Denise Artaud. Historienne. Directeure de recherche au CNRS. Auteure notamment de Les Etats-Unis et leur arrière-cour, Hachette, Paris, 1995 ; L'Amérique des néoconservateurs, L'Empire a-t-il un avenir ?, Ellipses, Paris, 2004.

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C'est donc un « mal élu » qui entre le 20 janvier 2001 à la Maison-Blanche et pendant les premiers mois de sa présidence, sa politique extérieure amorce une rupture avec le multilatéralisme qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s'était imposé par le biais d'institu tions internationales (principalement l'ONU) et de plu sieurs alliances, en particulier l' OTAN. Certes Washington avait une position dominante dans ce système, surtout après la désintégration de l'URSS; mais le gouvernement américain restait à l'écoute de ses partenaires, même s'il n'en acceptait pas toutes les thèses. Au contraire, George W. Bush s'oriente vers l'unilatéralisme, ou, comme l'ont appelée les Démocrates, une "go-it-alone foreign policy": le gouvernement américain refuse de signer le protocole de Kyoto sur le réchauffement de la planète; il décide de déployer un système national de défense antimissiles, et, de ce fait, envisage de dénoncer le traité ABM ; il refuse que ses ressortissants soient éventuellement jugés par la Cour pénale internationale. De surcroît, il se retire du pro- cessus de paix au Moyen-Orient, en fait parce qu'il ne cherche pas un règlement équitable mais veut seulement soutenir Israël. Mais cet unilatéralisme ne conduit pas immédiatement à des décisions cruciales, même si l'éventualité d'une attaque contre l'Irak est constamment évoquée à la Maison-Blanches.

Les attentats du 11 septembre ont tout changé. Le discours de Bush à la télévision, le soir même des atten tats, a mobilisé l'opinion publique: le patriotisme est monté en flèche, et, pendant près d'un an, les drapeaux sont apparus partout, sur les fenêtres, les voitures, les bateaux, et il n'y avait pas de réunion ou de banquet public sans qu'on y chante l'hymne fameux God Bless America.

De plus, la popularité du Président qui, dans les sondages, n'était que de 55 % avant le 11 septembre, a grimpé brusquement à près de 90 %. Ce qui explique ce sursaut, c'est sans doute l'ampleur de la catastrophe qui nécessitait, pour y remédier, une grande solidarité natio nale, mais c'est aussi la personnalité de George W. Bush qui lui a permis de devenir un leader charismatique.
Le soir du 11 septembre, lors de la réunion du Conseil de Sécurité nationale, il ne considère pas seulement les attentats comme une tragédie. À son avis, c'est aussi la formidable occasion de changer la politique et le destin des États-Unis: en luttant contre le terrorisme, ils vont avoir la chance de répandre la liberté quasiment dans le monde entier.

D'où lui vient ce surprenant optimisme?
Sans doute, comme il l'a dit lui-même, de la certitude qu'il est « dans les mains de Dieu », car, selon l'expres sion couramment employée outre-Atlantique, il est un "born-again Christian"; il s'est reconverti au christia nisme après avoir traversé toutes sortes de difficultés.
«Vous savez, dira-t-il à un groupe de religieux qu'il reçoit à la Maison-Blanche, j'ai eu un problème d'alcoo lisme. À l'heure actuelle je devrais être dans un bar au Texas, et non pas dans le Bureau Ovale. Il y a une raison (à cela). J'ai trouvé la foi. J'ai trouvé Dieu. Je suis ici à cause du pouvoir de la prièrel. »
L'Amérique des néoconservateurs, Mal élu ou élu de Dieu ?, p. 12-13

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Quant aux néoconservateurs, qui sont le deuxième soutien de Bush, ce sont des « fauçcns » qui veulent faire triompher dans le monde entier la politique des États-Unis, si besoin est par les armes. Ils sont entrés en grand nombre dans l'Administration de Bush Jr., et y détiennent des positions-clés, tout particulièrement au Pentagone.

Paul Wolfowitz, qui y avait été sous-secrétaire dans l'Administration Bush père, y est désormais secrétaire-adjoint (c'est-à-dire n° 2, après le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld) ; Douglas Feith y est sous-secrétaire (n° 3) ; John Bolton est sous- secrétaire au Département d'État; 1. Lewis Libby est secrétaire général de la vice-présidence de Dick Cheney ; Stephen Hadley est l'adjoint de Condoleeza Rice, conseil- ler pour la Sécurité nationale. De plus, le Defense Policy Board (Conseil consultatif de la Défense) qui fournit des informations au Pentagone et dont l'influence s'est renforcée, est désormais composé essentiellement de « faucons », tels James Woolsey, directeur de la CIA durant la présidence de Clinton, C. Kenneth Adelman, qui a occupé divers postes dans les administrations de Ford et de Reagan, et surtout Richard Perle qui, jusqu'au printemps 2003, a présidé ce comité.

