affaire illustrée, et très simplifiée, par le cinéaste Claude Chabrol dans "L'ivresse du Pouvoir", février 2006
Loïk Le Floch-Prigent

Vers "Textes et citations"

Janvier 2010 : Bis repetita, Loïk Le Floch-Prigent de nouveau en prison
Avril 2008 : André Guelfi, dit "Dédé la sardine", attaque en justice
Juin 2007 : Retour en prison
Mars 2007 : Emplois fictifs, la défense de Loïk Le Floch-Prigent
Janvier 2007 : Sauf exception, confirmation définitive des peines d'appel de 2005
Janvier 2006 : Encore renvoyé en correctionnelle ; les "obligés" de Maître François Mitterrand
Avril 2005 : Un marchand d'armes écroué à Bourges
Mars 2005 : Peines aggravées ou confirmées en appel
Novembre 2004 : Le Floch-Prigent accablé par son ancienne épouse ; Les "objets souvenirs" de Deviers-Joncour vendus ; les réquisitions du ministère public
Octobre 2004 : Tarallo charge Bongo
Juin 2004 : Le bon jour d'Alfred
Alfred ... :Sa fortune est introuvable ...
Mai 2004 : Alfred Sirven (5 ans ferme pour 173 millions d'euros détournés ...) libéré après trois ans et trois mois ...
Avril 2004 : Le Floch-Prigent (5 ans ferme le 12 novembre 2003) libéré pour raison de santé; Nathalie Ménigon non ; Joëlle Aubron oui
Janvier 2004 : Condamné le 12 novembre 2003 à quatre ans de prison, pour un détournement de 300 millions de francs, M. André Tarallo est libéré par la cour d'appel de Paris, le 7 janvier 2004, pour raison de santé.
Décembre 2003 : Prolongation pour un député européen
Novembre 2003 : Les condamnations, quelques exemples :
- Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d'Elf : 5 ans de prison ferme et 375 000 euros d'amende, pour des "achats personnels" d'environ 100 millions de francs (15,3 millions d'euros)
- Alfred Sirven, ancien directeur des affaires générales d'Elf : 5 ans ferme et 1 million d'euros d'amende, pour un "détournement" de 173 millions d'euros
- André Tarallo, ancien directeur des hydrocarbures : 4 ans ferme et 2 millions d'euros d'amende, pour un "détournement" de
- Alain Guillon, ancien directeur du raffinage : 3 ans ferme et 2 millions d'euros d'amende, pour un "prélèvement" de 10,6 millions d'euros
- Pierre Lethier : ancien colonel de la DGSE (renseignements) : 15 mois ferme et 1,5 million d'euros d'amende, pour un "détournement" de 39 millions d'euros (affaire de la raffinerie Leuna en Allemagne de l'Est, Mitterrand-Kohl)
- Maurice Bidermann, industriel : 1 an ferme et 1 million d'euros d'amende, pour avoir perçu 7,6 millions d'euros
- Fatima Belaïd, ancienne épouse de Loïk Le Floch-Prigent : 1 ans ferme et 1 million d'amende, pour avoir perçu, à l'occasion de son divorce, la modeste somme de 4,72 millions d'euros (une bonne affaire matrimoniale ?)
- Claude Richard, ancien avocat de Maurice Bidermann : 1 an ferme et 500 000 euros d'amende, pour avoir "mis son intelligence et ses compétences professionnelles au service de l'organisation de divers abus de biens sociaux"
- Jean-François Pagès, ancien directeur de l'immobilier : 1 an ferme et 150 000 euros d'amende, pour une "commission" de 2,4 millions d'euros
- Roger Aïello, ancien collaborateur d'André Tarallo : 1 an ferme et 150 000 euros d'amende, pour une "commission" de 2,74 millions d'euros
- Yves Vaerwarde, ancien député européen du parti d'Alain Madelin : 10 mois ferme et 200 000 euros d'amende, pour une "commission" de 1,22 million d'euros
- Daniel Léandri, ancien brigadier de police, homme "de confiance" de Charles Pasqua : 10 mois ferme et 200 000 euros d'amende, pour des "commissions" de 1,14 million d'euros
- Nadhmi Auchi, homme d'affaires irako-britannique, 15 mois avec sursis et 2 millions d'amende, pour une "commission" de 43 millions d'euros dans l'affaire du rachat par Elf du réseau pétrolier espagnol Cepsa-Ertoil
Juillet 2003 : Fin du procès
Juin 2003 : Eva Joly : J'ai été menacée de mort
Mai 2003 :
8 mai 2003 : Des révélations scandaleuses
6 mai 2003 : Une commission de 43 millions d'euros seulement
Avril 2003 :
30 avril 2003 : Jacques Chirac en cause ; Le Floch accusé de vol par Jaffré (Jaffré : salaire annuel 11,3 millions de francs en 1998, 210 000 stock-options (environ 40 millions de francs))
28 avril 2003 : François Mitterrand savait tout : Elf c'était Dallas et l'allemagne de l'Est une belle "affaire"
23 avril 2003 : Maurice Bidermann, l'intermédiaire millionnaire (en dollars)
22 avril 2003 : Mitterrand et Pasqua en cause, l'Afrique sous Jaffré ...
16 avril 2003 : Le Floch bien entubé par Fatima; Mitterrand aurait couvert ...
2 avril 2003 : 5 millions de dollars pour Steineir, l'ami de Bidermann
1er avril, Le Floch et l'ami Maurice
Mars 2003 : Tarralo dénonce Le Floch
Le Floch le dit : tous les partis étaient "arrosés" (sauf le Front national)
Novembre 2002 : Alfred prend la défense de Christine
0ctobre 2002 : Loïk Le Floch Prigent veut tout dire ... Chirac était au courant ...
Octobre 2002 : Encore Jaffré
Octobre 2002 : Toujours Jaffré
Août 2002 : Jaffré est en cause
Juillet 2002 : Nouvelle enquête sur une commission de 70,8 millions d'euros ?
11 avril 2002 : Alfred Sirven adopte une "défense de parrain"
Un passeport payé 2,5 millions de francs

17 mars 2002 : Un non lieu surprenant
16 mars 2002 : Le banquier d'Elf victime d'un attentat
29 janvier 2002 : Françoise Sagan, Elf et le fisc
19 décembre 2001 : Un milliard de francs détournés ; les trois hommes clefs
15 décembre 2001 : Alfred Sirven "avoue"
30 novembre 2001 : Nouvelles accusations
Elf en Espagne
Alfred Sirven
Les confessions de l'ex-banquier d'Elf

Emploi fictif : L'ami golfeur de Mitterrand accuse l'ancien président

Le docteur Raillard, soupçonné d'avoir bénéficié d'un emploi fictif chez Elf, a affirmé à la juge Eva Joly que François Mitterrand était intervenu dans cette embauche. Laurent Valdiguié, Le Parisien, 3 juin 2001, p. 11.

LE DOCTEUR Laurent Raillard a mis en cause François Mitterrand dans l'affaire Elf.
Il a en effet expliqué sur procès-verbal le rôle de l'ancien président, un ami intime, dans son embauche par le groupe pétrolier. Cette mise en cause s'est déroulée mercredi dernier, au pôle financier, dans le bureau de la juge Eva Joly, au moment même où, au palais de Justice, était rendu le jugement Dumas-Deviers-Joncour, le tribunal condamnant l'ancien ministre de François Mitterrand à six mois de prison ferme.
Mis en examen en 1997 pour recel d'abus de biens sociaux dans l'affaire Elf, Laurent Raillard fait partie des 44 employés présumés fictifs du groupe pétrolier. Sous le nom de code d'Overseas Maple, le nom d'une société domiciliée à Hongkong, et via la Suisse, le docteur Raillard a bénéficié d'un salaire de 50 000 F mensuels et d'une carte bleue, soit de 2 millions de francs au total, pour des prestations que la justice cherche encore à élucider.

Une partie de golf aurait éclairci son avenir
Ami landais de François Mitterrand, Laurent Raillard a été en quelque sorte « professeur de golf » de l'ancien président pendant ses deux septennats. Les deux vieux amis, voisins dans les Landes, jouaient ensemble tous les lundis et jeudis matin sur des greens de la région parisienne.
Au cours de l'une de ces parties, en 1989, le « professeur » Raillard évoque sa situation avec François Mitterrand. Il vient de vendre, en 1988, son cabinet médical de radiologie. Il s'est occupé de l'organisation du Congrès mondial de la radiologie, courant 1989 à Paris. Michel Rocard, alors Premier ministre, vient de lui confier une mission sur « l'imagerie médicale ». « François Mitterrand a dit qu'il fallait que je sois honoré pour les travaux que j'effectuais, nous a expliqué le docteur Raillard. Il a d'abord envisagé de me nommer à un poste officiel. N'étant pas fonctionnaire, je ne pouvais pas. Il m'a dit qu'il allait trouver une solution. » Quelque temps plus tard, c'est la « solution Elf » qui s'impose. Devant la juge Eva Joly, Laurent Raillard ne s'est pas souvenu qui, de Loïk Le Floch-Prigent ou d'Alfred Sirven, l'avait contacté. Toujours est-il que, grâce à l'intervention de François Mitterrand, le docteur golfeur s'est rapidement retrouvé dans un avion privé d'Elf où, en compagnie d'Alfred Sirven, il a fait l'aller-retour Paris-Genève en une journée pour y ouvrir un compte bancaire et remplir un contrat de travail.
Un emploi fictif ? Seule la justice pourra l'affirmer. Les avocats du Dr Raillard assurent que leur client a bel et bien travaillé pour « la France », rédigeant son rapport « L'imagerie médicale, de la France vers l'Europe, 21 propositions ».
« Après ce témoignage, s'il était encore vivant, François Mitterrand serait vraisemblablement entendu comme témoin dans l'affaire Elf », confie un juriste. Loïk Le Floch-Prigent risque, lui, de l'être. Cela tombe d'ailleurs assez bien pour lui. Déterminé à « prendre ses responsabilités », Le Floch ne cesse désormais d'affirmer avoir agi « sur ordre de François Mitterrand ».

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Les confessions de l'ex-banquier d'Elf

L'ANCIEN fondé de pouvoir d'Elf en Suisse a avoué. Entendu comme témoin par le juge Renaud Van Ruymbeke le 29 octobre dernier (2001), Claude Gosselin a reconnu avoir géré la face la plus secrète du groupe pétrolier. Il gérait les comptes bancaires d'Elf au Liechtenstein, un des paradis fiscaux les mieux protégés, et ordonnait les transferts « vers les destinataires finaux ». « Il fallait la plus grande discrétion », assure Claude Gosselin devant le magistrat. Pour préparer son interrogatoire, l'ancien financier d'Elf a préparé un mémo de deux pages, qu'il a remis au juge. Dans ce mémo, toute l'histoire secrète d'Elf et de ses dérapages. « Le principe », commence Claude Gosselin : « Pour répondre aux exigences des dirigeants de pays producteurs de pétrole brut, mettre en place un dispositif permettant le versement (...) de commissions basées sur les quantités achetées. » En clair, Elf et ses partenaires africains ont mis en place un système « d'abonnements » occultes, puisque « non soumis aux douanes », comme le précise le fondé de pouvoir.

Un pourcentage sur chaque baril vendu à Elf
A la fin des années soixante-dix, le directeur financier d'Elf organise donc un circuit opaque via « les Bermudes ou Jersey », qui permet de sortir des fonds du circuit officiel. Les sommes atterrissent ensuite « dans des sociétés offshore, domiciliées au Liechtenstein chez un cabinet d'avocats », des « Anstaldts ». Quatre pays africains sont cités par le fondé de pouvoir : le Gabon, le Congo, le Nigeria et le Cameroun. Ainsi, dans ces quatre pays, pour chaque baril de pétrole vendu à Elf, un pourcentage, en francs, vient alimenter des comptes secrets au Liechtenstein. Ces caisses noires alimenteront ensuite les comptes privés des dirigeants africains. Comment ? « Peu à peu le rôle d'André Tarallo s'est élargi, confie le fondé de pouvoir, et c'est lui qui me transmettait les instructions manuscrites. (...) Ces instructions avaient pour but de sortir des Anstaldts les montants destinés aux bénéficiaires finaux. C'était une règle absolue : toutes les instructions écrites devaient être visée par le président du groupe. » Claude Gosselin assure ainsi que Loïk Le Floch-Prigent visait une à une toutes les instructions de transferts de fonds. Des ordres suffisamment secrets pour que le fondé de pouvoir veille ensuite « personnellement » à leur destruction. Mais où allait l'argent ? Un seul nom de bénéficiaire est cité par le fondé de pouvoir : Omar Bongo, le président du Gabon.

« Aucune indication du nom du bénéficiaire »
Et Alfred Sirven interroge le juge Van Ryumbeke ? L'ancien numéro deux d'Elf n'avait pas le pouvoir direct de débloquer les fonds des « Anstaldts », mais Claude Gosselin se souvient de mots manuscrits d'André Tarallo comprenant la mention « affaire suivie par M. Sirven ». Il se souvient aussi d'un « budget d'environ 1 million de dollars » alloué par le président d'Elf à Alfred Sirven. « Les petits papiers généralement manuscrits, écrits de la main d'André Tarallo », mentionnaient un nom de banque et un numéro de compte, poursuit Claude Gosselin. « Sans indication du nom du bénéficiaire qui était donc incontrôlable », ajoute-t-il. C'est l'impasse dans laquelle se trouve aujourd'hui l'affaire Elf et ses volets africains. Le Floch, pour sa part, assure qu'il pouvait être mis devant le fait accompli et tout ignorer, lui aussi, des véritables bénéficiaires. André Tarallo, l'ancien Monsieur Afrique du groupe, se retrouve donc en première ligne. Relaxé dans l'affaire Dumas, alors que Le Floch-Prigent et Sirven ont été lourdement condamnés, l'ancien Monsieur Afrique, âgé de 75 ans, est cerné. Le juge Van Ruymbeke l'a de nouveau mis en examen en fin de semaine dernière, comme l'a indiqué « le Figaro » d'hier. En vrac, la nouvelle mise en examen, pour « complicité d'abus de biens sociaux », vise neuf volets de la tentaculaire affaire Elf. Parmi eux, les six « Anstaldts » luxembourgeoises : Ferana, Bussar, Iserco, Pimarex, Timor et Versima. Qui se cache derrière les millions de francs détournés à travers ces structures ? Les juges ont deux mois pour comprendre.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, 13 novembre 2001, p. 16

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Nouvelles accusations contre Le Floch-Prigent

LENTEMENT mais sûrement, le ton monte entre André Tarallo, l'ancien Monsieur Afrique d'Elf, et Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien PDG d'Elf. Depuis le début de l'instruction, en 1994, les deux hommes, principaux animateurs du groupe entre 1989 et 1993, s'étaient ménagés, mais la donne a changé en avril, le jour de la relaxe de Tarallo au procès Dumas et à la condamnation de Le Floch-Prigent à quatre ans de prison. Depuis, les échanges entre les deux mis en examen, par juges interposés, ne sont plus à fleuret moucheté. Entendu jeudi après-midi (29 novembre 2001) par le juge Renaud Van Ruymbeke, André Tarallo a franchi un cran supplémentaire en direction de l'ancien patron d'Elf. « Le Floch-Prigent avait-il connaissance de l'existence des comptes Centuri, Colette et Bondpartners ? », questionne le juge, à propos des trois comptes découverts en Suisse et sur lesquels ont transité des millions détournés d'Elf. Réponse de Tarallo : « Oui, il savait que j'avais des comptes à la BDG de Lausanne, à l'UBP de Genève et chez Bondpartner, sans en connaître les noms. » Nouvelle question : « Avait-il connaissance de l'existence des comptes de M. Sirven ? » Réponse en forme de missile : « De la même manière qu'il avait connaissance de l'existence de mes comptes ». Le juge poursuit : « Le Floch-Prigent avait-il connaissance de l'alimentation de vos comptes et de ceux de M. Sirven ? » Réponse lapidaire : « Il avait connaissance des mouvements financiers qui ont alimenté ces comptes. »

Affrontement
Autre peau de banane, le compte Arix, sur lequel les magistrats enquêtent depuis plusieurs mois. Les juges, outre Sirven et Tarallo soupçonnent une troisième personne, dont ils ignorent encore l'identité, d'avoir été « cocontractant » sur ce compte occulte. Van Ruymbeke questionne donc André Tarallo sur le troisième homme. Réponse tout en allusion : « Vous m'avez posé la question plusieurs fois et j'ai fait appel à mes souvenirs. J'ai également posé la question à M. Taverney (NDLR : le banquier) . Nous avons l'un et l'autre le souvenir de M. Sirven nous disant que la troisième personne était quelqu'un que nous connaissions. Il ne nous a pas donné son nom et il a ajouté qu'il devait au préalable parler de cette question avec M. Le Floch-Prigent. » Comment les juges devront-ils interpréter cette réponse ? L'affaire Elf, dans sa dernière ligne droite, vire à l'affrontement entre les principaux protagonistes.
L. V., Le parisien, 30 novembre 2001, p. 17

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Sirven, Elf et les «fonds secrets»
Pour la première fois depuis son arrestation, l'ancien n°2 d'Elf avoue avoir reçu de l'argent à titre personnel. Il explique également qu'une partie des sommes retrouvées sur ses comptes suisses était «des fonds secrets», soit une véritable caisse noire de la compagnie pétrolière.

S'il ne distille probablement qu'une part de sa vérité, Alfred Sirven a bel et bien cessé de se dérober aux questions des magistrats de l'affaire Elf. Histoire de réaffirmer la stratégie qu'il semble s'être définie et de se démarquer de certains autres acteurs du dossier, l'ancien directeur des «affaires générales» de la compagnie pétrolière a ainsi déclaré jeudi, en préambule d'une audition par le juge Renaud Van Ruymbeke: «Je m'estime responsable de mes actes et je suis prêt à en assumer les responsabilités, mais je laisse aux autres protagonistes le soin de prendre eux-mêmes, en toute conscience, leurs responsabilités.»
A cette déclaration d'intention, Alfred Sirven a donné une réelle consistance. Pour la première fois depuis son arrestation aux Philippines en février dernier, il a expliqué avoir reçu de l'argent à titre personnel, expliquant par ailleurs qu'une autre partie des sommes retrouvées sur ses comptes suisses était «des fonds secrets», soit une véritable caisse noire de la compagnie pétrolière.

