Maurice Bardèche (1907-1998)

Normalien, professeur de Lettres, journaliste et écrivain de la droite radicale, beau-frère du journaliste et écrivain homosexuel Robert Brasillach, fusillé en 1945 pour sa judéophobie et sa collaboration avec l'allemagne nazie.
Auteur, notamment, de nombreux ouvrages, dont Stendhal, Romancier, La Table Ronde, Paris, 1983 ; Louis Ferdinand Céline, La Table Ronde, Paris, 1986 ; Flaubert, La Table Ronde, Paris, 1988 ; Souvenirs, Buchet Chastel, Paris, 1994.

1
(Les causes des "évènements" de mai 1968)

Il y a d'abord le chômage des jeunes, particulièrement sensible dans le milieu ouvrier et artisanal, mais qui n'est pas ignoré non plus des jeunes qui ont fait des études plus poussées. Beaucoup de garçons ont de la difficulté à trouver un emploi, et surtout un empoi qui corresponde à leurs capacités et qui rémunère suffisamment les études qu'ils ont faites. Cette situation était souvent aggravée dans le milieu étudiant par la longueur des études et par les mariages précoces qui sont fréquents.
Beaucoup de jeunes se trouvaient donc lancés très tôt dans la vie, beaucoup plus tôt que dans les générations précédentes, mais leur énergie, leur désir de s'employer, leurs qualités même se trouvaient devant un barrage. On ne leur offrait que des situations médiocres, il leur fallait longuement piétiner, longtemps obéir, passer leurs plus belles années dans une vie médiocre et souvent dans la gêne, tandis que la brillante "civilisation de consommation" faisait chatoyer autour d'eux toutes sortes de merveilles et de tentations.
Introduction à Les journées de mai 1968 de François Duprat, N.E.L., Paris, 1968, pp. 10-11

2
Rien ne fut assurément moins spontané, rien ne fut moins improvisé que les émeutes du Quartier Latin. Les pages qu'on vient de lire ont montré suffisamment que les « groupuscules» trotskystes, anarchistes, pro-chinois, etc. qui déclenchèrent le mouvement insurrectionnel ont été financés, renseignés, encadrés par des spécialistes qui leur ont été fournis du dehors.

Ce qui n'avait pas été prévu, toutefois, c'est la soudaineté, l'unanimité, la violence avec laquelle l'ensemble des étudiants se précipita dans cette émeute. Ce fut la révélation de ces journées et elle est capitale. Des spécialistes mirent le feu aux poudres, fabriquèrent des coktails Molotov, firent surgir des barricades, donnèrent des ordres, dressèrent des plans. Mais tout le monde suivit. Pourquoi ? Tout le monde, y compris les garçons qui ne partageaient pas les intentions révolutionnaires des pro-chinois, des trotskystes ou des anarchistes. Y compris des garçons qui avaient même des opinions absolument contraires.

Les slogans nous apprenaient que les étudiants dans leur ensemble contestaient la « société de consommation ». Il faut donner à cette protestation toute sa signification. Pour la première fuis, la jeunesse contestait, en effet, la «société de consommation », non au profit de quelque bloc politique constitué, elle la repoussait en tant que telle, elle la repoussait sous ses deux formes, la forme américaine et la forme soviétique, elle repoussait les mécanismes de l'ex:ploitation à la fois sous leur présentation capitaliste et sous leur présentation « réformiste ».

Dès le départ, il apparaissait donc que la protestation spontanée avait une tout autre résonance que l'opération politique projetée par les organisateurs de l'affaire. Le communisme orthodoxe était mis en accusation tout comme le capitalisme, il apparaissait comme une autre variété de l'aliénation, comme un autre ennemi. C'est une troisième voie que l'on cherchait. On s'élançait non pas seulement vers une autre politique mais vers un autre climat de la vie, vers une autre formation de la culture, vers une autre conception de toutes choses.
Post-Face, Ibidem, pp. 182-183

3
Le mélange d'intimidation et de spontanéité qui se trouve à l'origine des émeutes du Quartier Latin se retrouve également à l'origine des grèves ouvrières. L'analyse qui précède expose comment les premières grèves de caractère politique destinées à exploiter parmi les ouvriers les émeutes étudiantes ont été décidées par des minorités et imposées par elles dans beaucoup d'entreprises.

Mais, comme dans le mouvement étudiant, la grève politique décidée par une minorité est devenue très rapidement une grève revendicative à caractère professionnel acceptée et soutenue par la majorité, parce qu'il existait un mécontentement diffus, un contentieux qui pourrissait depuis des années, que le gouvernement laissait consciemment pourrir et qui a provoqué une quasi-unanimité de la grève aussitôt que le gouvernement eût donné des preuves de faiblesse.

Et là encore, le tournant a été pris au moment du discours de Pompidou le 13 mai, la capitulation devant les étudiants ouvrait toutes les écluses.
Puisqu'il suffisait de hurler pour intimider, de revendiquer pour obtenir, puisque l'obstruction et le désordre étaient payants et qu'on n'osait rien leur opposer, à ce moment-là, le flot des refus accumulés, des revendications inscrites au calendrier depuis des années et ignorées, transforma un mouvement d'intimidation et de contrainte en un mouvement professionnel assuré d'une très large base.
Ibidem, pp. 188-189

4
Cette ambiguïté de la représentativité syndicale est une tare grave et, à notre avis, désastreuse par ses conséquences. Le fonctionnement honnête du syndicalisme est certainement une des voies de l'avenir. Dans l'usure générale des structures démocratiques la représentation directe des travailleurs peut être regardée comme un des mécanismes de rechange sur lesquels on peut fonder des espoirs.
Mais, une entreprise étant une unité par son caractère, par ses problèmes, par ses intérêts, c'est la représentation de la totalité des participants qui devrait être prise en considération.

Le syndicalisme horizontal, tel qu'il est conçu actuellement, est un instrument de la lutte des classes et il risque de n'être pas autre chose qu'un instrument d'obstruction et de falsification.
Un syndicalisme vertical, associant à l'information et en certains cas à la responsabilité, la totalité de ceux qui collaborent à la production, représentant les intérêts et les préoccupations de tous, pourrait être au contraire un appareil utile du dialogue et de l'intervention.

Mais cette représentativité syndicale ou corporative, comme on voudra, doit être fondée sur la loyauté, sur une participation effective de tous, sur des consultations étendues aboutissant à des scrutins libres et sérieux, et non sur la malhonnêteté, le professionnalisme et l'escamotage des chiffres.
Ibidem, pp.196-197

Vers Première Page