Marie-Thérèse Bartoli. Secrétaire de Françoise Sagan pendant seize ans. Grande admiratrice de son idole "parisienne" elle s'en fatigue, et fait coucher finalement sa déception sur le papier. L'idole "gauche caviar" est bien "humaine", et ferait damner un islamiste ... peut-être.
Chère Madame Sagan, Pauvert, Paris, 2002

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Les dernières années à vos côtés sont plus difficiles, ponctuées par la disparition d'êtres chers : Jacques, votre frère, Mme Quoirez, votre mère, Bob Westhoff, Jacques Chazot, Marie-Hélène de Rothschild, Peggy Roche, votre compagne, et François Mitterrand. Sans oublier le fidèle chien Banco.
Vous fuyez l'ennui, la routine, mais aussi la tristesse, la maladie, la mort. Dès qu'un lieu vous rappelle la perte d'un ami, vous partez en voyage ou bien changez d'adresse. Et, pendant seize ans, vous m'avez emmenée dans vos bagages.
Chère Madame, p. 11-12

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Tenir le secrétariat de Françoise Sagan consiste certes à répondre au téléphone, taper son courrier et prendre ses rendez-vous, mais surtout à gérer toutes ses affaires privées - banque, impôts, coiffeur, avocat, médecin, problèmes d'intendance, fuite d'eau, panne de chaudière -, ou encore à récupérer sa voiture à la fourrière!
Sans parler des fins de soirée où je dois retourner chez elle pour lui ouvrir la porte avec mes clés parce qu'elle a égaré les siennes. C'est accepter de faire des choses déraisonnables, excentriques, parfois inconvenantes. Annuler des rendez-vous au dernier moment, couvrir par de petits mensonges ses sautes d'humeur ou ses réelles indispositions, fermer les yeux devant ses excès, rattraper ses manques, combler ses absences, décider à sa place quand elle n'en a plus la capacité, se soucier de ses biens et de sa personne.
En un mot, la protéger. C'est la prendre complètement en charge. Des tâches parfois ingrates voire pénibles, mais aussi des moments de franche gaieté.
Chère Madame, p. 39

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Françoise est incapable de vivre seule. Sa réputation de ne pas savoir griller un croque-monsieur sans le brûler n'est pas usurpée! Je me souviens du jour où l'envie lui prit de se préparer une simple omelette: je la suppliai d'arrêter avant que la pièce ne soit complètement dévastée!
Son unique approche de la cuisine doit se limiter à remplir un verre de whisky et une assiette de gâteaux à apéritif. Là encore, la responsabilité en incombe à son éducation: Julia l'irremplaçable, la dévouée Julia, ne lui rendit pas le meilleur service en faisant tout à sa place...
En quelques minutes, Françoise peut transformer une chambre à coucher en un chantier indescriptible! Je sais que certains hôtels refusèrent de la recevoir pour cette raison. Il faut voir ce qu'elle laisse derrière elle: couvertures brûlées quand ce n'est pas la moquette, de la cendre de cigarette partout, du thé renversé, le spectacle de son passage est parfois terrifiant.
Mais à Paris, lorsqu'elle sort, elle exige que l'appartement et sa chambre soient impeccablement rangés pour son retour...
Chère Madame, p. 47-48

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Pour écrire, Françoise a besoin de calme et de tranquillité, elle n'est pas du genre à s'installer dans un café branché et bruyant. Parfois, elle part travailler dans son manoir de Normandie pour se couper du monde et plonger dans son univers romanesque.
Elle aimerait que Peggy ou moi lui donnions notre avis sur le manuscrit en cours, mais dans son entourage immédiat, c'est-à-dire dans sa maison, personne ne la lit! Françoise dit souvent: «Tout le monde dans cette maison vit de ce que j'écris, et personne n'y prête attention, même pas le chat! »
Pépita a trop de travail, Peggy préfère attendre que le livre soit imprimé pour le découvrir; quant à moi, à partir du moment où je suis entrée au service de Françoise, mon rapport à la romancière a changé. Je ne peux lire ses livres que bien après leur parution, et lorsque je suis géographiquement éloignée d'elle, au cours de mes vacances, par exemple.
Nous sommes devenues trop proches, le mythe n'existe plus. Comme si la fréquentation de la femme au quotidien avait tué pour moi l'écrivain et son mystère. Françoise a une haute opinion de son travail. «Je n'ai pas de génie, mais j'ai du talent », dit-elle. Quelques mois avant notre séparation définitive, elle me confie que si elle devait ne retenir qu'un seul livre dans toute son œuvre, ce serait La Femme fardée, le plus spirituel de tous ses romans.
Chère Madame, p. 62-63