Ces explications, livrées par Sirven sur procès-verbal, portent sur le dossier complexe des assurances. Ce volet de l'affaire Elf, initié par le juge suisse Paul Perraudin, a montré qu'à la fin des années 80 les multiples contrats d'assurance du groupe avaient été centralisés entre les mains d'une seule société de courtage dirigée par Mathieu Valentini, un homme d'affaires aujourd'hui décédé proche de d'André Tarallo et André Guelfi. Toujours selon la justice, ce système aurait permis de dégager plusieurs centaines de millions de francs de commissions occultes versées en Suisse. Commissions divisées ensuite en trois et dont les destinataires sont loin d'être totalement identifiés.

Interrogé sur la justification de ce système centralisé des assurances, Alfred Sirven n'a pas hésité à affirmer qu'entre 1989 et 1996 il avait permis à Elf de réaliser «des économies d'un montant très largement supérieur à un milliard de francs». Mais le point crucial de l'interrogatoire de jeudi résidait dans les commissions liées à ce système. «Tout le monde sait qu'un accord professionnel avait été conclu (...) concernant le montant des commissions normales et légales rétrocédées comme dans tous les contrats de ce type dans cette profession» , a d'abord expliqué Alfred Sirven. Mais le meilleur est à venir.

«A ce stade, je veux me démarquer de l'attitude adoptée par les autres personnes sur cette question des assurances, reprend-il. Je tiens à dire que Mathieu Valentini m'a dit que dans la répartition de ces commissions il m'en donnerait personnellement une part précisant qu'il s'agissait de l'argent de sa société qu'il touchait normalement en rémunération de ces services.» Sirven reconnaît donc bien avoir «touché», même s'il jure qu'il s'agissait d'argent propre.

Reste pourtant à connaître les bénéficiaires des autres parts. «Un certain temps, trois, quatre mois peut-être se sont écoulés à l'issue desquels le besoin de fonds secrets s'est fait sentir et que les questions se sont posées à nous sur la manière de les dégager», poursuit-il.«Qui cela, nous?» demande le juge Van Ruymbeke. «Essentiellement M. Tarallo et moi, réplique Sirven.

A la suite de cela, autant que je m'en souvienne, on est arrivé à un tiers pour moi, un tiers pour les fonds secrets, quoique dans mon esprit il s'agissait plutôt de quarts que de tiers.» Quant au destinataire du troisième tiers, si les juges soupçonnent clairement André Tarallo, Sirven réplique sèchement: «Ce n'était pas mon problème», mais fait référence à un cercle divisé en quatre quarts auquel «plusieurs fois nous avions fait référence et que nous appelions le «testament de Mathieu» (Valentini).
Ainsi définie sur le dossier des assurances, cette «clé de répartition» des commissions aurait ensuite servi de modèle sur d'autres dossiers. «Les assurances, c'était la première affaire concernant les fonds secrets et je m'aperçois aujourd'hui que cela a créé un précédent qui a ensuite conditionné la politique future adoptée pour les fonds secrets.»

Un mode opératoire identique a d'ailleurs été mis en œuvre sur l'achat d'avions par le groupe Elf, donnant lieu au versement de commissions alimentant les comptes helvétiques de Sirven, celui-ci affirmant toutefois que l'argent était là destiné en totalité aux «fonds secrets». A croire l'ancien directeur des «affaires générales», une partie du magot découvert en Suisse était donc la véritable caisse noire de la société Elf. Et, toujours d'après lui, il était le seul gestionnaire avec André Tarallo. Sur cet aspect du dossier, Alfred Sirven semble donc bel et bien tenir sa promesse et «assumer».

Il n'a, pour autant, pas souhaité en dire plus sur les véritables destinataires de l'argent amassé dans cette caisse noire. «Je vous parlerai ultérieurement de la destination de ces fonds secrets en général et de mon rôle en particulier», a-t-il promis au juge Renaud Van Ruymbeke. Reste à savoir si Alfred Sirven tiendra là encore sa promesse.
Eric Decouty, Le Figaro, Publié le 15 décembre 2001, page 9

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Les trois hommes clés

Loïk Le Floch-Prigent, 58 ans. PDG d'Elf de 1989 à 1993, mis en examen 33 fois, l'ancien super-patron est soupçonné d'avoir supervisé les détournements. Devant les juges, depuis cinq ans, il nie tout et assure n'avoir rien touché. S'il est vrai qu'aucun compte étranger à son nom n'a jamais été découvert, l'enquête démontre qu'il a néanmoins bénéficié de sommes puisées dans les comptes suisses de Sirven. Le Floch entend démontrer que ces virements ont eu lieu à son insu. Déjà condamné à trois ans et demi de prison dans le volet Dumas.

Alfred Sirven, 74 ans. Directeur des affaires générales sous Le Floch, en cavale à partir de 1996, avant d'être cueilli dans son refuge philippin, il est soupçonné d'avoir piloté les détournements. L'enquête suisse l'accable, son nom est derrière tous les comptes, mais Sirven reste globalement silencieux. Depuis février, ses interrogatoires, souvent reportés, apportent aux juges plus de questions que de réponses. « L'attitude correcte est de ne parler d'aucun nom », a-t-il dit aux juges. Déjà condamné à quatre ans dans le procès Dumas.

André Tarallo, 74 ans. Ancien Monsieur Afrique d'Elf, bien avant la présidence de Le Floch, cet ancien condisciple de Jacques Chirac à l'ENA est soupçonné d'avoir profité à titre personnel de sommes détournées. Lui aussi s'en défend, en expliquant qu'il gérait des fonds pour le compte de chefs d'Etat africains. C'est lui qui a mis les juges sur la piste des « abonnements », ces pourcentages pris sur la production de pétrole et alimentant des caisses noires. Relaxé dans l'affaire Dumas.
Le Parisien , mercredi 19 décembre 2001, p. 15

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Comment Alfred Sirven a détourné 1 milliard de francs (150 millions d'euros)

C'EST UNE FRESQUE financière de 3 mètres carrés, et elle tient sur vingt-trois feuilles de format A 3. Ce tableau, inédit à ce jour, met à plat tout l'argent d'Alfred Sirven sorti des caisses d'Elf. Derrière les flèches, les numéros de comptes bancaires à travers le monde, 1 milliard de francs (150 millions d'euros) aurait ainsi été détourné via un circuit financier d'une grande complexité conçu... pour ne jamais être découvert. Sur ce milliard, 800 millions de francs (121,9 millions d'euros) environ seraient revenus en France, sous diverses formes, dont 250 millions de francs (38,1 millions d'euros) dans des valises (la filière Oscar) et une centaine de millions de francs en achat de meubles, bijoux ou propriétés. Les 200 autres millions de francs (30,5 millions d'euros), en revanche, auraient été blanchis dans un circuit financier international que le juge suisse Paul Perraudin a fini par démasquer.

Un dédale de comptes bancaires
Ce grand tableau, arrivé voilà peu dans le dossier d'instruction français de la tentaculaire affaire Elf, représente plusieurs années de travail du magistrat suisse. Ligne comptable après ligne comptable, ce juge a remonté les filières financières mises en place par Sirven et ses complices. Un travail de titan sans lequel aucun juge français n'aurait jamais pu comprendre où était passé l'argent. Les fonds d'Elf parviennent d'abord en Suisse, repartent au Liechtenstein, se cachent derrière des sociétés de Panama où de l'île Tortola dans les îles Vierges britanniques, reviennent au Liechtenstein, sortent des comptes en cash, rentrent à nouveau dans d'autres comptes, repartent encore dans d'autres paradis fiscaux, puis atterrissent en partie en cash aux Philippines.
Face à cette démonstration financière, Sirven, arrêté en pleine cavale en février dernier, est resté jusque-là muet. Devant le juge Van Ruymbeke, la semaine dernière, comme l'a révélé « le Figaro », l'ancien directeur des affaires générales d'Elf a timidement reconnu avoir perçu une minuscule partie des fonds concernant un des volets du dossier, celui des assurances. Lors de son précédent interrogatoire déjà, le 29 novembre (2001), Sirven avait reconnu avoir perçu des commissions en marge de la renégociation des contrats d'assurances du groupe pétrolier. « La situation des assurances d'Elf était chaotique, a-t-il dit. Il fallait remédier à cette situation dispendieuse et regrouper tout cela. » Selon lui, cette renégociation des assurances d'Elf, trois mois après l'arrivée de Le Floch à la tête de la compagnie pétrolière, aurait donné lieu à une première « clé de répartition » secrète. Ensuite, il aurait continué de percevoir un tiers de ce qu'il appelle les « fonds secrets d'Elf ». « J'avais un panier, je recevais ce qui tombait dedans, mais je n'avais aucune action sur le fait que cela tombe dedans, a-t-il dit au juge, je ne connaissais absolument pas la mécanique de ce système. » Ces déclarations convaincront-elles les magistrats français ?

Peu probable à la lecture du tableau envoyé par le juge Perraudin. Selon l'enquête suisse, Alfred Sirven était personnellement impliqué à tous les étages de la nébuleuse financière mise sur pied à travers le monde pour masquer les détournements. Soit il ouvre directement les comptes, soit il bénéficie des transferts de fonds, soit il connaît les prête-noms qui gèrent les comptes en bout de chaîne. Devant le juge suisse, Sirven a nié l'essentiel de ces accusations et, pour l'heure, celui dont Christine Deviers-Joncour disait qu'il pouvait « faire sauter vingt fois la République » reste muet. Incarcéré depuis février, il refuse de répondre à la plupart des questions des juges. « Je réserve ma réponse », répète-t-il souvent. En novembre, il avait d'abord affirmé qu'il ne faisait que gérer une partie des fonds pour le compte d'un ancien président du Congo. Mais ce dernier a démenti aussitôt. Accablé par le dossier, Alfred Sirven, le dernier détenu de l'affaire Elf, apparaît aujourd'hui plus isolé que jamais.
Laurent Valdiguié, Le Parisien , mercredi 19 décembre 2001, p. 15.

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Sagan rattrapée par le fisc et Elf. Le procès pour fraude de l'écrivaine a eu lieu hier (29 janvier 2002), en son absence.

«Ma cliente ne sait pas à ce jour faire la différence entre 100 francs et 100 millions de francs.» L'avocat de Sagan

Une des nombreuses anecdotes de l'affaire Elf s'est achevée hier devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris, qui jugeait la romancière Françoise Sagan pour «fraude fiscale». En son absence, et après un report d'audience. Une partie de la somme dissimulée aux services fiscaux (610 000 euros sur les 839 000 contestés) lui avait été versée par André Guelfi, un des célèbres intermédiaires de l'affaire Elf, en contrepartie de l'intervention, en 1992, de Françoise Sagan auprès de François Mitterrand.

A l'époque, André Guelfi négociait l'entrée de la compagnie pétrolière en Ouzbékistan. Une partie a priori difficile puisque ce jeune Etat n'avait alors pas les faveurs du Quai d'Orsay. La manoeuvre consistait à faire porter par Sagan à l'Elysée une lettre du président ouzbek, Islam Karimov, afin que Mitterrand encourage le Pdg d'Elf, Loïk Le Floch-Prigent, à investir en Asie centrale, en chargeant Guelfi de mener le projet. Deuxième intervention de Sagan en 1993, lorsqu'elle écrit à François Mitterrand, un ami personnel, pour qu'il reçoive à l'Elysée un proche collaborateur de Karimov en voyage à Paris. Pour ce rôle de Mata-Hari, Françoise Sagan devait toucher une part des commissions distribuée sur lors des négociations. Fort de cet entregent, André Guelfi permet la signature d'un contrat d'exploration entre Elf et l'Ouzbékistan. Lors d'un voyage avec Le Floch-Prigent à Tachkent, la capitale, le président Karimov félicite André Guelfi, présenté comme le grand artisan de ces fructueuses relations.

Les recherches ont pourtant été abandonnées en 1994 après le départ de Le Floch-Prigent de la présidence d'Elf. Mais André Guelfi a bien versé 610 000 euros ­ il affirme même avoir donné beaucoup plus ­ à Françoise Sagan, qui ont servi à rénover son manoir de Barneville (Calvados), ravagé lors d'un incendie en 1991 et qu'elle a revendu depuis. Multipliant les déclarations contradictoires pendant l'enquête, la romancière a finalement reconnu avoir perçu cette somme, mais a nié toute intention de frauder le fisc en invoquant «une manipulation» et un dilettantisme certain dans la gestion de ses comptes.

L'auteur de Bonjour tristesse n'a, il est vrai, jamais eu une réputation d'épargnante. Agée de 66 ans, elle était absente hier lors de l'audience pour des raisons de santé, attestées par des expertises médicales. Son avocat, Me Pierre Haïk, a expliqué que «la confusion est réelle, l'oubli certain, l'absence de mémoire avérée. Il faut replacer cette affaire dans le contexte particulier lié à la personnalité particulière de Françoise Sagan. (...) Ma cliente ne sait pas à ce jour faire la différence entre 100 francs et cent millions de francs», comme l'ont rapporté l'AFP et Reuters. Le représentant du parquet, Paul Pierson, a requis une peine de prison avec sursis et une amende de 50 000 euros. «Je ne vois pas sur quelle base vous ne pourriez pas la condamner à une peine d'emprisonnement. Mais, au regard de sa santé déficiente, vous assortirez cette peine du sursis», a-t-il expliqué. Le jugement sera rendu le 26 février.
Par Fabrice TASSEL, Libération, Le mercredi 30 janvier 2002

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L'ancien banquier d'Elf visé par un attentat

MERCREDI 13 MARS, 22 h 30 : une explosion secoue le tranquille village de Corsier, près de Genève, en Suisse. La villa d'un ancien haut responsable d'Elf, Jack Sigolet, 66 ans, vient d'être visée par une bombe. Le toit du bassin de la piscine s'est complètement effondré. L'aile nord de la belle demeure a été touchée par la déflagration, comme l'a décrit hier le journal suisse « la Tribune de Genève ». Une baie vitrée a volé en éclats et des fissures sont apparues dans les murs. Une enquête a été ouverte par le ministère public de Berne et des experts de la police technique et scientifique se sont rendus sur place.
Homme de l'ombre et du secret, Jack Sigolet a longtemps été au coeur des relations entre Elf et les pays africains. Proche d'André Tarallo ­ le Monsieur Afrique du groupe ­, il a présidé jusqu'en 1996 la Fiba, une discrète banque appartenant à la fois au groupe pétrolier et à la famille d'Omar Bongo, le président du Gabon. Plusieurs pays africains et leurs dirigeants ont eu des comptes à la Fiba jusqu'à sa récente liquidation. Depuis 1996, Jack Sigolet, spécialiste des préfinancements pétroliers, conseille plusieurs chefs d'Etat africains. En bon Bourguignon, il possède, aux côtés d'André Tarallo, une parcelle de vigne à Puligny-Montrachet...

Lettres de menaces et voitures incendiées
Hier après-midi, Sigolet a décrit aux enquêteurs suisses son environnement professionnel et privé. Selon l'un de ses proches, l'homme d'affaires recevait jusqu'à il y a encore trois mois des lettres de menaces, dans le but, semble-t-il, de le racketter.
Ce n'est pas la première fois que des bombes sautent dans l'entourage de Jack Sigolet. En 1998, sa voiture avait pris feu devant son domicile, en banlieue parisienne. En septembre 1999, c'est celle de sa femme qui explosait, près de Sainte-Maxime (Var) ! Des coups de fil anonymes, pendant des mois, avaient rendu leur vie impossible. L'homme d'affaires était en fait intervenu dans le financement, en 1997, d'un achat d'armes (hélicoptères, missiles, etc.) effectué par le président congolais Pascal Lissouba à un marchand belge installé en France, Jacques Monsieur. Un dossier instruit en France et en Belgique. Rencontrant des difficultés pour se faire payer, Jacques Monsieur n'avait pas hésité à se faire menaçant. L'année dernière, l'affaire avait néanmoins été réglée.
Laurent Léger, Le Parisien, samedi 16 mars 2002, p. 15.

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Un non-lieu surprenant
C'est une information RTL.
Cinq ans après le vol de documents scellés liés à l'affaire Elf dans les bureaux de la Brigade financière à Paris, une juge a rendu une ordonnance de non-lieu qui met fin aux poursuites. Un témoin avait pourtant accusé des policiers d'être les auteurs de ce fric-frac. Apparemment, il n'a pas convaincu la justice.

"Enterrement de première classe"
C'est dans le plus grand secret -en novembre 2001- que la juge Marie-Paule Moracchini a rédigé son ordonnance de non-lieu. La justice n'a pas pu résoudre un des plus mystérieux cambriolages opéré au printemps 1997 dans le saint des saints de la police : le vol d'un carton de scellés à la Brigade financière.

Gardes à vue. Perquisitions.
Des policiers liés a une entreprise de sécurité privée sont accusés, désignés par Eric Stirlen. Aujourd'hui, son avocat ne comprend pas la décision de justice.
Me Bruno Illouz sur RTL : "Je suis surpris car monsieur Stirlen ayant désigné les auteurs, selon lui, de ce vol, cela auarit mérité au moins qu’on vérifie la véracité de ces accusations. Il met en cause des policiers qui seraient auteurs de ce cambriolage. Il donne leur identité. Je ne dis pas que mon client détient l’Evangile. Ce non-lieu est digne d’un enterrement de première classe..."

Les document disparus concernaient André Tarallo, présenté comme le "Monsieur Afrique" d'Elf Aquitaine.
Xavier Beneroso, rtl.info 17 mars 2002.

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Alfred Sirven adopte une « défense de parrain »
Interrogé pendant deux jours par le juge Van Ruymbeke, Alfred Sirven s'est muré dans le silence et n'a rien révélé sur l'argent détourné. Rien ne semble l'ébranler, cependant ses comptes bancaires, eux, parlent. Il est de nouveau face au juge aujourd'hui.

CE SONT les derniers interrogatoires de la tentaculaire affaire Elf. Jusqu'au bout, Alfred Sirven ne cède rien. Interrogé lundi et mardi par le juge Van Ruymbeke, qui l'a confronté à André Tarallo, l'ex-bras droit de Loïk Le Floch-Prigent s'est une nouvelle fois muré dans un mutisme, refusant de rentrer dans le détail des sommes détournées. Il s'est borné à déclarer que les fonds utilisés par lui « l'ont été dans l'intérêt de la société Elf ». Pourtant, les derniers calculs effectués par le juge Van Ruymbeke chiffrent à 1 134 967 754 F (173 024 718,69 €) le montant des sommes prélevées des caisses d'Elf par Alfred Sirven.

