Jean Baudrillard

Sociologue français, auteur de nombreux ouvrages, notamment De la séduction, Galilée, Paris, 1979, Gallimard, Folio Essais 81, 1988 ; La Société de consommation, ses mythes, ses structures, Gallimard, Idées 316, Paris, 1974, Folio Essais 35, 1986 ; La Transparence du Mal : Essai sur les phénomènes extrêmes, Ed. Galilée, Paris, 1990 ; A l'ombre des majorités silencieuses, Editeur Sens et Tonka, Paris 2000 ; De la conjuration des imbéciles, Editeur Sens et Tonka, Paris 2000 ; La pensée radicale, Editeur Sens et Tonka, Paris 2001 ; Le pacte de lucidité ou l'intelligence du mal, Galilée, Paris, 2004 ; Oublier Foucault, Galilée, Paris, 2004 ; Les Exilés du dialogue, avec Enrique Valiente Noailles, Galilée, Paris, 2005).

Un auteur qui joue les pythies, à foutre ... la trouille : Nique ta mère !

1
Chacun est le destin de l'autre, et sans doute le destin secret de chacun est de détruire l'autre (ou de le séduire), non par malédiction ou quelque autre pulsion de mort, mais de par sa propre destination vitale.
La Transparence, p.167.

2
Si la séduction est une passion ou un destin, c'est plus souvent la passion inverse qui l'emporte : celle de ne pas être séduit. Nous luttons pour nous fortifier dans notre vérité, nous luttons contre ce qui veut nous séduire.
Nous renonçons à séduire de peur d'être séduit.
La Séduction, p. 164.

3
Les dieux seraient-ils devenus terroristes ?
A l'occasion du tsunami (notedt, du 26 décembre 2004, plus de 250 000 morts), on a pu lire : «Les terroristes qui par désespoir et fanatisme purificateur rêvent de changer le monde par sa destruction préalable peuvent se rassurer : les dieux y ont pensé avant eux, et sont bien mieux à même de réussir dans cette entreprise
Le Mal est partout, et il faut l'éradiquer. Tout phénomène extrême est de l'ordre du Mal. C'est l'alibi parfait pour l'extension totalitaire du Bien.
Si Dieu est responsable, c'est lui qu'il faut mettre en examen.
A la recherche du Mal absolu, Libération, Rebonds, 17 février 2005, p. 35

4
Cette éradication du Mal est de toute façon vouée à l'échec, puisque c'est de l'hégémonie grandissante des forces du Bien (l'axe antiterroriste, etc.) que résulte une terreur multipliée : la contre-terreur, cette «terreur blanche» qu'exercent les forces du Bien.
Et c'est là la racine du Mal absolu : c'est que notre Mal à nous ­ et ceci est tout à fait nouveau ­ n'est plus celui qui s'opposait au Bien, c'est celui qui est produit par l'excès du Bien.
C'est notre forme moderne de tragique que cette inversion diabolique, que tout ce par quoi nous tentons de conjurer le Mal ­ y compris toutes les abréactions vitales à cet excès mortifère de positivité, toutes les réactions violentes à cette réalité intégrale du Bien ­ nous entraîne vers une issue pire encore, celle d'une apocalypse du Bien.
Ibidem, p. 36

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(Novembre 2005) Nique ta mère ! Voitures brûlées et non au référendum sont les phases d'une même révolte encore inachevée.

Il aura fallu que brûlent en une seule nuit 1 500 voitures, puis, en ordre décroissant, 900, 500, 200, jusqu'à se rapprocher de la «normale» quotidienne, pour qu'on s'aperçoive que chaque nuit 90 voitures en moyenne brûlaient dans notre douce France. Une sorte de flamme perpétuelle, comme celle de l'Arc de triomphe, brûlant en hommage à l'Immigré inconnu. Aujourd'hui reconnu, le temps d'une révision déchirante, mais tout en trompe-l'oeil.

