Florence Aubenas
Victime de barbares

Journaliste (Libération, Nouvel Observateur). Auteur avec le psychanalyste Miguel Benasayag de La fabrication de l'information, Les journalistes et l'idéologie de la communication, La Découverte, Paris 1999. Auteur en février 2010 d'une enquête "réaliste" sur la précarité : Quai de Ouistreham, Olivier, Paris.

1
Le principe du travail journalistique semble à première vue assez simple. La Terre est une planète où il se passe toujours énormément d'évènements qui méritent d'être connus. Les journalistes vont voir ces choses et les racontent. ... Mais les malheureux qui sont tués et les avions qui s'écrasent sont encore trop nombreux pour qu'un journal les contienne tous. Un tri va donc s'opérer dans la masse des informations susceptibles d'être publiées.
La fabrication de l'information, p. 34.

2
Parmi les tabous de la profession, il en est un particulièrement coriace. Personne n'entendra jamais un journaliste dire :"Je ne sais pas." Ou :"Je ne comprends pas." La presse a en partie construit sa légitimité dans cette promesse d'un monde enfin explicable, cernable d'un coup d'oeil, linéaire. ... A la fin d'un article, un lecteur doit pouvoir s'exclamer, avec la satisfaction de l'amateur de roman policier découvrant l'assassin : "C'était donc ça."
Ibidem, p.55.

3
Dans la presse occidentale, il y a eu un avant Timisoara et un après. Jusqu'à cet hiver 1989, il y avait une chose dont le journaliste se méfiait peu : ce qu'il voyait de ses yeux. La profession a toujours vécu - et continue pour partie à prospérer - sur ce culte du "terrain". La plupart des journalistes sont intimement convaincus qu'en se rendant à Alger ou à Bagdad, la vérité leur sera forcément révélée par le fait même d'être là, physiquement. ... Timisoara va marquer un tournant et fissurer cette foi.
Ibidem, p.59/60.

4
Nous vivons au centre d'un univers où la culture s'est faite chair de notre chair et orchestre une batterie d'automatismes, d'arc-réflexes en vertu desquels l'écoeurement, l'émotion ou l'étonnement se déclenchent en nous lorsqu'ils sont programmés pour l'être. ...
Juste après que les Britanniques ont coulé un navire argentin pendant la guerre des Malouines, un quotidien anglais titra exclusivement ces trois mots :"Dans le cul."
Ibidem, p. 64/65.

5
Aujourd'hui, tout le monde a des idées, plein d'idées. La liberté passe par le fait que chacun peut avoir les siennes et les agiter à sa guise. ...
La séparation entre la théorie et la pratique s'efface derrière celle, bien plus complexe, entre l'individu et le monde. Chacun va tantôt approuver, tantôt critiquer ce qui se déroule devant ses yeux mais, sincèrement, nul ne voit comment il pourrait y changer ou y faire quelque chose. ...
L'homme communicant est le jumeau du dépressif. A quoi bon bouger puisque les ailleurs ne sont pas forcément ailleurs ? A quoi bon faire quelque chose puisque rien ne peut changer ? Il finit lui aussi par se figer dans l'immobilité absolue.
Ibidem, p. 83/85.

------------ Février 2005. Victime de barbares ... libérée le 11 juin 2005.

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