Une phrase ambiguë
Mis en examen notamment pour recel d'abus aggravé d'abus de biens sociaux, l'ancien numéro deux du groupe pétrolier, rattrapé en cavale, risque dix ans de prison. Mais rien, depuis son arrestation en février 2001, ne semble l'ébranler. « Une défense de parrain », lâche un enquêteur, qualifiant ainsi « le mur du silence » que le détenu oppose au juge lors de leur face-à-face. Aux dernières questions du magistrat, synthétisant sept ans d'enquête, Alfred Sirven réplique des phrases sèches comme « je ne souhaite pas répondre », « je n'ai aucue observation à faire », « je n'ai rien à ajouter » ou carrément « je suis fatigué ».

Lundi soir, pourtant, à l'issue de la première audition de la semaine, il a laissé entendre qu'il pourrait s'expliquer sur certains mouvements de fonds, citant même, sous forme de boutade, le nom d'une candidate à la course présidentielle. Mais le lendemain, plus rien. Sirven a commencé son audition par une déclaration, évoquant « l'absence de preuve », « une clôture précipitée du dossier », avant de réclamer « les pièces justificatives bancaires ». « L'intégralité des pièces sont à la disposition de vos conseils depuis le 15 octobre 2001 », a répliqué le juge. En toute fin d'audition, interrogé sur d'éventuels financements politiques, Sirven a lâché une phrase ambiguë dont il a le secret : « Je n'ai jamais versé un sou au Front national. » « Doit-on en déduire, lui demande aussitôt le juge, que vous avez financé d'autres partis politiques ? » Réponse de Sirven : « Je confirme mes précédentes déclarations. » Un roc.

Une somme ahurissante en liquide
Mais si Alfred Sirven ne parle pas, ses comptes bancaires, eux, ont largement parlé. Pour les derniers interrogatoires de cette semaine, le juge Van Ruymbeke a d'ailleurs rédigé une série de tableaux de synthèse. Ainsi, Sirven a sorti en liquide des caisses d'Elf la somme ahurissante de 325 MF (49 545 930,60 €). Il refuse de s'expliquer sur leur usage. Il ne se « souvient pas » du détail de la gestion de ses comptes. Les enquêteurs chiffrent aussi à 79 MF les dépenses d'antiquaires signées Sirven. Il a aussi dépensé pour 12 MF de bijoux Cartier. Sa villa en Espagne, à Ibiza, lui a coûté près de 12 MF et son château de Tilly 3 MF.

Dans le même temps, sur ses différents comptes bancaires dans des paradis fiscaux, les enquêteurs chiffrent à 345 MF les sommes que Sirven a versées à des tiers (identifiés ou non) et ont découvert la trace de 347 MF transférés en 1996 au Lichenstein et à Monaco. L'ancien para reconverti dans les affaires s'expliquera-t-il un jour sur ces fonds ? Il est interrogé pour la toute dernière fois aujourd'hui. C'est sa dernière chance.

Laurent Valdiguié Le Parisien , jeudi 11 avril 2002, p. 17

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Un passeport payé 2,5 millions de francs

A GENEVE, les investigations continuent pour tenter de savoir où se sont envolés 211 millions de francs (30,5 millions d'euros), sortis en liquide en 1997 des comptes de Sirven par des amis sûrs et remis en partie à l'ancien homme de l'ombre d'Elf aux Philippines. Les auditions se succèdent dans le cabinet du juge Perraudin, mais les protagonistes de cette gigantesque évasion d'argent ne sont pas tous d'accord sur les montants.

Confronté mi-janvier à Alfred Sirven, à Paris, en présence des juges Van Ruymbeke et Perraudin, un financier suisse a ainsi expliqué avoir mis à sa disposition 68 millions de francs (10,4 millions d'euros), entre autres au cours de rendez-vous dans l'archipel philippin ; Sirven, lui, affirme n'avoir reçu que 12 millions de francs (1,8 million d'euros). Réinterrogé fin mars en Suisse, le financier a livré des précisions rocambolesques : il a révélé avoir, en 1997, remis 2,5 millions de francs (380 000 €), sur instruction de Sirven, lors d'un discret rendez-vous, à l'émissaire d'un homme d'affaires dont il apprendra le nom bien après les faits : Gilbert Miara.

Selon ses affirmations, le financier ne savait pas à qui était destiné l'argent. Il aurait compris plus tard, à la lecture d'un livre sur l'affaire Elf, que les fonds étaient pour Miara. Ce dernier aurait reçu pour mission de fournir un passeport à Sirven, qui préparait alors activement sa cavale à Manille. Un passeport distinct de celui retrouvé aux Philippines au nom de Robert Lapierre et des papiers paraguayens dont il disposait aussi. Des affirmations que le financier suisse aura du mal à étayer.

Le nom de Gilbert Miara, un agent immobilier, ancien amant de Christine Deviers-Joncour, est déjà apparu dans l'affaire Dumas : il a été condamné à 18 mois de prison ferme et 1 million de francs d'amende. Pour le service très spécial rendu à Sirven, Miara aurait ainsi reçu 2,5 millions de francs. Le mot de passe cité dans le livre était le même que celui dont le financier avait eu à l'époque connaissance : « Les clubs de golf sont prêts » ! Hier, l'avocat de Gilbert Miara n'a pas donné suite à nos coups de téléphone.
Laurent Léger, Le Parisien, jeudi 11 avril 2002, p. 17

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Le versement d'une commission par Elf en 1995 pourrait susciter une nouvelle enquête

Un intermédiaire a perçu 70,8 millions d'euros .
LES SERVICES du procureur de Paris ont entre leurs mains, depuis quelques jours, un document qui pourrait lancer une nouvelle affaire Elf.

Vendredi 5 juillet, le juge Renaud Van Ruymbeke, chargé de l'enquête sur les détournements commis au préjudice d'Elf-Aquitaine sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent (1989-1993), a transmis au parquet la note d' « information spontanée » que lui avait adressée, le même jour, son collègue du tribunal de Genève, Daniel Devaud. Le magistrat suisse y signale le versement, par le groupe Elf, jusqu'en 1995, de commissions dont le total avoisine 70 millions de dollars (70,8 millions d'euros) au profit d'un homme d'affaires britannique d'origine libanaise, Ely Calil. Etc ...
Le Monde, 10 juillet 2002, p. 10.

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Philippe Jaffré, nouveau héros de la saga pétrolière d'Elf
La justice enquête sur une commission versée en 1995.

Les protagonistes de l'affaire Elf en rêvaient depuis longtemps. Le parquet vient d'exaucer en partie leurs voeux en ouvrant une information judiciaire sur un nouveau volet de la saga pétrolière, dont les faits se déroulent en 1995. Autrement dit sous la présidence de Philippe Jaffré, successeur de Loïk Le Floch-Prigent qui avait ouvert la boîte de Pandore en portant plainte au nom du groupe pétrolier.

Comme l'a révélé la semaine dernière le Parisien, le juge d'instruction Van Ruymbeke a obtenu début août le feu vert pour enquêter sur une commission de 70 millions de dollars, versée en mai 1995 à des intermédiaires chargés de débloquer un projet pétrolier au Nigeria. L'argent a été versé par Elf via Rivunion, sa filiale suisse au centre des multiples versements occultes effectués du temps d'Alfred Sirven ­ ancien bras droit de Le Floch ­ qui continuait donc à servir sous l'ère Jaffré. Aujourd'hui directeur financier du groupe Alstom, ce dernier assure que «les intermédiaires sont des agents commerciaux, normalement utilisés, qui reçoivent une rémunération si le service a été correctement rendu». Nonobstant les considérations sur la morale des affaires, tout serait donc parfaitement légal. La preuve : les enquêteurs ont retrouvé la trace des versements. Jaffré ne voit pas malice à rémunérer des intermédiaires et indique avoir veillé à ce que les commissions ne donnent pas lieu à des rétrocommissions occultes.

Casting.
L'affaire du Nigeria vaut d'abord par son casting. En 1995, le général Abacha est au pouvoir. Avec sa famille, il sera plus tard accusé d'avoir détourné 2 milliards de dollars de fonds publics. Avec ce genre de dictateur, la négociation s'annonce onéreuse. Elf n'a pas de contact avec l'entourage d'Abacha. Entre alors en scène Samir Traboulsi, ancienne vedette de la finance parisienne. Condamné en 1993 pour délit d'initié dans l'affaire Pechiney, jugé en novembre, toujours pour délit d'initié dans la vieille affaire Société générale, il lui arrive de reprendre ponctuellement du service. Traboulsi conseille à la direction d'Elf de confier le dossier à Ely Calil, un homme d'affaires résident à Londres et qui a ses entrées chez les chefs d'Etats africains. Avec les 70 millions de dollars fournis par Elf, il débloque le dossier au Nigeria en rémunérant qui il faut là ou il faut, tout en prenant sa légitime commission personnelle. Il s'agirait de success fee, sans risque financier pour Elf : pas de signature du contrat, pas d'argent versé. Mais la somme est colossale. A-t-elle profité à quelqu'un d'autre en France ? C'est ce que paraît suspecter le juge Van Ruymbeke. Après un mois de réflexion, le parquet de Paris l'a autorisé à fouiner dans cette direction.

Ely Calil était déjà dans ses petits papiers depuis neuf mois, pour avoir perçu une commission de 10 millions de dollars sur un projet au Venezuela versée par Technip, un constructeur de raffineries dont Elf fut longtemps actionnaire. Pour éviter d'alourdir un peu plus le dossier Elf, l'affaire Technip a été disjointe à la fin de l'année dernière. Ayant participé au montage vénézuélien, Alfred Sirven et André Guelfi sont de nouveau mis en examen, tout comme l'ancien directeur général de Technip, Georges Krammer. L'interpellation de Calil, en juin, fut controversée. Cueilli dans un grand hôtel parisien alors qu'il accompagnait le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, dont il est le conseiller personnel, il a finalement été relâché après que les autorités sénégalaises eurent produit une lettre de mission diplomatique.

Balladuriens.
Ce micmac a toutefois décidé un juge suisse, Daniel Revaux, qui enquêtait parallèlement sur Ely Calil, de transmettre à Van Ruymbeke ce qu'il avait recueilli concernant les versements de 1995. Ces éléments vont relancer les vieilles spéculations ­ jamais établies ­ sur le financement des balladuriens par Elf. Et redonner du tonus à Le Floch qui, dans son livre (1), s'en prenait ainsi à Jaffré, à propos de l'affaire Bidermann : «Soit il y a eu délit, et nous sommes deux dans le panier à salade, soit on cesse de me poursuivre.».
(1) «Affaire Elf, affaire d'Etat» (Gallimard).
Libération, 29 août 2002,

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Jaffré dans les affres de l'affaire Elf
Le successeur de Le Floch Prigent va être entendu par le juge.

Philippe Jaffré, ancien PDG d'Elf, actuel directeur financier d'Alstom, devait se présenter aujourd'hui dans les bureaux du juge Renaud Van Ruymbeke au pôle financier du Palais de justice de Paris. Son audition comme «témoin assisté» a été repoussée sine die. «Simple raison de calendrier», explique un avocat. Le deuxième acte de l'affaire Elf a malgré tout commencé. Le décor est inchangé ­ tour de la Défense, banques suisses, dictatures africaines ­, mais, depuis deux semaines, le casting est nouveau. Exeunt les Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven. Le juge Renaud Van Ruymbeke, saisi d'un réquisitoire supplétif le 8 août dernier, interroge désormais l'équipe des successeurs de Le Floch, des anciens cadres d'Elf, dont certains ont nourri l'accusation durant plusieurs années.

Au détour d'une enquête sur le constructeur de raffineries Technip, Renaud Van Ruymbeke a découvert qu'entre le 22 et le 31 mai 1995, la compagnie Elf-Aquitaine avait versé 140 millions de dollars ­ dont 90 à des intermédiaires ­ pour décrocher une part (de 5 %) dans la filiale nigériane de Shell. Comme ces actifs appartenaient à la compagnie nationale (NNPC), il s'agissait officiellement pour Elf d'amadouer le dictateur général Sani Abacha ­ décédé en 1999. L'acquisition de ces 5 % s'élevant à 515 millions de dollars, le montant des «gratifications» est colossal. Et les juges soupçonnent plus des détournements qu'une erreur économique. Deux intermédiaires, Samir Traboulsi et Ely Calil, ont été mis en examen, respectivement le 5 septembre et le 3 octobre, pour «recel d'abus de biens sociaux». Geneviève Gomez, bras droit de Philippe Jaffré, ex-directrice à la présidence d'Elf-Aquitaine, a été entendue comme «témoin assisté» la semaine dernière par le juge. Elle a déclaré n'avoir suivi le dossier qu'à son démarrage, et tout ignorer des commissions versées. Pour Philippe Jaffré, l'audition sera plus risquée, puisqu'il a donné son aval à la rémunération des intermédiaires, «abus de biens sociaux» présumés aux yeux du juge.

Ennemis.
Le 16 septembre, le juge suisse Daniel Devaud est allé perquisitionner le siège de la trésorerie internationale d'Elf, Rivunion SA, à Genève, point de départ des fonds. «Soit vous me donnez le Nigeria, soit je prends tout», aurait dit le juge au patron de Rivunion après lui avoir fait ouvrir son coffre. Le juge a tout pris. Depuis, le directeur juridique adjoint d'Elf a été obligé de prendre sa plume pour rectifier ses informations. Le 27 septembre, il argue de «deux erreurs matérielles» dans son précédent courrier, et de «nouvelles recherches» effectuées dans ses archives, qui alourdissent encore l'addition : en juin et juillet 1993, la direction d'Elf avait déjà versé 50 millions de dollars de commissions sur la même opération. On en est à 190 millions de dollars de faux frais...

Le 3 octobre, l'intermédiaire libanais Ely Calil ­ qui a réceptionné et réparti 60 millions de dollars ­ a affirmé au juge Van Ruymbeke «qu'aucune rétrocommission (ou retour en France d'une partie de sa commission) n'a été payée à quiconque». L'homme d'affaires a spontanément dit au magistrat qu'il ne connaissait pas Edouard Balladur. Simple précision, faite, selon lui après «lecture de la presse», mais lourde de sens. D'anciens cadres de la compagnie accusent, en effet, sous cape l'équipe Jaffré d'avoir contribué au financement de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995 (1). Aux dates des virements, l'élection vient tout juste d'être perdue par le Premier ministre, et Jacques Chirac a été proclamé président. Dans un document rédigé en prison en 1996 (2), l'ancien PDG Le Floch-Prigent affirmait qu'Elf et Thomson avaient été mises à contribution lors de la préparation de la campagne présidentielle et soutenait que, «lors de l'accord avec le général Abacha, une commission sera versée par Elf dont une partie partira chez Mme Gomez, donc chez Balladur». Geneviève Gomez dément catégoriquement. «Cette accusation est dépourvue de fondement, a indiqué à Libération son avocat, Me Cornut-Gentile. Rien dans le dossier ne le confirme. Mais Mme Gomez s'est fait beaucoup d'ennemis en mettant fin aux abus de la précédente direction.»

«Ami de trente ans».
Dans l'affaire du Nigeria, l'ancienne directrice à la présidence n'aurait fait que prendre contact avec les intermédiaires. L'homme d'affaires Samir Traboulsi a été le premier. Ancien collaborateur des marchands d'armes Adnan Kashoggi et Akram Ojjeh, il est bien placé chez Thomson, que dirige Alain Gomez, frère de Geneviève. C'est lui qui va faire le tour de ses camarades intermédiaires. Ely Calil, installé à Londres, a une réputation d'entremetteur des plus efficaces pour l'Afrique. C'est un «ami de trente ans» et un ancien voisin des Traboulsi à Beyrouth. «En 1994, j'ai reçu un appel de M. Samir Traboulsi, a rapporté Ely Calil au juge. Jusqu'à cette date-là, je n'avais jamais eu de contact avec Elf de ma vie. Il m'invite à venir à Paris pour rencontrer quelqu'un de chez Elf. Dans les bureaux de M. Traboulsi, je rencontre pour la première fois Geneviève Gomez, qui m'expose les problèmes rencontrés par Elf au Nigeria. Elle me parle des réseaux qu'Elf a utilisés (...) le tout sans résultat. Samir Traboulsi, me dit-elle, lui disait que je pouvais intervenir. J'ai répondu que j'allais voir.» Ely Calil part au Nigeria. Il rencontre alors Gilbert Chagouri, un industriel libanais proche du général Abacha, qui «va voir» lui aussi. Les Libanais arrangent une réunion entre Philippe Jaffré et le dictateur. Les intermédiaires arrangent l'affaire, l'un au niveau «administratif», l'autre au niveau politique. Les gens d'Elf leur font un contrat. «Ils laissent vides les cases commissions», rapporte Calil. «On va, on vient. On arrive à 60 millions de dollars.» Calil prend 9, donne 6 à Traboulsi, et 45 à Chagouri. Il ne sait pas encore que Traboulsi va encaisser 10 autres millions de son côté. Et il découvre à l'occasion de l'instruction qu'Elf a payé deux autres commissions de 10 millions de dollars. Et il est formel : «Ces versements ne peuvent pas correspondre à l'affaire du Nigeria, Elf n'ayant aucune raison de payer d'autres intermédiaires.» De l'avis d'Elf, les comptes «Din Pepsi» et «Bond Partners» pourraient cacher la rémunération d'autres personnalités africaines intervenues auprès d'Abacha : Omar Bongo et Gnassingbe Eyadema, les présidents gabonais et togolais. Rien de moins. Parmi les anciens cadres, l'hypothèse prête à sourire. Il ne faut pas confondre des présidents avec des porteurs de valise. Du côté des intermédiaires, Gilbert Chagouri est pour l'instant chanceux. Le statut diplomatique que lui a offert l'île de Sainte-Lucie l'a, pour l'instant, protégé des convocations judiciaires.

