Amin Maalouf (1949-) de l'Académie Française

Un chrétien d'Orient franjophobe. Fuyant en 1976 la guerre civile libanaise opposant les musulmans aux chrétiens il se réfugie en France où il publiera de nombreux romans après un ouvrage célèbre "Les croisades vues par les Arabes, la barbarie franque en Terre Sainte", Jean-Claude Lattès, Paris 1983. Un ouvrage qui, de fait, relate toutes les barbaries, arabes, turcs, mongols, et franques, notamment).

Les croisades vues par les Arabes (extraits)

1 Les Franj arrivent
Pourtant, aux premiers jours d'août (1096), la menace se précise. Les Franj traversent le Bosphore, convoyés par des navires byzantins et, en dépit d'un soleil écrasant, avancent le long de la côte. Partout, et bien qu'on les ait vus piller sur leur passage plus d'une église grecque, on les entend clamer qu'i1s viennent exterminer les musulmans. Leur chef serait un ermite du nom de Pierre. Les informateurs évaluent leur nombre à quelques dizaines de milliers, mais nul ne sait dire où leurs pas les portent. Il semble que l'empereur Alexis ait décidé de les installer à Civilot, un camp qu'il a fait aménager précédemment pour des mercenaires, à moins d'une journée de marche de Nicée.
Le palais du sultan connaît une folle effervescence.
.... Kilij Arslan se sent pris au dépourvu. Quand les premières nouvelles lui parviennent, les assaillants sont déjà sous les murs dè sa capitale, et le soleil n'a pas encore atteint l'horizon que les citadins voient monter la fumé des incendies. Aussitôt, le sultan dépêche une patrouille de cavaliers qui se heurtent aux Fanj. Ecrasés sous le nombre, les Turcs sont taillés en pièces. Seuls quelques rares survivants reviennent ensanglantés vers Nicée. Estimant son prestige menacé, Kilij Arslan, voudrait engager la bataille sur l'heure, mais les émirs de son armée l'en dissuadent. La nuit va bientôt tomber, et les Franj refluent déjà à la hâte vers leur camp. La vengeance devra attendre.
Pas pour longtemps. Enhardis, semble-t-il, par leur succès, les Occidentaux récidivent deux semaines plus tard. Cette fois,le fils de Suleiman, averti à temps, suit pas à pas leur progression. Une troupe franque, comprenant quelques chevaliers mais surtout des milliers de pillards dépenaillés, emprunte la route àu Nicée, puis, contournant l'agglomération, se dirige vers l'est et s'empare par surprise de la forteresse de Xérigordon.
Le jeune sultan se décide. A la tête de ses hommes, il chevauche à vive allure vers la petite place forte où, pour célébrer leur victoire, les Franj s'enivrent incapables d'imaginer que leur destin est déjà scélé. Car Xérigordon offre un piège que les soldats de Kilij Arslan connaissent bien mais que ces étrangers sans expérience n'ont pas su déceler : son approvisionnement en eau se trouve à l'extérieur, assez loin des murailles, et les Turcs ont vite fait d'en interdire l'accès. Il leur suffit de prendre position tout autour de la forteresse, et de n'en plus bouger. La soif se bat à leur place.
.... Au bout d'une semaine, le meneur de l'expédition, un chevalier nommé Renaud, accepte de capituler si on lui accorde la vie sauve. Kilij Arslan, qui a exigé que les Franj renoncent publiquement à leur religion, n'est pas peu surpris quand Rénaud se dit prêt non seulement à se convertir à l'islam mais aussi à se battre aux côtés des Turcs contre ses propres compagnons. Plusieurs de ses amis, qui se sont prêtés aux mêmes exigences, sont envoyés en captivité vers les villes de Syrie ou en Asie centrale. Les autres sont passés au fil de l'épée.
Le jeune sultan est fier de son exploit, mais il garde la tête froide. Après avoir accordé à ses hommes un répit pour le traditionnel partage du butin il les rappelle à l'ordre dés le lendemain. Certes les Franj ont perdu près de six mille hommes, mais ceux qui restent sont six fois plus nombreux et c'est l'occasion ou jamais de s'en débarrasser.
.... Quand le corps à corps s'engage, les Franj sont déjà en déroute. Ceux qui étaient à l'arrière sont revenus en courant vers le camp où les non combattants sont à peine réveillés. Un vieux prêtre célèbre une messe matinale, quelques femmes préparent à manger. L'arrivée des fugitifs avec les Turcs à leurs trousses jette l'effroi. Les Franj fuient dans toutes les directions. Certains, qui ont tenté d'atteindre les bois voisins, sont vite rattrapés. D'autres, mieux inspirés, se barricadent dans une forteresse désaffectée qui présente l'avantage d'être adossée à la mer. Ne voulant pas prendre de risques inutiles, le sultan renonce à les assiéger. La flotte byzantine, rapidement prévenue, viendra les récupérer. Deux à trois mille hommes s'échapperont ainsi. Pierre l'Ermite, qui se trouve depuis quelques jours à Constantinople, a de ce fait, lui aussi, la sauve. Mais ses partisans ont moins de chance. Les femmes les plus jeunes ont été enlevées par les cavaliers du sultan pour être distribuées aux émirs ou vendues sur les marchés d'esclaves. Quelques jeunes garçons connaissent le même sort. Les autres Fanj, près de vingt mille sans doute, sont exterminés.
Les Franj arrivent, pp. 18-22.