Une chose est sûre, c'est que l'exception française, qui avait commencé avec Tchernobyl, est révolue. Notre frontière a bien été violée par le nuage radioactif, et le «modèle français» s'effondre bien sous nos yeux. Mais, rassurons-nous, ce n'est pas le seul modèle français qui s'effondre, c'est le modèle occidental tout entier qui se désintègre, non seulement sous le coup d'une violence externe (celle du terrorisme ou des Africains prenant d'assaut les barbelés de Melilla), mais encore de l'intérieur même.

La première conclusion ­ et ceci annule toutes les homélies et les discours actuels ­ c'est qu'une société elle-même en voie de désintégration n'a aucune chance de pouvoir intégrer ses immigrés, puisqu'ils sont à la fois le résultat et l'analyseur sauvage de cette désintégration. La réalité cruelle c'est que si les immigrés sont virtuellement hors jeu, nous, nous sommes profondément en déshérence et en mal d'identité. L'immigration et ses problèmes ne sont que les symptômes de la dissociation de notre société aux prises avec elle-même. Ou encore : la question sociale de l'immigration n'est qu'une illustration plus visible, plus grossière, de l'exil de l'Européen dans sa propre société (Hélé Béji). La vérité inacceptable est là : c'est nous qui n'intégrons même plus nos propres valeurs et, du coup, faute de les assumer, il ne nous reste plus qu'à les refiler aux autres de gré ou de force.

Nous ne sommes plus en mesure de proposer quoi que ce soit en termes d'intégration ­ d'ailleurs, l'intégration à quoi ? ­, nous sommes le triste exemple d'une intégration «réussie», celle d'un mode de vie totalement banalisé, technique et confortable, sur lequel nous prenons bien soin de ne plus nous interroger. Donc, parler d'intégration au nom d'une définition introuvable de la France, c'est tout simplement pour les Français rêver désespérément de leur propre intégration.

Et on n'avancera pas d'une ligne tant qu'on n'aura pas pris conscience que c'est notre société qui, par son processus même de socialisation, sécrète et continue de sécréter tous les jours cette discrimination inexorable dont les immigrés sont les victimes désignées, mais non les seules. C'est le solde d'un échange inégal de la «démocratie». Cette société doit affronter une épreuve bien plus terrible que celle de forces adverses : celle de sa propre absence, de sa perte de réalité, telle qu'elle n'aura bientôt plus d'autre définition que celle des corps étrangers qui hantent sa périphérie, de ceux qu'elle a expulsés et qui, maintenant, l'expulsent d'elle-même, mais dont l'interpellation violente à la fois révèle ce qui se défait en elle et réveille une sorte de prise de conscience. Si elle réussissait à les intégrer, elle cesserait définitivement d'exister à ses propres yeux.

Mais, encore une fois, cette discrimination à la française n'est que le micromodèle d'une fracture mondiale qui continue, sous le signe précisément de la mondialisation, de mettre face à face deux univers irréconciliables. Et la même analyse que nous faisons de notre situation peut être répercutée au niveau global. A savoir que le terrorisme international n'est lui-même que le symptôme de la dissociation de la puissance mondiale aux prises avec elle-même. Quant à chercher une solution, l'erreur est la même aux différents niveaux, que ce soit celui de nos banlieues ou des pays islamiques : c'est l'illusion totale qu'en élevant le reste du monde au niveau de vie occidental, on aura réglé la question. Or, la fracture est bien plus profonde, et toutes les puissances occidentales réunies le voudraient-elles véritablement (ce dont on a toutes les raisons de douter), qu'elles ne pourraient plus réduire cette fracture. C'est le mécanisme même de leur survie et de leur supériorité qui les en empêche ­ mécanisme qui, à travers tous les pieux discours sur les valeurs universelles, ne fait que renforcer cette puissance, et fomenter la menace d'une coalition antagoniste de forces qui la détruiront ou rêvent de la détruire.