Jument.
Lors de son audition, Geneviève Gomez a estimé que si Philippe Jaffré avait approuvé ces commissions cela n'avait pu être que «dans l'intérêt du groupe». Il y a quelques années, parlant des premiers contrats de commissions découverts, ceux d'André Guelfi, elle jugeait «les montants exorbitants, les circuits opaques». Elle déclarait avoir été «immédiatement convaincue que les bénéficiaires de l'ensemble de ces services n'étaient pas Elf». Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Lundi 7 octobre, le juge Van Ruymbeke lui a posé une question insolite. Il lui a demandé si elle possédait des chevaux. Une jument qui s'appelle «Plémentine», a-t-elle confirmé. Avez-vous des comptes en Suisse ? «Je n'ai aucun compte en Suisse, ni directement, ni indirectement», a-t-elle répondu. Le juge a deux lettres anonymes dans son bureau qui affirment le contraire, et précisent que le nom du cheval sert de nom de code à l'un des comptes. Les corbeaux sont de retour. Et comme toujours les juges écoutent un peu leurs croassements.
(1) Contacté par Libération, Edouard Balladur n'a pas répondu.
(2) Document inédit, en possession de Libération.
Libération, Par Karl LASKE, jeudi 17 octobre 2002, page 16

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Philippe Jaffré va devoir s'expliquer

L'ancien PDG d'ELF, Philippe Jaffré, est interrogé aujourd'hui dans le bureau du juge Van Ruymbeke sauf surprise de dernière minute, une première audition ayant été déjà repoussée. Le successeur de Loïk Le Floch-Prigent, en 1993, est convoqué comme « témoin assisté » dans le cadre d'une nouvelle affaire Elf. Alors qu'il avait lancé la justice aux trousses de son prédécesseur, Philippe Jaffré est soupçonné à son tour d'avoir versé des commissions occultes à l'occasion d'un gigantesque marché avec le Nigeria. Pour éviter d'être mis en examen aujourd'hui, il va devoir convaincre le juge d'avoir agi dans l'intérêt de sa société. Un dossier sur fond de dictature, de guerre économique et d'argent facile. Retour sur cette incroyable affaire.

Les terres de Foccart

L'histoire se déroule au Nigeria, plus gros producteur de pétrole africain. Interrogé comme témoin, André Tarallo, l'ancien Monsieur Afrique d'Elf, s'est livré à un petit cours d'histoire auprès du juge Van Ruymbeke. « Les gisements du Nigeria ont été découverts en 1968-1969, et très vite les ethnies du sud où se trouve le pétrole se sont révoltées. Ce fut la guerre du Biafra. » A l'époque, rappelle aussi Tarallo, « M. Foccart (l'influent conseiller de de Gaulle pour les affaires africaines) appuyait la sécession du Biafra ». Mauvais choix. La France et son pétrolier Elf seront longtemps interdits de pétrole nigérian.

Le concurrent américain

En 1991, Elf rachète une première tranche de 5 % du domaine nigérian. En 1993, une seconde tranche est mise en vente. Elf verse 500 millions de dollars, sur fond de concurrence. Devant le juge, Ely Calil, un homme d'affaires en cheville avec Elf, raconte avoir été contacté « par une compagnie américaine ». « Mobil m'a proposé de changer de camp » et « 20 millions de dollars pour retarder l'affaire Elf », raconte-t-il.

Le « sourire » du dictateur

En 1993, juste après la vente, le régime nigérian change. Le nouvel homme fort, le général Abacha, va faire monter les enchères. Sur place pour Elf, Jacques Halphon lui propose une commission de 5 millions de dollars. « Ce qui l'a fait sourire », précise au juge, Frédéric Isoard, l'ancien patron du raffinage d'Elf. Deux « amis » de la France en Afrique, le président du Gabon, Omar Bongo, et le président du Togo, Eyadema, sont priés d'intervenir. Ils toucheront 10 millions de dollars chacun. Mais le blocage persiste.

Les trois Libanais

Entre en scène le « réseau libanais ». A Paris, Samir Traboulsi prend attache avec Geneviève Gomez, conseillère spéciale auprès de Jaffré. Ely Calil, puis un troisième Libanais, Gilbert Chagouri, réputé proche du général Abacha, « travaillent » pour Elf. Combien vaut leur « influence » ? « Une lettre a été mise dans un coffre, se souvient Michel Clément, ancien directeur d'Elf pour le Nigeria... elle prévoyait deux versements distincts sans indication de bénéficiaire : l'un de 50 millions de dollars, l'autre de 60. » Van Ruymbeke ne dispose pour l'instant que d'une partie du puzzle. Calil a effectivement touché 60 millions de dollars, qu'il a partagés avec Chagouri et Traboulsi, qui a aussi touché 10 millions en direct d'Elf. Mais 50 autres millions de dollars avaient été débloqués en juillet 1993, 28,5 sur un compte Dina Cola à l'UBS Zurich et 21,5 sur un compte Fagen Entreprise au Crédit suisse de Gibraltar. Pour qui ? Mystère. « Quelle assurance avez-vous que les fonds ont bien eu la destination escomptée ? », interroge Van Ruymbeke. « Aucune », reconnaît Isoard.

Un tête-à-tête chez le général

Combien a finalement touché Abacha ? En avril 1995, Philippe Jaffré et Jean-Luc Vermeulen, directeur Afrique d'Elf, se retrouvent dans le bureau du dictateur. « Au cours de la réunion, le problème des commissions n'a pas été évoqué, raconte Vermeulen au juge. Mais, à la fin de la réunion... le général Abacha a souhaité voir M. Jaffré en tête à tête... Je suppose qu'il a dû être question de cette affaire. » Philippe Jaffré va donc être prié de livrer la « clé de répartition ».

La jument Plémentine

Dernière inconnue, d'éventuelles rétro-commissions en France. Le juge ne dispose en tout et pour tout que d'une lettre anonyme faisant état « d'un compte suisse » ouvert par Geneviève Gomez au « nom d'une jument ». « Elle s'appelait Plémentine », « P correspondant à l'année de naissance, 1982 », reconnaît devant Van Ruymbeke Geneviève Gomez. Pour le reste, l'ancienne conseillère d'Elf assure « directement ou indirectement » n'avoir « jamais eu de compte suisse ». « Je me suis fait des ennemis dans le cadre du dossier Elf puisque j'ai été conduite «à faire le ménage» et même à déposer plainte. Je suis persuadée, conclut-elle, que ces dénonciations anonymes ne sont qu'une vengeance. » Le corbeau obtiendra-t-il, aujourd'hui, la mise en examen de Jaffré ?
Laurent Valdiguié, Le Parisien , mardi 22 octobre 2002

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« Cette fois, je vais tout dire »

L'ANCIEN PDG d'Elf fait feu de tout bois. A une semaine de son procès en appel, aux côtés de Roland Dumas et de Christine Deviers-Joncour, Loïk Le Floch-Prigent annonce un changement de stratégie. Il change d'avocat et assure qu'il va « tout dire ». Il a ainsi l'intention de produire une lettre « signée de la main de Jacques Chirac », établissant que ce dernier, « était parfaitement au courant des commissions versées par Elf ». Autres révélations, Le Floch s'exprime sur la nouvelle affaire du Nigeria et met en cause son successeur, Philippe Jaffré. Il affirme qu'une partie des commissions sur lesquelles enquête le juge Van Ruymbeke ont servi à financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur.

Les experts médicaux vous ont déclaré « apte » à comparaître...
Loïk Le Floch-Prigent. Bien sûr, j'affronte. Je serai là le 4 novembre. Mais il faudra prendre des précautions avec moi, parce que je n'ai pas envie de mourir. Si on m'agresse, mon organisme peut ne plus fabriquer de cortisone, une substance dont le coeur a besoin. Face à un stress violent, je serai donc obligé de réagir. Si on ne me laisse pas parler, où si je me sens mal, je quitterai la salle ! En première instance, j'ai été condamné à 3 ans de prison pour un dossier Deviers-Joncour - Dumas, dont j'ignorais tout lorsque j'étais président d'Elf et que je n'ai découvert qu'en 1997 à ma sortie de prison ! Cette fois-ci, je compte me défendre.

« Chirac était au courant des commissions versées par Elf »

Comment ?
Je change d'avocat. D'un commun accord, Olivier Metzner, qui m'avait défendu jusque-là, s'en va. Lors du premier procès, il m'avait conseillé de ne rien dire, et cela n'a pas été payant. Un nouvel avocat, Maurice Lantourne, sera à mes côtés. J'ai beaucoup de choses à dire. Je veux tordre le cou à cette idée que personne n'était au courant des commissions versées par Elf. J'ai donc décidé de produire un document signé de la main de Jacques Chirac qui prouve qu'il était parfaitement au courant des commissions versées par Elf et d'un certain nombre de choses. Vous comprenez, je ne peux plus laisser dire, par le biais du procureur, qui est la voix de l'exécutif, donc de la présidence de la République, des contre-vérités à tout bout de champ. Cela suffit. On veut savoir ? On veut me poser des questions sur les hommes politiques et notre actuel président de la République, J'y répondrai ! Je n'ai plus rien à cacher. On va savoir. D'autant que j'ai maintenant la preuve d'avoir été victime d'un traitement « spécial ».

Que voulez-vous dire ?
Dans mon cas, on a commencé par me mettre en détention et en examen, comme l'auteur principal des abus de biens sociaux présumés. Je constate aujourd'hui que, dans l'affaire du Nigeria, concernant mon successeur, Philippe Jaffré, le juge l'a laissé sortir de son bureau, sans même mise en examen, alors qu'il est supposé être l'auteur principal ! Il se passe exactement l'inverse de ce qui s'est passé avec moi.

Que connaissez-vous de ce dossier du Nigeria ?
J'avais commencé à négocier avec le Nigeria dès 1990. Nous avions racheté 5 % de la production de pétrole, puis, en 1993, j'ai signé pour 5 % supplémentaires. C'était une très bonne affaire. En marge de ce rachat, j'ai donné mon feu vert pour le versement de 50 millions de dollars de commissions. C'était ensuite la cuisine de mes collaborateurs, André Tarallo et Frédéric Isoard, de verser cet argent. Mon travail à moi consistait à informer François Mitterrand. Mais, en juin 1993, nous étions en période de cohabitation, j'ai estimé que je devais aussi informer Edouard Balladur de cette commission. Je suis allé voir Nicolas Sarkozy, ministre du Budget, et je lui ai dit que nous devions verser 50 millions. Il m'a dit : « C'est une grosse somme », et je lui ai expliqué l'enjeu. Il m'a donné son feu vert. Un mois plus tard, j'étais débarqué d'Elf et nommé à la présidence de Gaz de France.

Avez-vous suivi la suite ?
Oui, puisqu'à GDF je suis allé voir le général Abacha, qui, sous la pression des Américains, venait de prendre le pouvoir dans ce pays. Abacha vivait la nuit et dormait le jour, et il avait peur de la lumière... Il donnait des rendez-vous à 2 heures du matin... Fin 1993, Abacha hurlait contre Philippe Jaffré et m'a fait venir pour me dire qu'il voulait « sortir » Elf. En rentrant à Paris, j'ai voulu en parler à Jacques Halfon, directeur de l'exploration. Halfon était mon ami de très longue date, mais il m'a tout de suite coupé, me disant que Jaffré lui avait interdit tout contact avec moi et surtout d'évoquer le cas du Nigeria.

« J'ai moi aussi envie que Sirven et Tarallo s'expliquent »

En avez-vous reparlé avec Halfon ?
Un an plus tard, il m'a rappelé et m'a dit qu'il voulait que l'on se revoie. Il ne voulait plus appliquer les consignes de Jaffré. Je sais qu'il voulait me parler du Nigeria et j'ai bien compris que cette opération cachait quelque chose de louche. Il m'a dit : « Ecoute, Loïk, je pars en vacances à Oman, et on se voit à mon retour. » Il n'est jamais rentré. Il est mort noyé.

Le juge Van Ruymbeke vient d'établir qu'après votre présidence Elf a versé 90 millions supplémentaires pour le Nigeria via trois intermédiaires libanais ?
Ce n'est pas parce qu'ils sont libanais qu'il faut les mettre dans le même sac ! J'ai toujours tenu Samir Traboulsi à l'écart d'Elf lorsque j'en étais le président. Pour moi, c'est avant tout l'homme des commissions de Thomson et de son ancien PDG Alain Gomez. Je ne suis pas surpris de le voir arriver juste après mon départ dans les bagages de Jaffré, qui prend comme conseillère spéciale sa soeur, Geneviève Gomez. Traboulsi fait ensuite travailler deux autres Libanais. Ely Calil, né au Nigeria, est un homme d'affaires tout à fait normal, qui a créé le contact avec Gilbert Chagouri, un autre Libanais, très lié à Abacha. Je ne suis donc pas choqué que Calil et Chagouri aient perçu des commissions. Mais, dans les chiffres que j'ai découverts, je suis surpris de voir que Traboulsi ait pu toucher deux fois : d'abord 6, puis 10 millions de dollars. Je suis également surpris que 20 autres millions de dollars aient été versés ensuite alors même qu'Ely Calil a dit au juge que ces commissions n'étaient pas utiles. Où est allé tout cet argent ?

La justice s'intéresse aux éventuelles rétro-commissions. Un milliard et demi de francs ont circulé sur les comptes Sirven, par exemple...
Oui, j'ai moi aussi envie que Sirven et Tarallo s'expliquent. C'est à eux de le faire. Mais que la justice enquête alors sur les comptes des collaborateurs de M. Jaffré ! Je pense par exemple à un compte suisse, sous le code de « Perauline »... Que la justice enquête aussi sur le financement de la campagne présidentielle de M. Balladur. On m'a dit au palais présidentiel d'Abacha que les commissions d'Elf avaient servi à financer cette campagne. On ne peut pas arrêter l'histoire d'Elf à ma présidence.
Propos recueillis par Laurent Valdiguié, Le Parisien, samedi 26 octobre 2002, page 19

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Sirven vole au secours de Deviers-Joncour
Pendant plus de cinq heures, Alfred Sirven a tenté de justifier la réalité du travail de Christine Deviers-Joncour, l'ex-maîtresse de Roland Dumas.
Il a toutefois refusé de répondre aux questions embarrassantes.

POUR sa première audition à la barre d'un tribunal Alfred Sirven invente l'audition vaudeville. L'ancien directeur des affaires générales d'Elf s'est livré hier à un véritable « show ». Arrivé accompagné d'un gendarme, il réajuste sa cravate, agrippe à deux mains la barre et se lance, debout, avec une évidente jubilation. Cela va durer plus de cinq heures et se terminer, assis, avec un refus de répondre aux questions clés.
Voilà donc Alfred Sirven, un personnage de parrain des films des années cinquante. Sa voix est rocailleuse et chantante à la Raimu quand il « galéje » et multiplie les bons mots qui font rire la salle. Sa voix est sifflante et son regard méchant à la Lino Ventura quand il menace « d'aller se rasseoir », et « objecte » ses réponses. Sur la forme, Sirven s'amuse de ses blagues, prend plaisir à tacler ses ennemis, lui qui dans le même temps, la main sur le coeur, se défend pourtant « de vouloir balancer » quiconque.
Sur le fond, l'ex-numéro deux « officieux » d'Elf parle beaucoup mais ne dit pas grand-chose.

« Tuer des mythes. »
L'ancien « industriel » y tient beaucoup. Sirven veut « tuer les mythes » et « faire taire les ragots » qui « ont abondamment fleuri » durant son absence. En premier lieu, il refuse d'être appelé « le numéro deux d'Elf ». « J'étais le conseiller du président », dit-il, avant d'être nommé à la présidence de la structure suisse d'Elf chargée « des embauches spéciales ». « On les appelle " emplois fictifs ", mais ce sont des « emplois dits fictifs », déclare Sirven. « Certains n'ont jamais travaillé dans le sens où l'entend le Larousse », reconnaît-il, évoquant « des fils ou des filles de ministres étrangers ». « Je sais bien que cela peut surprendre, mais il est évident, philosophe Sirven, qu'avec ces emplois, vous créez un bon climat ». Il les résume à du « lobbying » et affirme que tout cela était fait « dans l'intérêt d'Elf ». « Et Christine Deviers-Joncour ? Entre-t-elle dans cette catégorie ? » interroge la présidente, débordée par les digressions permanentes du prévenu. « Non, elle, elle a travaillé » assure Sirven. Sur son banc, l'ancienne « putain de la République », si inquiète depuis le début de l'audience, peut afficher un sourire radieux.

« J'ai soutenu mon clan. ».
Mais pour l'heure, le « conseiller Sirven » insiste pour revenir à la genèse de cette embauche durant la course pour la présidence du groupe pétrolier. « Il y a eu un conflit entre l'Elysée et Matignon », se souvient Sirven, qui assure « avoir soutenu son " clan ". « On m'a rapporté ensuite que M. Dumas avait demandé à Loïk Le Floch-Prigent de faire quelque chose pour ses « protégés », dit-il, notamment Claude Joncour, le mari de Christine. Mais Le Floch refuse. Alfred Sirven, lui, décide alors d'embaucher Christine. « Parce qu'elle est proche de Roland Dumas ? » interroge la présidente. « Oui, oui, j'assume. C'était pour se rapprocher du Quai d'Orsay », reconnaît le « conseiller ». « Les petits cadeaux entretiennent l'amitié et les gros encore mieux », ajoutera-t-il, en se retournant vers ses avocats hilares.

Bisbille avec Le Floch.
Seul hic, l'ancien PDG d'Elf a toujours nié avoir été informé de cette embauche. « Je maintiens cette position, dit-il à la barre, et si à l'époque on m'en avait parlé, je n'aurais pas estimé nécessaire d'embaucher M m e Deviers-Joncour ». Sirven reconnaît l'avoir fait « sans en informer » son patron. Mais il s'énerve un peu que Le Floch puisse affirmer n'avoir « jamais su » qu'elle travaillait pour Elf. « Moi j'assume », insiste lourdement Sirven... qui qualifiera aussi son patron de « distrait ». « Christine Deviers-Joncour travaillait pour Elf à travers moi », martèle-t-il. Quel travail ? « Elle me donnait des informations en marge... Elle avait un meilleur accès que moi à Roland Dumas.... » Sirven se souvient d'une poignée d'épisodes, déjà évoqués en première instance. Un voyage en Chine, un voyage au Qatar, au Cameroun. Roland Dumas est invité à réagir. Lui aussi se souvient de Christine Deviers-Joncour comme d'une « émissaire d'Elf ». « Il est probable que durant le vol pour la Chine, Mme Deviers m'a entretenu des affaires d'Elf », dit-il.