2 A l'approche des Franj, Tripoli et sa région connaissent, gràce à la sagesse des cadis, un âge de paix et de prospérité que leurs voisins leur envient. La fierté des citadins, c'est leur immense la "maison de la culture", Dar-el-Ilm, qui renferme une bibliothèque de cent mille volumes, l'une des plus importantes de ce temps. La villee est entourée de champs d'oliviers, de caroubiers, canne à sucre, de fruits de toutes sortes aux récoltes abondantes. Son port connaît un trafic animé. ...
Les Franj ont repris leur marche vers le sud. Ils passent devant Tripoli avec une lenteur inquiétante. Jalal el-Mouk, qui les avait irrités, s'empresse de leur transmettre ses meilleurs voeux pour la continuation de leur voyage. Il prend soin d'y joindre des vivres, de l'or, quelques chevaux ainsi que des guides qui leur feront traverser l'étroite route côtière menant jusqu'à Beyrouth. Aux éclaireurs tripolitains s'ajoutent bientôt des chrétiens maronites de la montagne libanaise qui, à l'intar des émirs musulmans, viennent proposer leur concours aux guerriers occidentaux.
Les cannibales de Maara, pp. 59-60-61

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Le sultan et son allié commencent seulement à comprendre, en y croyant à peine, le curieux itinéraire des envahisseurs. En un sens, ils sont rassurés, car maintenant ils peuvent choisir le lieu de l'embuscade. Ce sera le village de Merzifun que les Occidentaux atteindront aux premiers jours d'août, abrutis par un soleil de plomb. Leur armée n'est guère impressionnante. Quelques centaines de chevaliers qui avancent pesamment, ployant sous des armures brûlantes, et, derrière eux, une foule bigarrée qui compte plus de femmes et d'enfants que de vrais combattants. Dès que la première vague de cavaliers turcs est lancée, les Franj lâchent pied. Ce n'est pas une bataille, mais une boucherie, qui se poursuit une journée entière. A la nuit tombée, Saint-Gilles s'enfuit avec ses proches sans même avertir le gros de l'armée. Le lendemain les derniers survivants sont achevés. Des milliers de jeunes femmes sont capturées qui iront peupler les harems d'Asie.
L'occupation (1100-1128), p. 84

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En l'espace de dix-sept mois, Tripoli, Beyrouth et Saida, trois des ülles les plus renommées du monde arabe, ont été prises et saccagées, leurs habitants massacrés ou déportés, leurs émirs, leurs cadis, leurs hommes de loi tués ou contraints à l'exil, leurs mosquées profanées. Quelle force peut encore empêcher les Franj d'être bientôt à Tyr, à Alep, à Damas, au Caire, à Mossoul ou - pourquoi pas ? - à Baghdad ? La volonté de résister existe-t-elle encore ? Chez les dirigeants musulmans, sans doute pas. Mais parmi la population des villes les plus menacées, la guerre sainte menée sans relâche au cours des treize-dernières années par les pélerins combattants d'Occident commence à produire ses effets : le jihad, qui n'était plus depuis longtemps qu'un slogan servant à orner les discours officiels, refait son apparition. Il est à nouveau prôné par quelques groupes de réfugiés, quelques poètes, quelques hommes de religion.
Ibidem, pp. 102-103