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On a souvent parlé de sa timidité mais, personnellement, je n'y ai jamais cru. J'ai toujours pensé qu'elle se servait de son air enfantin et sauvage pour séduire les gens, se faire aimer d'eux et les attendrir. Je la suppose un brin manipulatrice. Comme une araignée, elle tisse sa toile pour manœuvrer par la suite.
De la même manière, cet air éternel de chien battu, ses paroles inaudibles sont bien commodes pour tenir à distance les importuns, les admirateurs trop envahissants. En fait, contrairement à la majorité des écrivains, elle reste assez indifférente au fait de rencontrer ses lecteurs: les séances de signatures l'ennuient et la fatiguent.
Elle ne se déplace même pas au Salon du livre de Paris. Être reconnue dans la rue ne lui déplaît pas, elle ne déteste pas signer deux, trois autographes à l'occasion. En règle générale, Françoise ne se force pas pour faire plaisir, et elle évite autant que possible les corvées inhérentes à la promotion de ses romans.
Sauf quand sa maison d'édition lui fait comprendre que sa présence est devenue indispensable pour vendre.
La Chère Madame, p. 66-67

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Les «vautours », ce sont les créanciers qui défilent dans l'appartement et que je reçois quand Françoise est endormie. Un jour, alors qu'elle descend l'escalier vers mon bureau pour me donner une lettre, elle croise dans le couloir un agent du fisc, la fleuriste qui vient présenter sa facture, et, dans le salon, un huissier qui détaille de près le piano.
Françoise s'arrête, les salue poliment puis remonte dans sa chambre, se heurtant pratiquement au plombier devant la porte de la salle de bains! Le soir, avant de partir, je vais la saluer et, sans même me demander l'identité de tous ces visiteurs, elle laisse échapper d'un air désabusé: «Mon appartement, c'est un vrai hall de gare.»
Chère Madame, p. 72

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Françoise aime voyager. Avec Peggy, elle se rend en Italie, au Maroc, aux Seychelles, mais, le plus souvent, ses vacances se passent sur la Côte d' Azur, chez des amis, et dans sa propriété normande où elle a fait construire une piscine. Je la revois encore à l'aéroport, bronzée, un large chapeau de soleil sur ses cheveux décolorés et en bataille.
Elle aime se baigner et paresser sur un transat ou sur la plage après des nuits passées à boire et à fumer. Se reposer toute la journée et partir à l'assaut d'une nouvelle nuit blanche... Mais elle peut tout aussi bien s'enfermer dans sa chambre et lire pendant des heures, et ce, quelle que soit la beauté du pays dans lequel elle séjourne. Voici les recommandations qu'elle me laisse pendant ce temps:
Chère madame Bartoli, Occupation de vos loisirs : Organiser pour le jardin, chaises et tables pour l'été, mais d'abord faire pousser, planter ou poser de l'herbe sur ce terrain vague et quelques rosiers par exemple (devis là aussi indispensable). S'y prendre très tôt, que l'herbe ait le temps de pousser pour retour Seychelles, (si retour il y a). Vérifier téléphones.
Chère Madame, p. 75-76