« J'ai été large. »
Reste le montant des sommes versées à Deviers. 55 000 F (8385 €) de salaire mensuel, 40 000 F (6098 €)de frais mensuels, plus deux commissions de 14 MdF (2,13 M€) et de 8 millions de dollars. Sur les salaires et les frais, Sirven « admet ». « Je n'ai pas fait preuve de bonne gouvernance... j'aurais dû être plus coercitif... Vous savez comment sont les femmes », minaude-t-il. « Nous ne sommes pas au théâtre », réplique la présidente. Quant aux deux commissions versées, l'ancien « conseiller » évoque les frégates de Taïwan. Il assure que Thomson avait fait appel à lui, « au réseau Elf en Chine » et à Christine Deviers-Joncour, pour débloquer la vente des navires, coincée à cause du veto de la France. « Thomson aurait dû payer 1 % », soit environ 160 MF (24,4 M€), dit-il, expliquant alors que Deviers lui a ensuite réclamé des « avances » sur ce contrat. « Mais je n'avais pas le pouvoir de débloquer ces sommes », insiste-t-il. « Qui chez Elf a donc décidé de débloquer ces fonds ? » interroge la cour à plusieurs reprises. « Ma hiérarchie », réplique Sirven. Il n'en dira pas plus. PARIS, LUNDI. A la question de savoir si Christine Deviers-Joncour occupait un emploi fictif, Alfred Sirven (en médaillon) a répondu : « Non, elle a travaillé. »
Laurent Valdiguié, Le Parisien, jeudi 07 novembre 2002, page 15

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(Mars 2003) « Le Floch-Prigent était au courant de tout »
« J'aborde ce procès avec la volonté de m'expliquer », confie André Tarallo.
ANDRÉ TARALLO, le Monsieur Afrique d'Elf, est l'un des trois principaux prévenus du procès qui s'ouvre lundi (17 mars 2003). Avare de confidences jusque-là, il annonce sa volonté de « s'expliquer largement » au cours des trois mois d'audience.

Allez-vous demander, comme d'autres, le report du procès Elf ?
André Tarallo. Non. Je souhaite au contraire qu'on en finisse. J'aborde ce procès avec la volonté de m'expliquer et de faire un travail de clarification. Je souhaite que tout le monde en fasse autant.

La justice vous soupçonne d'avoir alimenté des caisses noires en Afrique, et même d'avoir joué les marchands d'armes...
Il y a dans l'ordonnance de renvoi du juge Van Ruymbeke une série de choses qui ne me paraissent pas fondées. Il y a même un côté « Tintin au Congo » me concernant qui me paraît délirant. Je n'ai, par exemple, jamais vendu d'armes ni joué les intermédiaires dans ce domaine.

Elf a pourtant versé des sommes importantes à des régimes africains...
Il existait de véritables contrats entre Elf et les dirigeants de pays africains. Nous appelions cela des « abonnements », qui étaient calculés en pourcentage du pétrole qu'achetait Elf dans ces pays. En Afrique, les hommes politiques ne peuvent vivre que si une partie de ces fonds leur revient. Même les oppositions vivent de ces subsides et cela ne me choque pas de savoir que pour maintenir la paix dans son pays, un chef d'Etat puisse disposer de liquidités librement. Les dirigeants africains sont des gens généreux, et là-bas, on attend tout du chef, qu'il soigne un parent, qu'il paye un billet d'avion... Les « abonnements », aujourd'hui encore, servent à cela. Tout le monde, en France, y compris les présidents de la République successifs, était au courant !

L'enquête démontre que sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent, les commissions d'Elf ont été multipliées par trois. Pourquoi ?
Il s'est passé quelque chose de nouveau quand Le Floch et Sirven sont arrivés. Jusque-là, Elf était assez « loyaliste » dans ses choix africains et nous soutenions exclusivement les régimes en place. Mais sous la présidence Le Floch, Elf a voulu jouer sur plusieurs tableaux, notamment en finançant les oppositions dans certains pays. J'ai toujours été contre, mais mon avis n'a pas été suivi. Alfred Sirven est devenu l'homme de confiance du président auprès des oppositions africaines. Il s'est posé en contrepoids de ma propre position et nous nous sommes trouvés en porte-à-faux.

Le Floch-Prigent assure qu'il n'était pas au courant du détail des commissions...
Je suis surpris de ce système de défense. Le Floch, comme tous les présidents d'Elf, était au courant de tout, y compris des détails bien sûr. Comment pouvait-il en être autrement ? Bien sûr, il n'était pas au courant de la commission versée au chef de village pour assurer le bon passage des engins de travaux publics, mais il était au courant de toute commission versée à des chefs d'Etat, africains ou autres. J'espère qu'au cours de ce procès, Loïk Le Floch-Prigent va enfin s'expliquer complètement.

La justice a retrouvé 180 millions de francs sur vos comptes en Suisse. Pourquoi ces sommes ?
Ces comptes personnels, je les ai gérés pour mon mandant (NDLR : Omar Bonhgo, président du Gabon) . Je ne l'ai pas caché. En ce qui me concerne, j'ai toujours joué le jeu de l'explication avec les juges. Si je n'avais pas détaillé le système des « abonnements », par exemple, la justice serait encore en plein brouillard.

Comment expliquez-vous le milliard de francs circulant sur les comptes Sirven ?
J'ai toujours pensé qu'il s'agissait de financements parallèles aux miens, dans des pays où il travaillait. Mais à l'époque, je n'avais pas une notion chiffrée des choses. Devant les sommes avancées par l'instruction, je n'ai pas d'explication. J'attends, moi aussi, que Sirven s'explique au cours des audiences.
Propos recueillis par Laurent Valdiguié, Le Parisien, samedi 15 mars 2003, p. 20

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(30 mars 2003) PROCÈS ELF L'ancien PDG a affirmé que l'argent profitait aux candidats à la présidentielle

Le Floch-Prigent : une caisse noire de cinq millions de dollars

Le procès Elf se poursuit devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris, qui examinera aujourd'hui le renflouement, délictueux selon l'accusation, du groupe textile Bidermann par la firme pétrolière.

Le procès Elf a atteint son rythme de croisière. Le moteur reste chaud, en dépit de la pause hebdomadaire de quatre jours (1), et le président Michel Desplan n'a qu'à mettre le contact pour faire redémarrer les débats sur les chapeaux de roue. Plus la peine, désormais, d'attendre le crépuscule pour obtenir la petite phrase du jour : le spectacle commence dès 13 h 30.
Debout au micro, Loïk Le Floch-Prigent écoute attentivement le magistrat lui rappeler sa déclaration de mardi dernier sur la «caisse noire» destinée aux financements politiques. L'ex-PDG d'Elf, sans se faire prier, reprend le fil de son propos : «Le système était en place quand je suis arrivé, en 1989. Beaucoup en ont bénéficié, ils le savent. Les candidats à la présidence de la République avaient accès au secrétaire général du groupe et demandaient l'enveloppe correspondante. Cette caisse noire existait essentiellement au bénéfice du parti gaulliste. François Mitterrand m'a fait comprendre qu'il convenait de rééquilibrer. Mon gros défaut, c'est de ne pas avoir voulu m'occuper de ça. Ces choses-là, je n'ai pas envie de savoir, ni d'en parler. Cela m'indispose.»

Donc, Elf arrosait large. Mais son ex-numéro un se cramponne à son personnage d'arroseur qui, d'une main, tenait la lance à commissions tandis que, de l'autre, il se pinçait le nez.

Le président : «Avez-vous une idée des sommes destinées à cette caisse noire ?»

Le prévenu, assez vague : «Environ 5 millions de dollars... C'est ce que j'ai toléré, couvert. Là est ma responsabilité.
– Vous avez laissé entendre que les fonds étaient plus ou moins gérés par Alfred Sirven et André Tarallo...
– Ils étaient chargés des contacts avec les hommes politiques français. Si l'un d'eux était financé par M. Bongo (on comprendra le piquant de la précision tout à l'heure, quand M. Tarallo sera interrogé), je l'inclus : c'était toujours l'argent d'Elf, soyons clairs. Je fermais les yeux.»

L'ancien PDG d'un fleuron de l'industrie ne peut se dispenser d'un couplet sur la grandeur nationale. «Elf, c'était David contre Goliath, justifie M. Le Floch-Prigent pour illustrer la rivalité contre ses concurrents anglo-saxons. Il fallait que le vaisseau France soit avec nous. Particulièrement en Afrique où, si on entre dans un combat socialistes contre gaullistes, on ne sait plus où on va.»

C'est beau comme La Marseillaise. Dommage que le «vaisseau France», en l'espèce, ait flotté sur un océan d'argent occulte. Mais après tout, le lobbying a un coût. Le président, pour autant, ne se laisse pas endormir par le patriotisme des prévenus : «Y avait-il également un financement classique, sans lien avec les intérêts d'Elf ?»

M. Le Floch-Prigent : «J'ai fermé les yeux, le président de la République aussi. Nous étions conscients qu'il a pu y en avoir...»

13 h 50. Place à Alfred Sirven. Il ne biaise plus, sachant que c'est inutile avec M. Desplan, mais utilise encore un vocabulaire de rosière : «Ce n'était un secret pour personne. Elf, depuis toujours, servait à ces choses-là... J'ai été chargé de m'occuper d'une partie de ces choses-là... Je me suis occupé personnellement de choses de ce genre...»

Le président, qui cherche à chiffrer «ces choses-là» : «Que pensez-vous de la somme de 5 millions de dollars avancée par M. Le Floch-Prigent ?»

Alfred Sirven : «Ce chiffre me semble particulièrement faible. Je pense que, dans la réalité, il était très, très, très supérieur. Cette aide prenait de multiples formes, ce n'était pas toujours des «valises». Il pouvait s'agir d'autre chose...
– De quel ordre ?
– Je ne sais pas, monsieur le président.
– Pouvez-vous donner des noms de bénéficiaires ?
– Je ne donnerai aucun nom de Français ou d'étranger. J'assumerai jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte.»

Le procureur Hervé Robert : «Rendiez-vous compte à votre PDG ?»

M. Sirven, retrouvant soudain son art du sous-entendu : «D'une manière générale, il n'aimait pas trop entrer dans le vif du sujet, sauf à certains moments...
– Lesquels ?
– Pour certains cas, en certaines occasions... Mais il était au courant des choses principales. Tout ne se passait pas en dehors de sa connaissance. Autrement, nous aurions vécu dans un monde étrange.»

Le président, au cas où : «Seriez-vous venu chez Elf pour vous occuper de cette caisse noire ?»

Alfred Sirven, détendu : «Non, pas du tout.»

14 h 10. André Tarallo est invité à se rapprocher du micro. Lui aussi a renoncé aux grosses astuces dilatoires, mais il s'attache toujours, audience après audience, à battre son propre record de brièveté à la barre. «Je m'occupais des pays africains, c'est bien suffisant, plaide-t-il. Je n'ai jamais financé un homme politique français. En revanche, des personnalités ou des partis africains, oui. Ce qu'ils ont pu faire à l'occasion des élections françaises, cela les regarde. J'ai cru comprendre qu'il y a eu des retours...» Cinq minutes, montre en main, qui permettent toutefois de mieux apprécier l'allusion de M. Le Floch-Prigent sur Omar Bongo.

Un peu plus tard, M. Sirven reconnaît spontanément avoir utilisé à des fins personnelles la quasi-totalité des commissions prélevées sur les contrats d'assurances (nos éditions du 27 mars) et, comme pour se faire pardonner, revient au financement politique en affirmant : «J'ai reçu des instructions du PDG pour des personnalités très importantes.»

«Je n'aime pas cette sorte de critique sournoise», contre-attaquera bientôt M. Le Floch-Prigent. Les langues se délient, les dagues, à présent, ne sont pas loin d'être tirées.

Le tribunal poursuit son oeuvre, et en vient à l'examen des commissions dégagées par Elf lors de l'achat d'une flottille aéronautique. On repense à la confidence énigmatique d'Alfred Sirven sur ces «autres choses» que le groupe pouvait offrir aux politiques de tout bord et on se pose la question qui, aujourd'hui, restera sans réponse : y a-t-il un élu dans l'avion ?
(1) Les audiences n'ont lieu que les lundis, mardis et mercredis après-midi.
lefigaro.fr, Stéphane Durand-Souffland, [01 avril 2003]

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(1er avril 2003) Quand Le Floch-Prigent aidait son «ami Maurice»

Maurice Bidermann (le frère de la fameuse Régine, reine des nuits "parisiennes" des années 60) a dû s'expliquer sur le renflouement de sa société textile par Elf à l'époque ou Loïk Le Floch-Prigent dirigeait le groupe pétrolier français.

APRÈS LA POUSSÉE de fièvre de la veille, la température retombe au procès Elf. Plus question, hier, d'attaquer bille en tête les politiques et leurs 5 millions de dollars annuels. Ce n'est que fortuitement que quelques noms apparaissent au cours des débats. Il est ainsi question de l'usine textile de Bort-les-Orgues, « le fief électoral de Jacques Chirac », précise même Maurice Bidermann, mais pas question d'évoquer, comme lors de l'instruction, les 12 millions de francs de soutien pour cette usine réclamés par l'ancien député de Corrèze.

Les courriers de Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'Industrie, pour demander à Elf de soutenir le groupe Bidermann, viennent aussi sur le tapis, mais pas les liens de l'ancien ministre avec le groupe pétrolier. « Après avoir vidé l'abcès sur des grandes généralités, c'est le retour au calme », glisse un avocat, persuadé « que le déballage s'arrêtera là ».

« C'était l'instruction, j'étais dans un autre monde ! »

Au menu de l'audience d'hier, le soutien d'Elf, sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent, au groupe textile de son « ami Maurice ». Un milliard investi à perte, « mais cela relève de la mauvaise gestion er ne fait pas l'objet du procès », rassure d'entrée de jeu le président Michel Desplan. En revanche, posent problème plusieurs prêts accordés à Bidermann en 1992, pour un total de 163 millions de francs, étrangement supportés par Elf Gabon pour renflouer la trésorerie du groupe textile.

« Le Floch considérait Maurice Bidermann comme son frère », a indiqué lors de l'instruction l'ancien directeur financier d'Elf, « hostile » à ces financements. Le Floch corrige : « Le dossier Bidermann n'est pas un dossier issu de mon amitié. Si Elf a aidé ce groupe, c'est à la demande des pouvoirs publics », ajoute-t-il, évoquant « l'axe Bérégovoy-Haberer, l'ancien patron du Crédit lyonnais », puis les courriers de DSK en faveur « de l'emploi ».

Reste à comprendre pourquoi cette « demande des pouvoirs publics » s'est traduite par un financement secret via le Gabon ? André Tarallo assure avoir exécuté les ordres de son président, qui lui avait demandé « de la discrétion ». « Discrétion ne voulait pas dire dissimulation », pondère-t-il. Le Floch, lui, ne se souvient pas avoir donné l'ordre de passer par Elf Gabon : « J'avais parlé à André Tarallo d'amis gabonais , et je n'ai appris qu'ultérieurement que c'était Elf Gabon qui avait effectué l'opération. Si André Tarallo a compris Elf Gabon, j'accepte qu'il ait compris cela, et c'est moi le coupable », martèle l'ancien PDG, campant désormais dans le rôle du chevalier blanc.

Michel Desplan a l'air moyennement convaincu : « Quel était l'intérêt pour les Gabonais, qui ont l'intelligence de placer leur argent au mieux des intérêts gabonais, de placer leur argent dans l'entreprise Bidermann, dont les résultats en 1992 n'étaient pas si fameux ? » Calme, l'ancien « roi de la sape », dont les colères sont légendaires, a réponse à tout : « Oui, j'avais l'intention de faire des chemises au Gabon », répond-il. Michel Desplan se plonge dans son dossier et ressort un procès-verbal du même Bidermann lors de l'instruction, où il disait n'avoir jamais eu l'intention de monter d'usine au Gabon. « C'était l'instruction, j'étais dans un autre monde ! » rigole Bidermann. Certains jours, c'est l'audience qui ressemble à « un autre monde ».
Laurent Valdiguié, Le Parisien, mercredi 02 avril 2003, p. 16

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(2 avril 2003) Un « prédateur » américain à la barre du procès Elf

COMME TOUJOURS dans l'affaire Elf, cela commence par des opérations industrielles officielles et cela se termine par des comptes secrets en Suisse. L'homme du jour s'appelle Jeffrey Steiner : grand et sec, costume gris impeccable, 3 millions de dollars de revenus annuels, accent new-yorkais, villa à Saint-Tropez et mocassins en croco. La somme du jour est de 5 millions de dollars, versée par Elf à Steiner à l'occasion d'une transaction suspecte. La question du jour est simple : cette commission cache-t-elle des dessous-de-table pour les « amis de Le Floch » ?

Une mission à 5 millions de dollars

Tout démarre en 1989 par une OPA officielle de la filiale Chimie d'Elf, Atochem, sur une société américaine, Penwalt. « Ils m'ont eu », explose Steiner en début d'audience. Selon lui, Atochem a effectué l'OPA en profitant de ses conseils mais en oubliant de le rémunérer. Ni une ni deux, dès l'été 1989, « Jeff » Steiner saisit le tribunal de New York et réclame un dédommagement de 15 M$. Tous les cadres d'Elf interrogés alors évoquent un « chantage à la mode américaine ». « L'aide de Steiner a été nulle », assure à la barre Jacques Puechal, l'ancien patron d'Atochem.

Pourtant, dès février 1990, Le Floch accepte de signer une transaction de 5 M$ qui englobe une courte mission de conseil confiée à Steiner. L'ancien PDG d'Elf reconnaît aujourd'hui qu'il s'agissait d'un « habillage ». « J'ai effectivement, contre l'avis de mes collaborateurs, essayé de régler ce conflit à l'amiable », explique-t-il, voulant éviter un « procès médiatique » aux Etats-Unis. A la façon dont se défend Steiner, impossible de lui donner totalement tort. « Steiner m'avait apporté un livre, le Bal des prédateurs en me disant qu'il m'en apprendrait beaucoup sur lui », témoigne un ancien cadre financier d'Elf. Mieux qu'un long discours, l'expression « prédateur » va comme un gant à l'Américain et donnerait corps aux craintes du PDG d'Elf.

Jusque-là, pourquoi pas. Seul hic, le cheminement ultérieur de ces 5 M$, virés par Elf sur un compte aux Bahamas de Steiner. Trois millions repartent sur une société de Hongkong dont l'ayant droit était Claude Richard, l'ancien avocat de Steiner et de Maurice Biderman. « Cet argent était une avance de trésorerie pour Biderman », assure Steiner, sans aucun document de prêt pour appuyer ses dires. « Mais je n'en avais pas besoin, Biderman était mon ami », plaide-t-il avec l'accent de New York. Claude Richard bafouille mais confirme. Reste Biderman, qui s'approche du micro... et nie en bloc. « Si j'avais eu besoin de trésorerie, j'avais des comptes bancaires pour cela », explique-t-il, bougon. Michel Desplan, le président du tribunal, peut s'arracher les cheveux, il n'en saura pas plus. Il devra peut-être attendre une prochaine audience pour comprendre les raisons de la brouille Steiner-Biderman, avec, au milieu, les 30 000 F mensuels versés à Fatima Belaid, l'ex-épouse du PDG d'Elf. Dans la confusion de cette fin d'audience, Michel Desplan allait presque oublier Alfred Sirven, muet depuis le début d'après-midi. Cheveux coupés courts de la veille, « Monsieur Alfred », comme il est appelé à la Santé, s'approche de la barre. Il a touché 100 000 $ de Steiner, mais ne se souvient pas à quoi cela correspond. Il fait donc sienne en hochant la tête l'explication de l'Américain qui dit que ces dollars « étaient destinés à aider un banquier ruiné qui avait onze enfants ». Encore des bonnes oeuvres.