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Pendant des jours, Alep célèbre sa victoire. On chante, on boit, on égorge des moutons, on se bouscule pour contempler les étendards croisés, les heaumes et les cottes de mailles ramenés par les troupes, ou pour voir décapiter un prisonnier pauvre - les riches étant échangés contre rançon. On écoute déclamer sur les places publiques des poèmes improvisés à la gloire d'ILghazi : Après Dieu, c'est en toi que nous avons confiance ! Les Alépins ont vécu depuis des années dans la terreur de Bohèmond, de Tanérède, puis de Roger d'Antioche, beaucoup ont fini par attendre, comme une fatalité, le jour où, à l'instar de leurs frères de Tripoli, ils seraient forcés de choisir entre la mort et l'exil. Avec la victoire de Sarmada, voilà qu'ils se sentent renaître à la vie. Dans tout le monde arabe, l'exploit d'Ilghazi soulève l'enthousiasme. Jamais triomphe pareil n'avait été accordé à l'islam dans les années passées, s'écrie Ibü al-Qalanissi.
Un résistant enturbanné, p. 117

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Un an et demi plus tard,le 18 juin 1183, Saladin fait son entrée solennelle à Alep. Désormais, la Syrie et l'Egypte ne font plus qu'un, non pas nominalement, comme au temps de Noureddin, mais effectivement, sous-l'autorité incontestée du souverain ayyoubide. Curieusement, l'émergence de ce puissant Etat arabe qui les enserre chaque jour davantage n'amène pas les Franj à faire preuve d'une plus grande solidarité. Bien au contraire.
Tandis que le roi de Jérusalem, affreusement mutilé par la lèpre, sombre dans l'impotence, deux clans rivaux se disputent le pouvoir. Le premier, favorable à un arrangement avec Saladin, est dirigé par Raymond, comte de Tripoli. Le second, extrémiste, a pour porte-parole Renaud de Châtillon, l'ancien prince d'Antioche.
Les larmes de Saladin, p. 214

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En fait, la résistance des Franj sera courageuse mais brève, et sans illusions. L'encerclement de Jérusalem commence le 20 septembre. Six jours plus tard, Saladin, qui a installé son camp sur le mont des Oliviers, demande à ses troupes d'accentuer leur pression en vue de l'assaut final. Le 29 septembre, les sapeurs parviennent à ouvrir une brèche au nord de l'enceinte, très près de l'endroit par lequel les Occidentaux ont opéré leur percée en juillet 1099. Voyant qu'il ne sert plus à rien de poursuivre le combat, Balian demande un sauf-conduit et se présente devant le sultan.
Saladin se montre intraitable. N'a-t-il pas proposé aux habitants, bien avant la bataille, les meilleures conditions de capitulation ? Maintenant, le temps n'est plus aux négociations, car il a juré qu'il prendra la ville par l'épée comme l'avaient fait les Franj ! Le seul moyen de le délier de son serment, c'est que Jérusalem ouvre ses pones et s'en remette totalement à lui, sans conditions.
Ibidem, p. 229

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Après avoir traversé triomphalement l'Asie Mineure, l'empereur allemand arrive au printemps de 1190 devant Konya, le capitale des successeurs de Kilij Arslan, dont il force rapidement les portes, avant d'envoyer des émissaires à Antioche pour annoncer sa venue. Les Arméniens du sud de l'Anatolie s'en alarment. Leur clergé dépêche un messager à Saladin pour le supplier de les protéger contre cette nouvelle invasion franque. Mais l'intervention du sultan ne sera pas nécessaire.
Le l0 juin, par un temps de canicule, Frédéric Barberousse se baigne dans un petit cours d'eau au pied des monts Taurus, quand, sans doute victime d'une crise cardiaque, il se noie dans un endroit, précise lbn al-Athir, où l'eau arrive à peine à la hanche. Son armée se dispersa, et Dieu évita ainsi aux musulmans la malfaisance des Allemands, qui sont, parmi les Franj, une espèce particulièrement nombreuse et tenace.
Le sursis (1187-1244), p. 237