Perle, qui a travaillé au Pentagone pendant la présidence de Reagan, est désormais conseiller d'entreprise, et lorsqu'il a du temps libre, il organise des conférences dans le cadre de l'American Enterprise lnstitute (un centre de recherche de droite), dont il est membre. C'est un chaud défenseur de la politique de la Droite israélienne; il appartient d'ailleurs au conseil de direction du Jerusalem Post, lequel est résolument pro-Likud. Parmi les néoconser vateurs, il n'est d'ailleurs pas le seul à soutenir Israël: comme l'a mentionné le New York Times Magazine, « dans son adolescence, Wolfowitz a passé six mois en Israël avec son père en congé sabbatique, et sa sœur a épousé un Israélien ». Depuis il a entretenu des relations amicales avec les généraux et diplomates israéliens. Et, après son retour au Pentagone en 2001, il a servi de liaison entre l'Exécutif et les organisations proisraéliennes, comme l'American Israël Public Affairs Committee (AIPAC).

Ainsi se tisse un lien entre la Droite évangéliste et les néoconservateurs, car ils ont en commun le soutien à Israël.
Ibidem, p. 18-20

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Dans l'intelligentsia, la situation est quelque peu différente pendant la red decade (les années 1930): certes, à New York, beaucoup d'écrivains, de professeurs, de journalistes flirtent avec le communisme, et dans les universités les étudiants continuent de s'y intéresser, mais le pacte germano-soviétique en éloigne beaucoup du «stalinisme ».

Certains vont donc se proclamer trotskistes, ce qui les libère de la tutelle du parti communiste et leur permet de travailler en toute liberté. C'est le chemin qu'emprunte Irving Kristol, qui, en 1940, termine la première phase de ses études supérieures au City College de New York.
L'enseignement, selon lui, était loin d'y être parfait, mais les étudiants se réunissaient dans les alcôves qui entouraient le comptoir où l'on se procurait le café et les sandwichs. Chaque alcove était occupée par un groupe religieux, ethnique ou politique, et c'est dans l' Alcove 1 - celle des trotskistes -, que Kristol a acquis sa véritable formation intellectuelle par les débats politiques permanents qu'il a menés avec Seymour Martin Lipset, Daniel Bell, Nathan Glazer et une dizaine d'autres camarades, débats ren- forcés par des discussions avec l'Alcove 2 où se rassem- blaient les étudiants communistes. Assurément, la for- mation des étudiants de l'Alcove 1 ne se limitait pas à la politique, mais incluait la philosophie et les arts; il n'empêche que le marxisme y a joué un rôle déterminant par la lecture d'un journal trotskiste, New International, qui, estime Irving Kristol, «était plein de scolastique marxiste, laquelle était aussi rigoureuse et savante, à sa manière, que la scolastique jésuite31 ». Aussi, l'esprit de ces futurs néoconservateurs est resté marqué par la rigueur de cette scolastique, d'autant que la plupart d'entre eux étaient fils d'immigrés juifs, que chez eux on ne parlait pas anglais, et qu'ils n'étaient donc pas imprégnés de culture américaine. De plus, ils resteront influencés par la pugnacité de leurs débats, d'où, par la suite, la vigueur de leurs attaques contre leurs opposants et leur goût pour la polémique.
Ibidem, p. 26-27

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Mais pour une large partie des intellectuels libéraux de New York, qui sont juifs, le problème Noir comporte une autre dimension, car on assiste tout au long des années 1960 à une montée de l'antisémitisme des Noirs.

Dans les ghettos où ces derniers vivent à New York, les juifs sont majoritairement propriétaires des logements et des magasins. Ils sont donc considérés comme ceux qui « exploitent » le peuple des ghettos. D'où la montée d'un nationalisme Noir, qui débouche sur la destruction des magasins juifs, et des grèves dans les écoles où les Noirs s'opposent à la Fédération des enseignants, lesquels sont juifs en forte proportion.

La situation se dégrade encore plus en 1967 après la victoire de l'État hébreu. Le Student Nonviolent Coordination Committee (SNCC) accuse Israël, « État illégitime », de massacrer et d'opprimer les Arabes et, chez les Noirs, l'antisémitisme progressse d'autant plus rapidement que certains, voulant renouer avec leurs racines lointaines d'esclaves musulmans qui ont été amenés en Amérique au XVIIe siècle, se convertissent à l'Islam.