Le richissime homme d'affaires anglo-irakien Nadmi Auchi, en fuite dans l'affaire Elf, a été convoqué vendredi par la police britannique, en exécution du mandat d'arrêt international délivré depuis plusieurs années par le juge Van Ruymbeke. Son passeport lui a été retiré et la procédure d'extradition est en court. Auchi pourrait donc être présent les 4 et 5 mai lors des audiences consacrées au rachat par Elf du raffineur espagnol Ertoil, en marge duquel il a perçu des commissions suspectes. « C'est dommage, mon client envisageait sérieusement de se présenter spontanément », soupire M e Doumit.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, jeudi 03 avril 2003, p. 15

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(16 avril 2003) Le divorce d'Etat du président Le Floch
Enrichissements personnels, financements politiques ou même règlement du divorce de l'ex-PDG, le feuilleton Elf donne le tournis au palais de justice de Paris. Dans ce grand déballage, on retrouve même François Mitterrand...

Après l'affaire d'Etat, le divorce d'Etat ou le vaudeville d'Etat ? Hier, le grand déballage du procès Elf a franchi un cap supplémentaire avec l'évocation de François Mitterrand dans l'enceinte judiciaire. Selon l'ex-PDG Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien président de la République aurait carrément ordonné de « régler les problèmes collatéraux » du divorce Le Floch à l'aide des fonds de la désormais célèbre « caisse noire » d'Elf.

« Je me sentais couvert », décode ensuite l'ancien patron à la barre. Au passage, Le Floch espère convaincre les juges d'avoir agi dans l'intérêt d'Elf, dans l'intérêt de la France, et accessoirement dans l'intérêt de la famille Mitterrand (le fils aîné du président étant responsable de la cellule africaine de l'Elysée) pour éviter une éventuelle opération de chantage de son épouse « répudiée ». « La ficelle est un peu grosse, dit un avocat à la sortie du palais. Mais Le Floch devait bien dire quelque chose pour expliquer pourquoi son divorce a coûté environ 4,5 millions d'euros à Elf. » Après la « caisse noire » destinée à financer des hommes politiques français, dont il s'est refusé jusque-là à donner les noms et la couleur politique, Le Floch pousse donc son pion Mitterrand.

Des évasions de fonds faramineuses
C'est le deuxième président de la République dont le nom est jeté dans l'arène. L'autre s'appelle Omar Bongo, actuel président du Gabon. Cité quotidiennement, ce dernier est accusé d'avoir voulu se constituer une « caisse d'épargne ». Sirven a affirmé avoir agi pour l'ancien président du Congo... Un autre parapluie africain. En fait, pressés de questions sur leurs détournements personnels, acculés devant l'avalanche des chiffres sur les comptes suisses, accablés par la précision de l'enquête judiciaire, tout se passe comme si l'ancien trio dirigeant d'Elf, Le Floch, Sirven et Tarallo, cherchait dans ces explications politiques une sorte de bouffée d'oxygène venant donner un début d'explication à ces débauches d'évasion de fonds.

Des sommes qui donnent le tournis... ou la nausée
Le tribunal atténuera-t-il pour autant leurs responsabilités dans leurs propres détournements qu'ils avouent petit morceau par petit morceau ? Cela reste pour l'heure une inconnue. Mais en marge de ces « révélations » d'audiences spectaculaires, la plupart des avocats savent bien que ce procès tourne au cauchemar pour leurs clients. Le Floch a ainsi reconnu ce qu'il avait nié tout au long de l'instruction, que le somptueux hôtel particulier de la rue de la Faisanderie était bien destiné à « son logement de fonction ». Sirven a bien reconnu qu'il avait pioché dans la caisse pour financer son château, ses meubles, ses bijoux, et le prix de sa cavale. Tarallo n'avoue rien, mais sa villa corse et son appartement du quai d'Orsay ressemblent plus à des biens personnels que des achats immobiliers du président Bongo qui ne s'y est jamais rendu. Et plusieurs seconds couteaux, comme Pierre Fa, ancien patron de l'audit, ou Roger Aïello, ancien adjoint de Tarallo, se retrouvent en difficulté. « Elf érode le sens des réalités », a plaidé Le Floch. C'était vrai pour sa présidence, c'est aussi vrai pour le procès. L'accumulation des sommes énormes donne le tournis. La nausée aussi quand des sommes moindres sont parfois qualifiées d'« anecdotiques » par certains prévenus. Dans un silence lugubre, le président Desplan est parfois obligé de rappeler le sens des réalités.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, mercredi 16 avril 2003, p. 2

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« J'étais couvert par François Mitterrand », Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d'Elf

L'ancien PDG d'Elf affirme que François Mitterrand aurait insisté pour que ce soit la compagnie pétrolière qui règle « les problèmes collatéraux » de son divorce d'avec Fatima Belaïd « avec les fonds secrets d'Elf ».

Les deux anciens époux sont à la barre et ne se regardent pas. Loïk Le Floch-Prigent et Fatima Belaïd se sont mariés pour le meilleur et pour le pire le 7 mars 1990. Le meilleur a duré dix-huit mois, jusqu'à l'été 1991. Le pire est pour aujourd'hui, devant le tribunal. Plus question de « passion » ni d'amour fou, mais « d'enfer et de douleur » comme a dit Le Floch la veille. Plus exactement de gros sous et des 4 500 000 € qu'aura coûté à Elf les coulisses financières de ce divorce d'Etat. Le Floch, apparemment détendu, parle le premier dans un silence de plomb.

Son récit est froid, comme s'il évoquait une opération pétrolière. « Je percevais une impossibilité de vie commune au printemps 1991. J'ai eu un entretien avec le président de la République à l'été 1991. » L'ancien PDG marque une pause. Le président du tribunal Michel Desplan écarquille les yeux. « Je lui ai dit, je vais probablement être amené à divorcer de ma femme et cela ne va pas être sans heurts compte tenu de son caractère. Nous avons fait des voyages en Afrique avec elle et nous risquons des problèmes collatéraux, pour moi d'abord, pour Elf, pour le pays, et pour la cellule élyséenne dont votre fils est responsable. Par conséquent, je souhaite vous présenter ma démission. » François Mitterrand, poursuit Le Floch, la refuse. Puis le PDG affirme que l'ancien président lui a demandé de « régler les problèmes collatéraux avec les fonds secrets d'Elf ».

Il fallait, d'abord, « la faire déménager de l'appartement », ensuite acheter le « prix de son silence » pour se débarrasser de sa « capacité de nuisance ». « A partir de ce moment-là, je considère avoir été couvert par le président de la République et comme j'étais dans l'incapacité physique et psychologique de régler ces problèmes moi-même, j'ai demandé à Maurice Bidermann, qui était notre ami, de s'en occuper. » L'ancien patron de la plus grande entreprise française, même s'il affirme « prendre la responsabilité » de ce qui va suivre, dit avoir « ignoré les détails » et assume « une absence de curiosité et même une forme de lâcheté ».

Incroyable salmigondis
Fatima, même gilet blanc que la veille, a la voix qui tremble un peu. « J'ai la triste confirmation que mon divorce a été ordonné par François Miterrand, commence-t-elle. Mais contrairement à ce que dit mon ancien mari, il n'y avait pas de conflit entre nous... Du jour au lendemain, Loïk a vidé notre appartement et je ne pouvais plus l'avoir au téléphone. Je l'ai vu au bar du Ritz une quinzaine de jours après. Il avait l'air effrayé et m'a dit que je ne manquerais de rien, que j'aurai 4 500 € mensuels plus un capital. Il m'a dit que si je m'opposais je prendrais une balle du président Bongo. »

Le parapluie Mitterrand suffira-t-il à couvrir les 4 500 000 € versés par Elf pour un divorce de raison d'Etat ? Si au moins le prix du silence avait été acheté proprement par un chèque ou une transaction carrée ! Mais comme rien n'était décidément simple dans ce royaume d'Elf, la « cuisine » du divorce reste, aujourd'hui encore, un incroyable salmigondis. Maurice Bidermann, cheveux en bataille et verbe haut en couleur, apporte de l'eau au moulin de Le Floch. « Fatima, au début, n'était pas une femme d'argent, mais elle est devenue très réaliste et très, très, très pragmatique », commence l'ancien industriel. Il évoque ses « pressions qui sont devenues chantage ». « Elle voulait la maison des Genettes en Normandie, et cette histoire a duré plusieurs mois, cela m'a gonflé la tête !

Je n'en pouvais plus, j'étais pratiquement barricadé chez moi ! » tempête Bidermann, avec une fâcheuse tendance à toujours en faire trop. « Oh, là, là, elle réclamait beaucoup ! » résume-t-il en faisant un geste de la main. Selon Bidermann, alors que le divorce officiel ne prévoyait aucune compensation, Fatima a négocié un premier versement de 2 millions d'euros, qui s'est transformé ensuite en achat d'un appartement à Londres, puis en « compensation » secrète de 2,9 millions d'euros versés en Suisse. Bidermann assure aussi avoir remis 900 000 € en espèce à l'épouse abandonnée. Mais Fatima dément et ces 900 000 € baladeurs resteront une énigme de plus. Une seule certitude, l'argent, à chaque fois, venait des comptes Sirven qui le reconnaît bien volontiers : « à la demande du président Le Floch ».
Laurent Valdiguié, Le Parisien, mercredi 16 avril 2003, p. 3

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(22 avril 2003) PROCES ELF. Des proches de Mitterrand et Pasqua sur le gril
Un ami de l'ancien président de la République, un fidèle de Charles Pasqua et un proche de François Léotard vont s'expliquer sur les largesses que leur aurait accordées le groupe pétrolier. Tandis que l'enquête sur les pratiques de l'ère Jaffré progresse.

«ON PARLE des politiques, mais il faudrait aussi parler de leur entourage », déclarait Alfred Sirven au début du procès Elf. Nous y voilà. Entrent en scène, à partir d'aujourd'hui, les trois prévenus les plus « politiques » du dossier. Un intime de François Mitterrand, Laurent Raillard, un fidèle de Charles Pasqua, Daniel Léandri, et un proche de François Léotard, Yves Verwaerde. Les trois hommes sont soupçonnés d'avoir bénéficié de fonds occultes d'Elf sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent.

La maison du professeur de golf
Le docteur Raillard, « Lala » pour ses proches, était un ami landais de Mitterrand. Voisin de Latche, mais surtout grand passionné de golf, Raillard a joué deux matinées par semaine avec l'ex-président de la République pendant ses deux septennats. En 1991, le docteur Raillard fait une magnifique affaire en vendant sa maison de Louveciennes à Elf 22 millions de francs (3,35 millions d'euros), tout en restant locataire. Elf payera ensuite le téléphone, les jardiniers, les factures de fuel et d'eau, le portail automatique, la porte blindée. Le docteur Raillard, qui ne devrait pas être présent à l'audience d'aujourd'hui pour des raisons de santé, a expliqué au cours de l'instruction que sa maison était utilisée pour des réunions discrètes de François Mitterrand... notamment avec Charles Pasqua. Autre avantage consenti par Elf au professeur de golf de Mitterrand, des virements de l'ordre de 5 millions de francs (760 000 €) sur un compte suisse baptisé « Surf ». En souvenir des Landes, sûrement.

Le compte « salade » du député européen
Yves Verwaerde a été député européen de 1989 à 1999 sur les listes du Parti républicain de François Léotard. En 1991 et 1992, il est devenu un discret salarié d'Elf Aquitaine International, une filiale suisse dirigée par Sirven, avec un salaire mensuel de 30 000 F (4 573 €) et une carte bleue. En outre, l'enquête judiciaire a établi que le député avait ouvert un compte suisse baptisé « Salade », qui allait être lui aussi alimenté par Elf, à hauteur d'1,7 million de dollars. Selon Yves Verwaerde, ces fonds étaient en réalité destinés à l'Unità, le mouvement angolais rebelle du défunt Savimbi. Pourtant, l'enquête a montré qu'un compte suisse appartenant en direct à l'Unità était par ailleurs alimenté par Elf. Yves Verwaerde est également soupçonné de s'être fait construire une villa à Ibiza, en Espagne, pour un total de 2 millions de francs (300 000 €), grâce au compte « Salade ».

L'argent libanais de l'ancien brigadier
Au premier jour du procès, il s'est avancé vers Sirven et lui a donné l'accolade. Depuis cinq semaines, Daniel Léandri ne rate aucune audience. Avec son inimitable accent corse et un flegme à toute épreuve, cet ancien brigadier de police se prépare consciencieusement à sa propre audition d'aujourd'hui. La justice le soupçonne d'avoir perçu entre 1990 et 1993 un salaire d'Elf de 250 000 F (38 112 €) par trimestre, et d'avoir touché une quarantaine de millions, d'abord sur un compte suisse, puis sur des comptes transférés au Liban. Léandri s'explique en disant qu'il avait été adoubé par Jacques Foccart, le puissant « monsieur Afrique » de de Gaulle, pour « collecter des informations » sur le continent noir. Proche de Charles Pasqua, Daniel Léandri affirme avoir travaillé en direct avec Sirven. Quant aux fonds détenus au Liban, il assure les avoir gérés pour le compte de personnalités congolaises. Toujours l'Afrique...
L.V., Le Parisien, mardi 22 avril 2003, p. 13

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(22 avril 2003) PROCES ELF. Les « opérations » africaines d'Elf sous l'ère Jaffré
Philippe Jaffré devrait être de nouveau entendu par le juge Van Ruymbeke car un ancien directeur d'Elf Congo a témoigné que les gros transferts de fonds sur les comptes du Congo ont dû être validés par le PDG d'Elf.

APRES ce procès, la justice n'en aura pas fini avec Elf. Alors que le président Michel Desplan tente de débroussailler le maquis des commissions sous l'ère Le Floch, le juge Renaud Van Ruymbeke, saisi d'une enquête « Elf bis » toujours à l'instruction, démêle les mouvements de fonds secrets sous la présidence de Philippe Jaffré.
Au départ de cette nouvelle enquête, l'été dernier, Van Ruymbeke s'est intéressé à des commissions occultes versées à des intermédiaires libanais en marge d'opérations pétrolières au Nigeria. Le juge a ensuite demandé l'aide judiciaire de son collègue suisse Daniel Devaud, qui est allé saisir à Genève la comptabilité de Rivunion, la filiale financière d'Elf chargée des transferts de fonds.
Avec les découvertes du juge Devaud, Van Ruymbeke enquête désormais sur de curieuses opérations au Congo, en 1997, alors que ce pays était en pleine guerre civile entre partisans du président, Pascal Lissouba, et de son opposant Denis Sassou N'Guesso, actuellement au pouvoir à Brazzaville.

Financement d'achat d'armes
Première découverte du juge Van Ruymbeke : Elf a bien financé tous les camps en présence et l'argent du groupe pétrolier aurait directement permis à certains belligérants d'acheter des armes. Le magistrat a ainsi mis au jour deux virements de 9,9 et 16,7 millions de dollars, les 11 et 16 juillet 1997. « Cet argent a été affecté au paiement d'armes commandées par la République du Congo. Il provient initialement d'Elf », écrit-il dans son interrogatoire du 1er avril dernier de N'Guila Moungounga, l'ancien ministre des Finances de Lissouba. « Elf était comme une nébuleuse, nous recevions ce qu'elle voulait bien nous donner », reconnaît l'ancien ministre, aujourd'hui en exil.
Autre « aide » d'Elf au camp Lissouba, le versement de 2,5 millions de dollars, en date du 29 juillet 1997, à Claudine Munari, la directrice de cabinet du président du Congo. « J'ignorais qu'elle avait bénéficié d'une telle somme d'argent », observe le ministre des Finances. Mais exactement à la même période, Elf finance également... la propre épouse de Sassou N'Guesso. Mme Tchibota perçoit 4 millions de dollars via un compte aux îles Caïman. « Je pense que c'était une manière pour Elf de financer le conflit contre nous », décode au juge Van Ruymbeke le ministre en exil.
Autre mouvement occulte : en septembre 1997, un compte du Congo est alimenté par Elf de 5 millions de dollars. Dans les jours qui suivent, la même somme est transférée à la Sopar, une fondation du Liechtenstein contrôlée par l'ancien préfet Jean-Charles Marchiani. « La République du Congo n'a jamais conclu une quelconque transaction avec M. Marchiani », se défend Moungounga. Pourtant, selon le juge Van Ruymbeke, Marchiani « a gardé 2,3 millions » sur les 5 millions initiaux et a transféré la différence au fils de l'ancien maire de Brazzaville, M. Kolelas. Pourquoi ce transfert opaque ? « Il faut savoir qu'à cette époque, Bernard Kolelas contrôlait le sud de Brazzaville et Sassou le nord, décrypte le ministre de Lissouba. Nous étions en tenailles et ne voulions pas les voir s'unir contre nous, c'est ce qui a motivé la décision d'octroyer cette somme d'argent. »
Rien n'indique à ce stade de l'enquête pourquoi le préfet Marchiani, qui se défend « d'avoir fait quoi que ce soit d'illégal », a été choisi comme intermédiaire. Le juge Van Ruymbeke, comme l'a révélé « Libération », a d'ailleurs demandé au procureur un feu vert pour enquêter en direction de Marchiani.

Une signature indispensable
Le magistrat a également entendu début avril, comme témoin assisté, Jacques Isoard, directeur d'Elf Congo sous la présidence Jaffré. Détenteur de comptes secrets en Suisse, baptisés « Lord, New Pass ou Grepo », Isoard a été interrogé sur les transferts de fonds d'Elf sur des comptes du Congo « utilisés pour des achats d'armes ».
« Qui avait le pouvoir d'engager de telles dépenses ? lui a demandé le juge. - Vu le montant, la signature du président était indispensable », a répliqué Isoard. Même réponse au sujet des transferts Marchiani. Philippe Jaffré, le successeur de Le Floch, déjà entendu comme témoin dans ce dossier, devrait donc être amené à s'expliquer de nouveau dans le bureau du juge.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, mardi 22 avril 2003, p. 13

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(22 avril 2003) Bidermann, l'apporteur d'affaires»
le proces elf en correctionnelle

Le Floch-Prigent a révélé le rôle d'intermédiaire de ce patron du textile.