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Comme tous les grands dirigeants musulmans de son époque, Saladin a pour successeur immédiat la guerre civile. A peine a-t-il, disparu que l'empire est dépecé. Un de ses fils prend l'Egypte, un autre Damas, un troisième Alep. Fort heureusement, la plupart de ses dix-sept enfants mâles, ainsi que son unique fille, sont trop jeunes pour se battre, ce qui limite quelque peu le morcellement. Mais le sultan laisse aussi deux frères et plusieurs neveux qui veulent tous leur part de l'héritage et, si possible, le legs tout entier. Il faudra près de neuf années de combats, d'alliances et de trahisons et d'assassinats pour que l'empire ayyoubide obéisse à nouveau à un seul chef: al-Adel, "le Juste", l'habile négociateur qui a failli devenir le beau-frère de Richard Cæur de Lion.
Le Juste et le Parfait, p. 250

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Mais les Vénitiens visent plus haut. Ils essaient maintenant de convaincre les chefs de l'expédition de faire un détour par Constantinople afin d'installer sur le trône impérial un jeune prince favorable aux Occidentaux. Si l'objectif final dudoge est âridemment de don- rer à sa république le contrôle de la Méditerranée, les arguments qu'il avanoe sont habiles. Utilisant la méfiance des chevaliers envers les " hérétiques » grecs, leur faisant miroiter les immenses trésors de Byzance, expliquant à leurs chefs que le contrôle de la cité des Roum leur permettrait de lancer des attaques plus efficaces contre les musulmans, ils parviennent à emporter la decision. En juin 1203,la flotte vénitienne arrive devant Constantinople. ...
Les Roum n'étaient effectivement pas en mesure de se défendre, Non seulement leur armée était formée en bonne partie de mercenaires francs, mais de nombreux agents vénitiens agissaient contre eux à l'intérieur même de leurs murs. En avril l204, après à peine une semaine de combats, la ville était envahie et, pendant trois jours livrée au pillage et au carnage. Des icônes, des statues, des livres, d'innombrables objets d'art, témoins des civilisations grecque et byzantine, étaient volés ou détruits, et des milliers d'habitants égorgés.
Ibidem, pp. 253-254

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Nullement impressionné, le petit-fils de Gengis Khan proclame son intention de prendre la ville par la force. Avec, semble-t-il, des centaines de milliers de cavaliers, il avance, fin 1257, en direction de la capitale abbasside, détruisant sur son passage le sanctuaire des Assassins à Alamout, où une bibliothèque d'une valeur inestimable est anéantie, rendant difficile à jamais toute connaissance approfondie de la doctrine et des activités de la secte. Prenant alors conscience de l'ampleur de la menace, le calife décide de négocier. Il propose à Houlagou de prononcer son nom dans les mosquées de Baghdad et de lui décerner le titre de sultan.
Il est trop tard : le Mongol a définitivement opté pour la manière forte. Après quelques semaines de résistance courageuse, le prince des croyants est forcé de capituler. En personne, le l0 février 1258, il vient au camp du vainqueur et lui fait promettre de garder la vie sauve à tous les citadins s'ils acceptent de déposer les armes. En vain : dès qu'ils sont désarmés, les combattants musulmans sont exterminés. Puis la horde mongole se répand dans la prestigieuse cité, démolissant les bâtiments, incendiant les quartiers, massacrant sans pitié hommes, femmes et enfants, près de quatre-vingt mille personnes au total.
L'expulsion (1224-1291), p. 276

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C'est le vendredi 17 juin l29l que, disposant d'une supériorité militaire écrasante, l'armée musulmane pénètre enfin de force dans la cité assiégee (Acre). Le roi Henry et la plupart des notables s'embarquent à la hâte pour se réfugier à Chypre. Les autres Franj sont tous capturés et tués. La ville est entièrement rasée. ...
De fait, dans la foulée de son triomphe, Khalil décide de détruire, le long de la côte, toute forteresse qui pourrait un jour servir aux Franj s'ils cherchaient encore à revenir en Orient.
Ibidem, pp. 294-295

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