Heureusement ou malheureusement, nous n'avons plus l'initiative, nous n'avons plus, comme nous l'avons eue pendant des siècles, la maîtrise des événements, et sur nous plane une succession de retours de flamme imprévisibles. On peut déplorer rétrospectivement cette faillite du monde occidental, mais «Dieu sourit de ceux qu'il voit dénoncer les maux dont ils sont la cause».

Ce retour de flamme des banlieues est donc directement lié à une situation mondiale ; mais il l'est aussi ­ ce dont il n'est étrangement jamais question ­ à un épisode récent de notre histoire, soigneusement occulté depuis, sur le même mode de méconnaissance que celui des banlieues, à savoir l'événement du non au référendum. Car le non de ceux qui l'ont voté sans trop savoir pourquoi, simplement parce qu'ils ne voulaient pas jouer à ce jeu-là, auquel ils avaient été si souvent piégés, parce qu'ils refusaient eux aussi d'être intégrés d'office à ce oui merveilleux d'une Europe «clés en main», ce non-là était bien l'expression des laissés-pour-compte du système de la représentation, des exilés de la représentation ­ à l'image des immigrés eux-mêmes, exilés du système de socialisation. Même inconscience, même irresponsabilité dans cet acte de saborder l'Europe, que celles des jeunes immigrés qui brûlent leurs propres quartiers, leurs propres écoles, comme les noirs de Watts et de Detroit dans les années 60.

Une bonne part de la population se vit ainsi, culturellement et politiquement, comme immigrée dans son propre pays, qui ne peut même plus lui offrir une définition de sa propre appartenance nationale. Tous désaffiliés, selon le terme de Robert Castel. Or, de la désaffiliation au desafio, au défi, il n'y a pas loin. Tous ces exclus, ces désaffiliés, qu'ils soient de banlieue, africains ou français «de souche», font de leur désaffiliation un défi, et passent à l'acte à un moment ou à un autre. C'est leur seule façon, offensive, de n'être plus humiliés, ni laissés pour compte, ni même pris en charge. Car je ne suis pas sûr ­ et ceci est un autre aspect du problème, masqué par une sociologie politique «bien de chez nous», celle de l'insertion, de l'emploi, de la sécurité ­, je ne suis pas sûr qu'ils aient, comme nous l'espérons, tellement envie d'être réintégrés ni pris en charge. Sans doute considèrent-ils au fond notre mode de vie avec la même condescendance, ou la même indifférence, que nous considérons leur misère. Peut-être même préfèrent-ils brûler les voitures que de rouler dedans ­ à chacun ses plaisirs. Je ne suis pas sûr que leur réaction à une sollicitude trop bien calculée ne soit pas instinctivement la même qu'à l'exclusion et à la répression.

La culture occidentale ne se maintient que du désir du reste du monde d'y accéder. Quand apparaît le moindre signe de refus, le moindre retrait de désir, non seulement elle perd toute supériorité, mais elle perd toute séduction à ses propres yeux. Or, c'est précisément tout ce qu'elle a à offrir de «mieux», les voitures, les écoles, les centres commerciaux, qui sont incendiés et mis à sac. Les maternelles ! Justement tout ce par quoi on aimerait les intégrer, les materner !... «Nique ta mère», c'est au fond leur slogan. Et plus on tentera de les materner, plus ils niqueront leur mère. Nous ferions bien de revoir notre psychologie humanitaire.

Rien n'empêchera nos politiciens et nos intellectuels éclairés de considérer ces événements comme des incidents de parcours sur la voie d'une réconciliation démocratique de toutes les cultures ­ tout porte à considérer au contraire que ce sont les phases successives d'une révolte qui n'est pas près de prendre fin.

J'aurais bien aimé une conclusion un peu plus joyeuse ­ mais laquelle ?
par Jean BAUDRILLARD, liberation.fr, QUOTIDIEN : vendredi 18 novembre 2005, p. 35

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