Loïk Le Floch-Prigent a fait un nouvel aveu, hier, au tribunal correctionnel. Un petit aveu dans l'examen de l'affaire du pétrole de la mer du Nord, avec le rachat d'Oxy (filiale anglaise de l'américain Occidental Petroleum). «L'apporteur d'affaires, c'était Bidermann», a dit Le Floch-Prigent. Il ne l'avait jamais dit. Maurice Bidermann, le visage contracté, figé par la colère, porte la main à sa bouche. Ses doigts tremblent. L'ex-patron du groupe textile, déjà poursuivi pour des détournements à l'occasion du renflouement de son groupe par Elf-Gabon ou du divorce des Le Floch, doit admettre qu'il a reçu 2,7 millions de dollars d'Elf, dans un dossier pétrolier sur lequel il n'avait a priori aucune compétence.

Le président Michel Desplan a fait brancher un écran géant pour commenter les graphiques financiers des juges d'instruction. Les prévenus écoutent silencieusement. En 1991, Elf-Aquitaine s'est alliée au britannique Enterprise Oil pour racheter Oxy Petroleum, qui détenait d'«importants champs pétrolifères en mer du Nord». «Ceux-là mêmes où sont morts 167 personnes sur la plateforme Piper-Alpha, rappelle Michel Desplan, un drame dont on se souvient encore aujourd'hui.» Le Floch était bien placé pour négocier, il avait travaillé pour Occidental Petroleum, trois ans avant. Mais il a conclu l'achat pour 1,35 milliard de dollars, soit cent millions de dollars au-delà de l'évaluation maximale de ses services. Total n'offrait que 800 millions. «Je considère avoir fait la meilleure opération de ma carrière de président», soutient Le Floch. Si la revente s'est négociée pour 270 millions de dollars seulement, c'est que les actifs ont été «bradés» par son successeur.

Conversation.
Tout n'était pas si clair, pour l'ex-épouse de Le Floch. Lors d'un voyage en avion, Fatima Belaïd a «entendu certaines conversations». Son mari avait dit que, «s'il allait payer très cher pour Oxy, c'est qu'il avait un projet à côté, avec le patron de la société anglaise». «Jamais je n'ai eu cette conversation», dit Le Floch, secouant la tête, blasé. L'intermédiaire Nathan Meyohas, artisan des négociations, était dans l'avion. Il dément aussi. Mais le tribunal s'intéresse plus aux petits arrangements entre amis auxquels a donné lieu l'affaire Oxy. Sitôt l'affaire conclue, quinze millions de dollars sont envoyés, sur instructions d'André Tarallo, alors patron des hydrocarbures, sur le compte d'une société «Meca». Ouvrant la porte à un partage singulier. Bidermann en recevra 2,7 millions, Alfred Sirven 2 millions, et l'intermédiaire officiel, Nathan Meyohas, 5,5 millions. C'est Me Claude Richard, alors avocat de Maurice Bidermann, qui s'est occupé des premières opérations de «Meca». Sur le banc des prévenus, Bidermann vacille déjà. Il a découvert «Meca» par «la presse», et c'est son avocat qui a tout manigancé. «Je tombe des nues, dit-il. Je dénie que j'étais le porteur de valises. Je n'ai jamais mis les pieds en Suisse, heu, enfin, dans cette période.» Mais le président demande son avis à Tarallo : «Qui a fixé le montant de quinze millions de dollars ?» «A mon avis, répond Tarallo, le montant avait été fixé après une conversation de M Le Floch avec MM. Bidermann et Meyohas.» L'ex-avocat de Bidermann, Claude Richard, se rappelle de discussions entre Meyohas et Bidermann au sujet de l'argent : «L'accord entre eux était de deux tiers, un tiers.» «M. Bidermann s'est occupé de beaucoup d'autre chose que de textile, raconte-t-il, il s'est occupé d'immobilier, d'art. Il se comportait réguliè rement comme un intermé diaire».

Prix du travail.
Bidermann, furieux, s'embrouille, accuse son ex-avocat. «Je devais toucher 2,7 millions de dollars. J'avais la clé d'un problème très grave pour Elf», dit-il. La clé, c'était son ami Meyohas et ses relations avec les Anglais. «J'ai eu l'idée de contacter Meyohas», souffle-t-il. Le Floch-Prigent ignore les démentis de son coprévenu. «C'est moi qui ai fixé l'ordre de grandeur. J'ai dit à M. Bidermann : vous avez bien noté que c'est 15 millions de dollars.» C'était le prix du travail «d'une banque d'affaires», explique-t-il. Une enseigne que n'avait pas encore Bidermann.
Libération, Par Karl LASKE, jeudi 24 avril 2003, p. 18

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« Le Floch ne faisait rien sans l'accord de l'Elysée »

ANCIEN garde du corps de Loïk Le Floch-Prigent, Didier Sicot a été entendu huit fois par Eva Joly au cours de l'instruction. Depuis le début du procès, il suit avec attention les débats, par médias interposés.

Avez-vous assisté à des remises d'argent à des politiques ?
Didier Sicot. Non. Mais ils en parlaient souvent. Je sais qu'il y a eu de gros cadeaux, comme des appartements par exemple, dont la justice n'a jamais eu connaissance. Sirven disait parfois « la gauche me coûte plus cher que la droite », mais je ne l'ai jamais vu remettre des fonds. Je suis sûr d'une chose en revanche, c'est que Le Floch ne faisait rien sans l'accord de l'Elysée. Il s'y rendait très souvent. A ma connaissance, Sirven n'y allait pas. A la fin, ils allaient tous les deux au Quai d'Orsay.

Que vous inspirent les déclarations des uns et des autres au procès Elf ?
C'est sûr, tout le monde ment un peu, mais c'est normal, il faut bien se défendre. Fatima Belaïd - l'ex-femme de Le Floch - ne dit pas la vérité par exemple quand elle dit qu'elle ne touchait pas d'espèces. Je sais de quoi je parle : chaque mois, le chauffeur de Maurice Bidermann lui amenait une enveloppe et j'étais chargé de recompter les billets. En revanche, elle dit juste quand elle dit que son divorce a été décidé à l'Elysée. Ça, c'est vrai. Le Floch a bien reçu l'ordre de se séparer de sa femme qui, aux yeux de certains, devenait trop gênante. Même Alfred m'avait dit : « Didier, on aura des ennuis à cause d'elle. » Ça s'est fait en un week-end. André Guelfi a vu Fatima un soir au Ritz et lui a montré des documents de la police ou des renseignements généraux sur elle en lui disant qu'il valait mieux pour elle que cela ne sorte pas et qu'elle se tienne tranquille. Fatima, qui se méfiait d'eux, m'avait demandé un petit magnétophone. A l'époque, elle les a tous enregistrés ! Elle avait le micro dans le col de sa veste.

« A la fin, c'était Dallas »

Vous viviez avec eux 24 heures sur 24 sept jours sur sept. Y avait-il une « ambiance Dallas » chez les Le Floch ?
Au début, non. Lui était quelqu'un de simple qui achetait le moins cher quand il faisait les courses. Elle aussi, elle venait d'Avignon et c'était quelqu'un de modeste. Mais si vous mettez un gamin dans un magasin de jouets en lui disant sers-toi, il ressort avec deux Caddie pleins. Fatima est devenue « une présidente ». Une seule anecdote : pour les vacances à Long Island, aux Etats-Unis, la maison louée 250 000 francs les quinze jours ne lui plaisait pas, elle trouvait que les chambres avaient une petite odeur de moisi. Elle a repéré une autre maison à son goût mais qui n'était pas à louer. Elle n'a pas hésité à demander à l'agent immobilier d'aller « faire une proposition » aux occupants de la maison... Ils sont partis dans l'heure, avec leurs enfants ! C'était ça, Elf ! A la fin, c'était Dallas.
Propos recueillis par L.V., Le Parisien, lundi 28 avril 2003, p. 17

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Elf : le jackpot allemand

LE FLOCH va-t-il franchir la ligne blanche séparant les déclarations générales des explications concrètes ? Au procès Elf, l'ancien PDG aura cette semaine une des dernières occasions de détailler le fonctionnement de la caisse noire. Pendant trois jours, le tribunal quitte l'Afrique et atterrit en Europe pour décortiquer le cas de la raffinerie de Leuna en Allemagne. Au menu, le rôle bien mystérieux d'agents secrets, la corruption d'hommes politiques allemands et plus de 300 MF de commissions occultes sur des comptes off-shore avec, en toile de fond, l'Elysée de François Mitterrand et un ancien Premier ministre français.

L'histoire remonte à 1991, deux ans après la chute du mur de Berlin. Dans l'ex-Allemagne de l'Est, la raffinerie de Leuna et le réseau de stations-service Minol sont à vendre. Officiellement, Elf va réaliser une belle opération industrielle et la France de François Mitterrand une belle opération politique en apportant son soutien à l'effort de réunification d'Helmut Kohl. Mais en coulisses, de discrets réseaux vont s'agiter pour mettre de l'huile dans ces beaux rouages. « Une action de lobbying parallèle aux négociations officielles était destinée à lever des obstacles politiques et à obtenir les subventions, provenant à la fois de Bruxelles, de Bonn et des Länder, pour un montant global de 2 milliards de marks », écrit le juge Van Ruymbeke dans son ordonnance de renvoi.

Trois hommes entrent en piste. Un énarque-banquier, Hubert Le Blanc-Bellevaux, surnommé 007 chez Elf, va jouer les « coordinateurs ». Un ancien diplomate allemand, Dieter Holzer, « proche des dirigeants de la CDU, le parti d'Helmut Kohl », va être chargé de l'opération de lobbying en Allemagne. Un ancien colonel des services secrets français, Pierre Léthier, va servir de « répartiteur » des fonds occultes. Un quatrième homme, André Guelfi, alias Dédé la Sardine, va mettre à la disposition ses comptes bancaires qui serviront d'écran. Un cinquième homme, Alfred Sirven, débloquera l'argent.

Le contrat secret brûlé chez le notaire

Comme dans les films, Holzer, Le Blanc-Bellevaux et Léthier se retrouvent au début de l'opération chez un notaire au Liechtenstein. Ils signent un contrat de répartition que le notaire scelle aussitôt dans une enveloppe avec interdiction de l'ouvrir sans les trois signataires. Le rachat de Leuna effectué, les trois hommes se retrouveront chez le notaire qui, en leur présence, brûlera le contrat secret que la justice n'a donc jamais retrouvé. A défaut, les enquêteurs ont donc dû reconstituer les itinéraires des commissions versées par Elf. Dieter Holzer aura touché 160 MF. Il aurait remis une partie des fonds à M. Pfahls, ancien secrétaire d'Etat allemand à la Défense. « Disparu », « décédé » ou « en fuite », Pfahls est insaisissable.

Le maître espion Pierre Léthier a touché 96 MF et aurait fait quelques retraits en espèces à Paris. Guelfi a perçu 13 MF. Par ailleurs, Elf, via la filiale Elf International (EAI) dirigée par Sirven, a versé 500 000 marks à une ancienne secrétaire d'Etat allemande, Agnès Huerland Buening, et 1,4 million de marks à Hanz Friedrichs, ancien ministre de l'Economie d'outre-Rhin. « Beaucoup de zones d'ombre demeurent dans cette affaire », indique un enquêteur allemand, persuadé que des commissions ont alimenté les caisses du parti d'Helmut Kohl.

Rien pour les Français ? L'enquête judiciaire s'est aussi intéressée au contrat d'EAI avec Sissi. Cette société de conseil d'Edith Cresson a perçu 3 MF d'Elf pour le « suivi de l'évolution économique de l'Allemagne de l'Est ». « Les sociétés de Mme Cresson avaient une réputation d'efficacité », a assuré Sirven lors de l'instruction. Aucune charge n'a été retenue contre l'ancienne Premier ministre. L'opération de lobbying Leuna n'aura donc touché que l'Allemagne.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, lundi 28 avril 2003, p. 17

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Le procès Elf en correctionnelle
Chirac sort du chapeau de Le Floch
Selon l'ex-PDG, un virement de Sirven à l'industriel Bidermann devait servir à sauver une usine en Corrèze. Idée suggérée par le maire de Paris.

Mercredi soir (30 avril 2003), Loïk Le Floch-Prigent a invité Jacques Chirac au procès Elf. En le désignant directement ­ sans toutefois prononcer son nom ­ dans l'un des dossiers actuellement examinés par le tribunal. L'ex-PDG explique qu'un virement de 12 millions de francs effectué par Alfred Sirven, en juin 1992, au profit de l'industriel Maurice Bidermann aurait en réalité, sur le conseil de Chirac, bénéficié à une usine corrézienne. L'audience vient de tourner au match de boxe entre Sirven et Le Floch. Sirven a porté les premiers coups. «Tous les virements ont été faits à la demande de M. Le Floch-Prigent, à la tour Elf, a-t-il dit. C'était un ordre permanent.» Le Floch bout, se lève: «Je trouve scan daleux qu'on essaie de s'abriter derrière moi.» Et donne l'exemple des 12 millions de francs.

«Conseil éclairé».
A l'audience du 15 avril, Bidermann et Sirven s'accordaient pour dire que cet argent avait pour seul mobile la prestation com pensatoire à verser à l'ex-femme de Le Floch, Fatima Belaïd. Le Floch regrette d'avoir validé cette version des faits. «Nous avons donné de l'argent à Maurice Bidermann pour qu'il sauve l'usine de Bort-les-Orgues [Corrèze], et ceci sur le conseil éclairé du député de la circonscription», dit-il. Le nom de l'actuel président de la République n'est pas prononcé. Mais, jusqu'en 1995, le député en question, c'est bien Jacques Chirac.

L'allusion au soutien apporté par Elf à une ancienne usine de Bidermann dans cette ville de Corrèze n'est pas nouvelle. Ce qui n'a jamais été dit devant les juges, c'est que des fonds détournés aient pu être utilisés à cette fin. Dans un ouvrage d'entretiens (1), Le Floch avait relaté l'opération. Alfred Sirven l'aurait organisée, à la suite d'une rencontre avec Chirac, à l'hôtel de ville de Paris, début 1992, en présence de Maurice Bidermann et de l'homme d'affaires François Pinault. «L'usine a été sauvée sur intervention directe et décisive du député de Corrèze Jacques Chirac», indiquait déjà Le Floch, évoquant alors un montant «d'environ 5 à 6 millions de francs».

Bidermann était alors l'un des «go-beetwen» entre le PDG d'Elf et le maire de Paris, organisant rencontres et déjeuners. Après les législatives de 1993, Le Floch s'était mis à espérer que Chirac empêcherait le gouvernement Balladur de lui prendre la présidence d'Elf.

«Est-ce qu'il y a eu en 1992-1993 un regain d'intérêt du ministère de l'Industrie à l'égard de vos entreprises ?», avait demandé la juge Eva Joly à Maurice Bidermann, lors de l'instruction en juillet 1996. «Oui. En raison des élections et du fait que j'ai des usines dans la circonscription de Jacques Chirac, à Bort-les-Orgues et à 30 km», avait-il répondu. Sans allusion aux 12 millions de francs.

Appartement.
Puis, le 15 avril, devant le tribunal, Bidermann a assuré que cette somme était destinée à Fatima Belaïd. Si Fatima a effectivement obtenu de Bidermann un appartement à Londres ­ valeur: 500 000 euros ­, ce n'est qu'en 1996 qu'elle reçoit la prestation compensatoire promise, soit 19 millions de francs, en échange des titres de l'appartement. Les 12 premiers millions auraient été versés en liquide, selon Bidermann, en mensualités de 100 000 francs.

«Je n'ai pas reçu cet argent», riposte Fatima. L'ex-avocat de Bidermann, Me Claude Richard, a été aussi catégorique : «Je n'ai pas entendu parler à l'époque de montants substantiels en dehors de l'appartement de Londres. Je suis absolument sûr que c'est une blague qu'on vous raconte, cette histoire des 12 millions de francs, a-t-il dit au tribunal. Je parle du motif qui vous est donné.» Pour ne rien arranger, Bidermann a affirmé avoir transmis cet argent liquide via son ancien ami l'industriel Jeffrey Steiner. Ce dernier s'était in digné : Bidermann «raconte n'importe quoi». Le Floch-Prigent est donc le quatrième prévenu de l'affaire Elf à soulever les incohérences de l'affaire des 12 millions. Et le premier à mettre en cause le chef de l'Etat.
(1) Affaire Elf affaire d'Etat, entretiens avec Eric Decouty (Le Cherche-Midi).
Libération, Par Karl LASKE, vendredi 02 mai 2003, p. 16

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(30 avril 2003) Procès Elf: Jaffré suggère à Le Floch de "demander pardon"

PARIS (Reuters) - L'ancien PDG d'Elf Philippe Jaffré, entendu comme témoin mercredi au tribunal de Paris, a accusé son prédécesseur Loïk Le Floch-Prigent d'avoir "volé et déshonoré" la compagnie pétrolière et lui a suggéré de demander pardon.

"Cette entreprise est une victime. Elle a subi un détournement de fonds commis en bande organisée" (...) On a voulu la déshonorer et la présenter comme une entreprise mafieuse et vouée de toute éternité à ces comportements", a dit Philippe Jaffré, qui a dirigé Elf de 1993 à 1999.

"Cette entreprise attend un mot, un seul mot de sa part : pardon", a-t-il ajouté.

Sa déclaration a provoqué un éclat de rire sur les bancs des proches de Loïk le Floch-Prigent. Ce dernier, président de 1989 à 1993 et aujourd'hui en prison, n'a pas réagi.

Le président du tribunal Michel Desplan a rappelé à Philippe Jaffré qu'il ne dirigeait plus Elf.

Au 20eme jour du procès, Philippe Jaffré, qui avait accéléré l'enquête judiciaire en déposant plainte pour Elf en 1994, a accablé Loïk le Floch-Prigent.

Sa gestion l'aurait selon lui conduit à passer 50 milliards de francs de provision en trois ans dans les comptes.