Dans ce contexte, les futurs néoconservateurs vont défendre leurs idées avec leur plume: Irving Kristol fonde le Public Interest en 1965, revue essentiellement consacrée aux problèmes intérieurs, qui dès le premier numéro réunit des signatures prestigieuses, non seulement celle de Kristol, mais de Daniel Bell, P. Moynihan, Nathan Glazer et du pasteur Niebuhr. Quant à Norman Podhoretz qui, en 1960, à l'âge de 30 ans, était devenu rédacteur en chef de Commentary - revue patronnée par l'American Jewish Committee -, et qui avait voulu l'orienter à gauche, il lance en 1970 l'assaut contre « l'ennemi », la Nouvelle Gauche, en publiant chaque mois un éditorial dans lequel il dénonce la destruction des anciennes valeurs: il défend non seulement le libéralisme économique, mais la religion, la famille et s'oppose à la société permissive, aux mœurs dissolues, au nihilisme culturel.
Ainsi se détruit le consensus des années 1960, de manière assez paradoxale car les « progressistes », en virant à gauche, veulent accomplir les promesses du libéralisme, tandis que les néoconservateurs, en virant à droite, veulent en conserver les fondements et l'héritage. C'est pour cela qu'Irving Kristol se rapproche du républicain Richard Nixon, élu président des États-Unis à l'automne 1968, car tous deux sont animés de la même répugnance à l'égard de la Nouvelle Gauche, et de surcroît le nouveau Président va, en désengageant les États-Unis du Viêtnam, pouvoir rétablir la stabilité intérieure. Kristol est d'ailleurs invité par Nixon à un dîner privé au printemps 1970, et deux ans plus tard à un dîner officiel en tenue de soirée. Aussi, après son long parcours des débats à l'Alcove 1 jusqu'aux dîners à la Maison-Blanche, Kristol, en 1972, va se proclamer républicain.
Ibidem, p. 33-35

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Au début des années 1990, l'unilatéralisme n'est pas défendu seulement par des intellectuels, il est également au cœur d'un document préparé au Pentagone sous l'égide de Paul Wolfowitz, et qui, en raison d'une « fuite », sera publié par le New York Times le 8 mars 1992. D'après ce document, il faut que les États-Unis mettent un terme au multilatéralisme instauré en 1945 et assument un leadership mondial qui se perpétuera si Washington adopte une attitude constructive sur le plan politique et une force militaire suffisante pour dissuader toute nation ou groupe de nations de remettre en cause la prépondérance américaine. Il faut donc à la fois augmenter les crédits militaires et renforcer les armées américaines ainsi que leur arsenal tout en dissuadant des pays comme l'Allemagne ou le Japon d'acquérir des armes nucléaires. Il faut également maintenir ou élargir l'influence américaine en Europe en empêchant l'émergence d'une défense purement européenne et en étendant la protection américaine aux anciens satellites de l'URSS. Il faudra aussi que les États-Unis se protègent contre toutes les menaces extérieures en construisant des sites antimissiles dont le nombre ne soit plus limité par le traité ABM de 1972.
Ibidem, p. 44-45

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Le plus étonnant, c'est que G. W. Bush, soutenu par les néoconservateurs, veuille établir la démocratie au Moyen-Orient, alors qu'il n'en respecte pas certaines règles aux États-Unis.
Le principe fondamental du système constitutionnel américain, tel qu'il a été créé par ses Pères fondateurs au XVIIIe siècle, c'est que ceux qui exercent le pouvoir sont soumis aux lois.
Mais avec l'aval des juristes du département de la Justice et du Pentagone, l'Administration Bush semble vouloir substituer aux principes de la Constitution quelque chose qui ressemble au pouvoir des rois ou même des empereurs.
Aussi la question mérite d'être posée: étant donné la personnalité de G. W. Bush, de la doctrine des néoconservateurs, et du contexte international, assiste-t-on à l'instauration d'un Empire américain ou, au contraire, compte tenu des difficultés quasiment ingérables en Irak et de l'anti-américanisme croissant dans plusieurs régions du monde, dont le Moyen-Orient, des fissures se dessinent-elles dans cet Empire, dont on pourrait ainsi prévoir le déclin?
Ibidem, p. 155

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En fait, en raison de cette guerre et du soutien des États-Unis à Israël, l'anti- américanisme est à son plus haut niveau dans le monde arabe, de sorte que certains redoutent que l'on ne soit entré, comme l'a envisagé Samuel Huntington - et Bernard Lewis -, dans une guerre de civilisation et de religion, ou, plus précisément, dans une guerre où le nationalisme d'un peuple le dresse majoritairement contre l'occupation de forces militaires étrangères, particulièrement brutales et meurtrières.
L' Administration Bush et les néoconservateurs refuseront-ils toujours de comprendre « l'âme des peuples » qui ne sont pas américains? Va-t-on donc s'orienter vers un conflit sans fin, ou acceptera-t-on à Washington qu'en dépit de la mondialisation et de la puissance des armes américaines, les États-Unis ne soient peut-être pas, comme l'a dit John Winthrop, « la Cité sur la colline » qui pourrait répandre ses principes sur toute la planète?
Ibidem, p. 165-166

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