de tous les temps, on comprend mieux que toutes les religions aient fait à peu près un sort identique aux femmes, et même, comme Pierre Bourdieu l'a montré (La Domination masculine, Seuil, Paris 1998), se soient employées pour que les institutions (famille, école, monde du travail) perpétuent cet état de dépendance.
Ibidem, p. 283-284.

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Toutes les philosophies, ou pratiquement toutes les religions et morales anciennes ont insisté sur l'infériorité de la femme. L'Eglise (catholique) aussi.
On a vu partout la femme en putain, quelque fois aussi en être diabolique, mais déjà plus rarement, pour la raison qu'il existe peu de diables en dehors du christianisme. L'Eglise a tout cru, tout suivi. Elle a accumulé les griefs et en a rajouté.
Seule elle a pensé à la fois la femme inférieure, putain, infernale et, en plus, idiote, ce qui est d'ailleurs contradictoire : comment pourrait-on en même temps avoir les ruses du Diable et la bêtise de la bécasse ?
Ibidem, p. 284.

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Matériellement le christianisme a été généreux et protecteur pour la femme. On n'y trouve pas l'obligation du port du voile, ni les mariages d'enfants de moins de douze ans, ni toutes les séquestrations que d'autres religions ont recommandées ou au moins tolérées : gynécée, harem, purdah.
Inconnues aussi chez les chrétiennes sont les mutilations sexuelles et autres, les pieds déformés, la clitoridectomie, l'incision clitoridienne, la couture des grandes lèvres ; et plus généralement la vente et l'asservissement corporel des femmes qui se perpétuent encore aujourd'hui dans d'autres civilisations.

En revanche, le christianisme a été plus sévère moralement. A tous les adjectifs minorants soulignant son infériorité, qu'il a utilisés concuremment avec les autres religions, il a ajouté des mots qui visaient à ridiculiser la femme, à la faire passer pour une enfant, une demi-personne, quelquefois la considérant comme un animal, et non des plus intelligents : oie, dinde, bécasse, etc.

Surtout, la femme portraiturée par les ecclésistiques est coupable, elle le sera éternellement parce qu'elle est la descendante d'Eve. Et l'Eglise, restée fidèle à sa malédiction première à travers les siècles, a voulu que la femme s'humilie plus que d'autres, reconnaisse cette culpabilité sans équivalent chez l'homme : le péché d'être femme. Elle a longtemps exigé que la confession, en principe aussi à l'écoute des hommes, fût plus inquisitoriale chez la femme.

Ce vaste projet de tenir la femme en tutelle, de la fermer à la culture et à la distraction, de l'interroger régulièrement sur sa sexualité, de surveiller sa fécondité, de lui interdire toute indépendance, même quand elle était inspirée de Dieu, toutes choses supposées au-delà de ses trop maigres compétences, a cependant fini par échouer.
La femme n'a plus supporté toutes ces limitations et cette morgue. Elle s'est libérée ou a été libérée par la loi civile, et l'Eglise catholique, qui n'a pas réussi ni à imposer sa société, ni à figer les femmes dans l'infériorité, s'est retrouvée bien seule et bien contrite.
Ibidem, p. 285.

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