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J'ai commencé à travailler chez Françoise Sagan un an après l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Je savais qu'ils étaient amis mais je n'imaginais pas l'affection et l'admiration que Françoise avait pour cet homme. Un jour où je lui apporte un hebdomadaire avec le Président en couverture, elle contemple sa photo et me demande avec fierté: «Vous ne trouvez pas que, maintenant, dans la rue, les gens ont l'air plus heureux ? »
Le premier instant de stupeur passé, je lui réponds que non, désolée, je n'ai pas constaté grand changement. Je m'étonne encore qu'une femme si intelligente ait pu me poser une question aussi naïve! En tout cas, ma réponse ne lui plaît pas du tout, et elle cesse de me parler de François Mitterrand. Jusqu'au jour où je lui suggère d'inviter son illustre ami rue du Cherche-Midi, plutôt que de déjeuner à l'extérieur avec lui. Ils seront bien plus tranquilles à l'abri des regards. Elle hésite, puis le propose à François Mitterrand, qui approuve l'idée.
Lorsque Françoise est invitée à déjeuner au palais de l'Élysée pour la première fois, en 1982, elle s'y rend à pied, en chantonnant... et arrive en retard. Elle n'est pas si décontractée en février 1986, quand le Président vient chez elle. La veille, l'appartement est le lieu d'une effervescence extraordinaire : ménage de fond en comble aux deux étages, rangement des livres, des disques, des revues, des papiers, des bibelots, de tout ce qui traîne... Et des roses dans chaque vase! On est toutes sur le pont! Le matin, la cuisinière est réquisitionnée avec ordre de ne pas louper ses petits plats, tandis que je reçois les dernières recommandations: ni visiteurs ni coursiers, téléphones de la salle à manger et du salon débranchés, rien ne doit troubler la quiétude de l'auguste visiteur.
Françoise veut que tout soit parfait et mène l'organisation de main de maître, visiblement ravie de recevoir son ami chez elle. Ce jour-là, la cuisinière et moi sommes consignées dans nos appartements mais, les fois suivantes, nous nous déplacerons normalement dans la maison. Pépita, qui a une passion pour les chiens, demande même à photographier Baltique, le labrador - autorisation que le Président lui accorde volontiers.
J'ai oublié le détail de chacun des repas - le Président est venu une dizaine de fois déjeuner rue du Cherche-Midi et rue de l'Université -, mais je sais que Pépita a préparé une cuisine traditionnelle, «solide» : pot-au-feu, blanquette, coq au vin et autres plats en sauce. Françoise et son invité boivent du porto en apéritif - à peine un doigt pour le Président - et du Lynch-Bages, un bordeaux, pendant le repas.
Parfois, elle ouvre une bouteille de Bouzy, un vin rouge pétillant, ou une bouteille de « Chignon », ainsi que le prononce Pépita. En tout cas, jamais de champagne. Tout simplement parce que Françoise ne l'aime pas. (Encore un mythe qui s'écroule !) Pour le dessert, ils prennent souvent du fromage blanc avec du coulis de fruits ou des confitures. Françoise adore cela. Le café est servi au salon, et le Président repart vers 15 heures.
Chère madame, p. 104-106

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Françoise et François Mitterrand feront d'autres voyages ensemble; il y aura des ratages, des annulations, des retards, mais jamais le Président ne se lassera de cette amie imprévisible et fantasque. La dernière fois qu'il vient lui rendre visite, Françoise ne lui ouvre pas sa porte. C'est au mois de juillet 1995, six mois avant la mort du Président. Avant de partir se reposer à Latché, il a prévu de venir prendre l'apéritif chez Françoise.
C'est un samedi et, comme souvent les week-ends, je suis absente de l'appartement. Il est midi, le Président sonne à la porte de Françoise. Personne n'ouvre. Il sonne à plusieurs reprises. En vain. Ce matin-là, Françoise s'est réveillée trop tard et elle n'est pas prête. De son lit, elle a donné ordre à Lila, la femme de chambre, de ne pas ouvrir, même à l'illustre visiteur.
Le Président repart donc sans l'avoir vue. Le lundi, Lila m'a raconté que lorsque la sonnette d'entrée a retenti, le chien de Françoise s'est rué sur la porte en aboyant furieusement jusqu'à ce que le Président fasse demi-tour. Après coup, Françoise éprouve du remords d'avoir fait déplacer le vieil homme si malade et de le traiter avec autant d'irrespect. Elle lui écrit une lettre, qui est sans doute leur dernière correspondance, dans laquelle elle lui dit avoir regretté ce rendez-vous manqué par sa faute.
Chère Madame, p. 117-119

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Cette soirée mémorable se termine dans le salon de Françoise où chacun prend un bon remontant. J'attends de sa part un mot, une explication, des excuses, mais elle lève son verre en disant: «Bon, eh bien, il ne reste plus qu'à appeler Megève pour prévenir qu'on arrivera demain matin.» C'est tout. Mais elle est plus gênée qu'elle ne le laisse paraître. Et lorsque, le lendemain, nous nous retrouvons toutes les deux à Megève, Françoise me demande à voix basse si je ne suis pas choquée qu'elle prenne de la cocaïne.
« Cela vous regarde, chacun fait ce qu'il veut », lui dis-je. Elle a un petit sourire. Je sais que mon air raisonnable l'agace souvent, et elle apprécie d'autant plus ma réponse. Cet incident nous a bien rapprochées l'une de l'autre, mais jamais nous n'en avons reparlé. Et ce sont les journaux qui m'apprendront sa condamnation à 360 000 francs d'amende et à plusieurs mois de prison avec sursis.
Chère Madame, p. 144-145

11
C'est au cours de l'été 1990. Il fait une chaleur écrasante sur Paris, en ce mois de juillet. Françoise roule sur l'esplanade des Invalides, pied au plancher comme d'habitude. Moi, je suis cramponnée au siège, complètement terrorisée comme chaque fois que je monte près d'elle. Elle me regarde du coin de l'œil avec un sourire de légère commisération, surtout quand je serre ma ceinture de sécurité. D'ailleurs, elle me demande toujours pourquoi je l'attache...
Ce jour-là, j'ai bien fait de ne pas l'écouter ! Emportée dans son ivresse, elle percute la voiture devant nous et, dans la violence du choc, l'avant de notre capot est complètement enfoncé. De l'autre véhicule accidenté, deux jeunes femmes sortent, indemnes mais très mécontentes, car elle ont vu dans leur retroviseur notre voiture arriver a toute allure. Aussitôt Françoise prend la situation en mains: «Ce n'est rien! Ce n'est rien! On va faire le constat... J'habite à deux pas, raccompagnez-moi à la maison, nous remplirons les papiers là-bas. »
Là-dessus, sans attendre la réponse, elle monte dans leur voiture qui peut encore rouler et me plante au milieu de l'esplanade sous un soleil de plomb. À moi de me débrouiller pour faire enlever son épave de la chaussée...
Chère Madame, p. 158-159

12
À la fin de notre séjour, Françoise décide de rentrer avec nous à Paris. Le retour en voiture et en avion va nous réserver son lot d'émotions. Il faut dire qu'avec elle, les événements les plus routiniers peuvent à tout moment basculer dans la farce ou le drame. En l'occurrence, je vais vivre ce jour-là l'une des plus belles frayeurs de ma vie.
Le matin, Colette a mis à notre disposition sa voiture et son chauffeur pour nous emmener à l'aéroport. J'ignore ce que Françoise a ingurgité avant de partir, mais elle est excitée et ne tient pas en place. «Je veux conduire! Je veux conduire! » décrète-t-elle en montant dans la voiture. Sur le coup, nous ne nous rendons pas compte de la gravité de son état. Le chauffeur hésite et finit par lui laisser la place. Elle démarre sec comme à son habitude et roule à toute allure, faisant de brusques embardées et se rabattant sur les voitures en les frôlant.
De tous côtés, on nous klaxonne, nous sommes cramponnés à nos fauteuils, et Françoise refuse de ralentir. La distance étant assez courte jusqu'à l'aéroport, le chauffeur se contient mais, dès que nous arrivons, il descend de voiture et exprime sa fureur à notre conductrice. « Vous savez, madame, je suis un père de famille, mes enfants sont petits, alors ça suffit! »
Françoise le regarde sans expression puis hausse les épaules d'un air de dire: « On n'a pas eu d'accident, où est le problème? » Le chauffeur repart sans la saluer, et nous nous dirigeons vers le guichet d'embarquement. Pour nous, le calvaire n'est pas terminé.
Chère Madame, p. 202-203

13
Du jour au lendemain, je me retrouve ainsi sans emploi, sans indemnités ni certificat de travail. Et avec une retraite minuscule, car Françoise n'a jamais voulu me signer les papiers que son comptable avait préparés à cet effet. « Retraite! Ouh, que ce mot vous va mal! » s'exclamait-elle. Et elle changeait de sujet. Je répugne à traîner Françoise devant la justice et je le dis à son avocat.
« Qu'elle fasse un geste, qu'elle me donne un petit quelque chose, qu'elle me parle, mais qu'elle ne me laisse pas partir ainsi après seize années... » En vain, elle ne bouge pas. Mieux, j'apprends qu'elle se plaint de moi à ses amis, parce que j'ai fait appel à un avocat! « Vous vous rendez compte de ce qu'elle m'a fait? » dit-elle. Il est vrai que les artistes ne sont pas des comptables, et que les problèmes d'argent étaient souvent traités avec une certaine insouciance. Mais maintenant, devant la réalité de ma situation, il faut tout de même que je me défende.
Le tribunal de grande instance condamnera Françoise à m'indemniser sans délai de ce qui m'est dû légalement.
Notre dernier coup de fil est assez étrange. Nous achevons de régler les derniers problèmes de secrétariat et nous allons nous dire au revoir, quand un silence s'installe entre nous. Brusquement, comme si un éclair de lucidité la traversait, elle me chuchote :
«Si je comprends bien, vous avez été déçue...
- Déçue, madame Sagan, le mot est faible. »
Chère Madame, p. 219-220

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Âge d'Or