Il s'est aussi montré très dur contre un autre prévenu, l'ex-"M. Afrique" d'Elf jusqu'en 1997, André Tarallo : "je ne peux que regretter qu'au soir de sa vie professionnelle, il se soit un peu laissé aller. M. Tarallo avait besoin d'un président strict".

Enfin Philippe Jaffré a souhaité démentir "catégoriquement" la déclaration de Loïk le Floch-Prigent au début du procès, selon laquelle Elf avait essentiellement financé le parti gaulliste jusqu'en 1989 et élargi ensuite ses financements à la gauche.

Il a affirmé qu'Elf, en dehors de la présidence de Loïk le Floch-Prigent, n'avait financé aucun parti à l'exception de quelques dons occasionnels.

"Je m'inscris en faux contre ces affirmations. J'ai interrogé mes prédécesseurs (...) Ils m'ont dit qu'il n'y avait pas eu de financement politique, ni directement, ni indirectement, à l'exception de quelques dons occasionnels pour les campagnes électorales, qui ont bénéficié équitablement à la droite et à la gauche", a-t-il dit.
lemonde.fr, 30 avril 20:52:55

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(8 mai 2003) Procès Elf : des révélations de plus en plus scandaleuses
Le procès Elf est celui de tous les excès. Ampleur des sommes détournées, incroyables dépenses personnelles, arrogance des prévenus, sur fond de pillages africains et de caisse noire bien française. Autant de révélations qui choquent les Français.

LE PROCES ELF, après huit semaines de déballage, navigue entre vertige et nausée. Et le public qui assiste aux débats en ressort souvent interloqué. Le premier bilan se résume en un mot : écoeurement. Pour au moins six raisons.

1- L'ampleur des sommes détournées
On connaît le chiffre global des fonds occultes qui transitent sur les comptes Sirven, 1,2 milliard de francs. Mais chaque audience est l'occasion de mieux comprendre comment ce grand fleuve est alimenté de mille ruisseaux : 256 millions de francs en marge d'opérations allemandes ; 80 millionsde francs en Espagne ; 120 millions de francs hier pour une opération au Venezuela. Toujours plus. Du coup, quand Sirven touche 400 000 F, cela a des allures de pourboire et, à ses côtés, une foule d'intermédiaires se servent au passage. Un seul exemple, ces 500 000 F versés à un « camarade de promotion de l'ENA » d'un cadre d'Elf pour lui avoir présenté un intermédiaire espagnol... dix-huit ans auparavant.

2 - Un incroyable mélange des genres
Autre motif d'étonnement,la façon dont les cadres d'Elf ont pioché dans la caisse pour alimenter leurs comptes suisses. Alain Guillon, l'ancien patron du raffinage, a perçu une quarantaine de millions pour la seule opération espagnole. L'argent noir, comme pour Le Floch, a servi à financer son divorce, « un divorce de droit français », bredouille-t-il pour expliquer qu'il a omis de déclarer ces revenus complémentaires au fisc. Sirven est devenu un très bon client de la maison Cartier (6,4 millions d'euros) et des antiquaires (12 M d'euros) Il s'achète un château à Chinon, s'offre mille roses, une villa à Ibiza, comme Verwaerde, l'ex-député européen. Tarallo construit une des plus belles villas de Corse. Le Floch devient propriétaire en Normandie et flambe 12 000 euros dans des meubles de jardin.

3 - L'arrogance des prévenus
Bien sûr, devant les évidences de l'enquête judiciaire et des découvertes bancaires, ils avouent du bout des lèvres certaines dépenses. Mais peu d'explications et pas de regret. Sirven hausse les épaules. Tarallo nie en bloc et s'abrite derrière son «mandant » Bongo. Le Floch affiche crânement sa « nausée » devant les dépenses personnelles de ses « collaborateurs » mais s'abrite derrière le parapluie Mitterrand pour justifier les 4,5 M d'euros de son propre divorce. Alain Guillon, qui se dit d'abord « viscéralement contre la corruption », finit par reconnaître « sa honte » devant ses propres comptes.

4 - L'ombre des politiques français
Une autre évidence s'impose au fil des débats. A eux seuls, les 37 prévenus n'ont pas pu dépenser la totalité des sommes détournées. Sirven, par exemple, n'a pas flambé les 360 MF en espèce qui lui sont revenus à Paris. « Des millions étaient destinés à des politiques français », assure Le Floch dans un commencement de réponse. Selon lui, la « caisse noire » alimentait les partis français de 25 MF par an. Mais pourquoi ne pas en savoir plus ? Du coup, les pires sous-entendus planent sur l'audience et la justice montre ses limites.

5 - Le pillage africain
Autre toile de fond, la façon dont Elf supporte les régimes pétroliers africains et finance leurs dirigeants. Même Philippe Jaffré, le successeur de Le Floch, n'a pas caché certaines pratiques expliquant qu'il était difficile de faire autrement « vis-à-vis de pays souverains ». Pour chaque baril extrait du sous-sol gabonais ou congolais, environ 20 centimes d'euro vont alimenter des cagnottes de dirigeants locaux. Un rapport d'expertise, au dossier, chiffre à 100 millions de dollars annuels les revenus du président du Gabon. La justice française s'est arrêtée aux frontières.

6 - Deux poids deux mesures
Elf, la plus grande entreprise française, s'affranchissait des règles ordinaires. Un coup de fil au ministre des Finances, Pierre Bérégovoy, un rendez-vous à l'Elysée chez François Mitterrand, et Le Floch-Prigent pouvait, à l'entendre, faire sauter tous les verrous. A l'entendre, c'est Mitterrand qui ordonne que la caisse noire finance son divorce, et c'est Bérégovoy qui conseille d'éviter de passer par la voie normale pour verser une commission occulte. A l'entendre aussi, les conseils d'administration sont « fictifs ». Rien n'était impossible pour les amis du prince. Et dire qu'il s'en est fallu d'un cheveu que cette enquête fleuve ne voit jamais le jour. Ce n'est pas la moindre leçon de l'affaire Elf.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, jeudi 08 mai 2003, p. 2

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Un faux nez à 280 millions de francs

Débat sur la commission attribuée au financier Nadhmi Auchi.

Il s'est présenté comme une fleur, affirmant benoîtement : «J'ai toujours été prêt à coopérer avec la justice française.» Nadhmi Auchi, 65 ans, homme d'affaires irakien ayant obtenu la nationalité britannique, n'est pourtant pas réputé pour son sens de l'humour. Cela fait bientôt trois ans que la justice fran çaise lui a collé un mandat d'arrêt international. On lui reproche d'avoir encaissé une astro nomique commission de 280 mil lions de francs (43 millions d'euros) pour un tout petit rôle : faire office de cache-nez au groupe Elf lors du rachat d'une compagnie pétrolière espagnole.

Remontrances.
Auchi résidait paisiblement à Londres, grâce à l'aimable bienveillance des pouvoirs publics britanniques, rétifs à l'entraide judiciaire internationale. Alors, son arrivée impromptue à la barre du tribunal, le jour même où son cas devait être évoqué, suscite bien des interrogations. «Il n'est pas improbable que cela ait été évoqué en haut lieu, sourit un magistrat. Faut-il y voir malice ?» Auchi est parfois présenté comme l'un de ces hommes qui pourraient jouer un rôle dans la reconstruction de l'Irak. Le 31 mars, la justice britannique avait bien tardivement diligenté un début de commencement d'application de son mandat d'arrêt international. Mollement : un tribunal l'avait laissé libre, moyennant une caution de 72 000 euros. C'est donc librement et volontairement qu'il a comparu hier à Paris, espérant s'attirer ainsi la bienveillance du tribunal.

«Depuis plusieurs semaines, M. Auchi a pris attache avec le substitut du procureur, a tenté de prendre attache avec la présidence du tribunal, a souligné, hier, la représentante du parquet. Ces méthodes sont particulièrement déplaisantes.» Après les remontrances d'usage du président Michel Desplan ­ «en France comme au Royaume-Uni, le principe est que les suspects se présentent devant leurs juges» ­, le tribunal a laissé Auchi en liberté, moyennant une caution de 100 000 euros, ridicule eu égard à sa fortune et aux détournements qui lui sont reprochés, et surtout sans confiscation de son passeport. Dès jeudi, sitôt passé les trois journées consacrées à son rôle dans l'affaire Elf, Auchi sera libre de se rendre à Bagdad ou ailleurs.

Les faits qui lui sont reprochés remontent à la première guerre du Golfe en 1991 et concernent la cinquième compagnie pétrolière espagnole, Ertoil, contrôlée par le gouvernement du Koweït alors envahi par l'Irak. Les Koweïtiens étaient pressés de vendre afin de financer la reconquête de leur pays. Mais le repreneur pressenti, Elf, devait patienter trois mois avant que la Commission européenne ne donne son feu vert à ce rachat. On a donc mis en place un actionnaire de transition, Nadhmi Auchi lui-même. En jargon financier, cela s'appelle un portage. En langage commun, un faux nez.

Risques.
Homme d'affaires international spécialisé, dit-il, dans «l'investissement, l'immobilier, la pharmacie, l'aviation et le commerce», Auchi avait le profil idoine : un lointain passage dans les geôles de Saddam Hussein pour séduire les Koweïtiens, des relations bancaires suffisantes pour racheter Ertoil, fût-ce le temps d'un trimestre : il possédait 7 % de Paribas et surtout 30 % de sa filiale luxembourgeoise, laquelle ne s'est guère fait prier pour avancer les fonds. Ce faisant, Auchi prenait peu de risque, puisque Elf lui avait signé une garantie de rachat d'Ertoil. Les Français lui ont malgré tout concédé une rémunération équivalente à 10 % de la transaction. Cela fait cher du portage, surtout limité de janvier à avril 1991. «Pour nous encourager, Elf nous a proposé un profit très important», admet Auchi, qui tente de se justifier : «J'ai pris tous les risques» financiers et industriels. Vraiment ? S'il est vrai que l'engagement de rachat signé par Elf n'était pas une obligation, le président Desplan se plaît à rappeler qu'il y avait «pléthore» de candidats à la reprise d'Ertoil, à commencer par le français Total.

Mensonge.
Surtout, Elf s'était engagé à payer les intérêts (200 millions de francs, soit 30 millions d'euros) de l'emprunt contracté par Auchi auprès de Paribas, ce qui limitait ses «risques». L'homme d'affaires rétorque : «C'est eux qui ont payé les intérêts, mais seulement après» le débouclage de l'opération. Pieux mensonge, réitéré trois fois à la barre. En réalité, une lettre d'Elf à Paribas, datée de janvier 1991, au début du portage, précise que la compagnie pétrolière prendra à sa charge les frais financiers. On comprendra mieux les enjeux aujourd'hui, car le tribunal va examiner comment Auchi aurait rétrocédé un quart de sa dîme aux dirigeants d'Elf.
Libération,

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« J'ai été menacée de mort, vilipendée, torpillée »

«CE LIVRE est dédié à tous ceux qui ont payé de leur vie le refus de la corruption, aux journalistes et aux magistrats qui sont morts en faisant simplement leur métier. » C'est par ces lignes que débute « Est-ce dans ce monde là que nous voulons vivre », le nouveau livre d'Eva Joly, qui sort en librairie cette semaine et dont « Le Parisien »-« Aujourd'hui » a pu se procurer les épreuves. Sur les 337 pages de l'ouvrage, la juge de l'affaire Elf consacre les 215 premières à la façon dont s'est déroulée, de l'intérieur, cette instruction sans précédent. Extraits.

« L'institution ne nous a pas protégés.»

« En faisant simplement mon métier, j'ai été menacée de mort. J'ai avancé sous la surveillance des officines et des services secrets, soumise à une pression que je n'aurais jamais imaginée possible : j'ai été vilipendée et accusée des pires méfaits. Comme si le danger était du côté de la justice... A chaque fois qu'un magistrat s'approche du pouvoir, qu'il soit officiel ou occulte, il est pris dans un engrenage qui le dépasse... La cible, c'était moi... Bien sûr, je n'étais pas la seule dans l'oeil du cyclone. Nous étions une poignée de magistrats, de policiers, et d'auxiliaires de justice à lutter contre ces vents contraires. La logique aurait voulu que nos efforts soient encouragés et relayés par les gouvernements successifs. Or nos investigations ont été surveillées, et parfois entravées. L'institution ne nous a pas protégés autant qu'elle aurait dû des pressions et des manipulations violentes. Il est même arrivé qu'elle les ait encouragées au sein de nos équipes. Voire qu'elle ait délibérément choisi de torpiller notre travail. »

Pourquoi ce livre.

« Au moment où j'écris ce livre, l'affaire n'est pas encore jugée. On peut gloser indéfiniment sur le secret de l'instruction. J'ai pu constater combien il était devenu une fiction juridique... Et je ne vais pas commencer, à 58 ans, à violer un code que j'ai été chargée d'appliquer durant toute ma carrière. En revanche, si la justice a besoin de calme et de silence, elle ne doit pas accepter la part d'ombre... Il n'est écrit nulle part dans le Code de procédure pénale qu'un juge serait tenu d'être la cible de rumeurs permanentes, d'écoutes téléphoniques sauvages ou de « conseils » ouvertement mafieux... Il serait singulier que les manoeuvres violentes que j'ai dû affronter restent cachées derrière le secret de l'instruction. Jusqu'à preuve du contraire, celui-ci est là pour protéger l'enquête et non les manipulateurs. »

Le monde du pétrole.

« Devant moi, des hommes solides, rompus au monde des affaires, se laissent rattraper par leurs souvenirs. Avec surprise, je les vois tour à tour pâlir ou bégayer, transpirer, avoir le souffle court... Les hommes du pétrole baignent dans un monde où les usages ne sont pas tout à fait les nôtres. Ainsi, cet ancien directeur de raffinerie, salarié d'Elf, qui a longtemps travaillé dans les zones hostiles, au caractère bien trempé, solide comme un roc. Un jour, il me parle incidemment d'une lettre confiée à son avocat plusieurs mois avant le début de l'instruction, dans laquelle il explique que s'il lui arrive quelque chose, ce sera un assassinat. Je lis la lettre : elle désigne ses propres dirigeants comme les commanditaires potentiels. »

Premier avertissement.

« Le premier messager s'appelle Franz, du moins c'est le prénom qu'il se donne. Il m'est présenté par un ami... Il m'avertit : « madame, il faut que vous compreniez que 98 % des délits peuvent être jugés. Mais qu'il en reste 2 % que la justice ne peut pas régler. On appelle cela les secrets d'Etat. Il y a beaucoup d'intérêts puissants autour de vous. Faites attention, l'Etat a des gardiens de ses secrets. Et ils ne sont pas tendres. Il faut être raisonnable. »

Le bristol vert.

« Un matin, en arrivant au travail, je trouve un petit bristol vert. Il est coincé dans l'enveloppe en plastique transparente collée sur la porte de mon bureau... Je déchiffre une liste de noms griffonnés au crayon dont je ne connais que le premier, celui du juge Renaud - exécuté en pleine rue en 1975 - J'arrive en seconde position. Les autres noms, m'apprendra-t--on ensuite, sont ceux de magistrats français tués depuis la guerre. »

Le PDG de la SNCF.

« Mai 1996. Après dix-huit mois d'enquête intensive, l'affaire entre dans une phase décisive et se rapproche de l'ancien PDG d'Elf, Loïk Le Floch-Prigent. La situation est délicate... Six mois plus tôt, ce dernier est devenu PDG de la SNCF... Sur le plan judiciaire, cette nomination est une digue de protection... Le 5 juin, des voisins m'alertent : trois véhicules se sont relayés devant notre domicile, restant plusieurs heures à l'arrêt... Par sécurité, je fais vérifier le numéro... Le 11 juin, une autre voiture rôde devant notre maison, passant et repassant au ralenti en un ballet régulier pendant plusieurs heures. Un familier peut noter son numéro... Je le transmets à la gendarmerie qui me fait remarquer que les deux numéros sont identiques, celui du 5 juin et celui du matin. Les deux véhicules, pourtant de couleurs distinctes, circulaient avec la même plaque. »

« Je vous donne 48 heures... »

Eva Joly rencontre un jour un « général français de très haut rang, aux épaulettes constellées d'étoiles ». « J'imagine que cela ne doit pas être drôle pour vous tous les jours, madame... Ce sera une autre histoire si vous quittez le milieu du pétrole pour approcher celui de ventes d'armes. Chez nous, il n'y a pas d'avertissement. Si vous commencez à enquêter, je vous donne quarante-huit heures. » Dès lors, et jusqu'au dernier jour de l'instruction, à chaque fois que je prendrai une décision difficile, cet avertissement résonnera en moi, comme une pensée que l'on chasse du revers de la main, mais qui revient toujours : « je vous donne quarante-huit heures... »

André Tarallo.

« Le 4 avril 1997, l'enquête met en cause André Tarallo le PDG d'Elf-Gabon... Ses avocats plaident pour la poursuite de ses activités, à un poste clé, aux frontières de la diplomatie et des affaires. Le calendrier tombe mal : André Tarallo doit s'envoler avec Philippe Jaffré, le nouveau PDG d'Elf, pour un rendez-vous avec le président gabonais Omar Bongo. Alors que ma tendance était à l'intransigeance, j'écoute les arguments des uns et des autres... Je prends acte du premier pas qui a été franchi : un dirigeant important de la compagnie reconnaît posséder un compte personnel à l'étranger... Je décide de laisser André Tarallo en liberté... Dès le lundi, j'assiste à une escalade de la tension... Ma décision de ne pas incarcérer André Tarallo est aussitôt recouverte par le soupçon... J'apprendrai ensuite que des sources « bien informées », mais évidemment anonymes, affirment que mon interlocuteur clandestin aurait été Jacques Chirac en personne... Pourtant, je l'affirme haut et fort. En sept ans, j'ai connu de nombreuses pressions, des petits télégraphistes, des menaces, des lettres anonymes, je n'ai pas toujours été soutenue par ma hiérarchie, qui n'a pas hésité à se montrer hostile à l'occasion, mais jamais le pouvoir politique n'est intervenu directement dans la gestion de mon dossier. Il est trop subtil pour cela. Et il a d'autres moyens à sa disposition. »

La police.

Racontant le fric-frac spectaculaire à la brigade financière, où des scellés concernant André Tarallo ont été dérobés, Eva Joly se retrouve dans un avion avec un des policiers chargés de dossier : « Notre commissaire se confie. Il se sent suivi, surveillé. Ses mots sont hésitants. Il se parle à mi-voix. Un climat oppressant s'est installé autour de lui, de sa jeune épouse et de leur bébé. Il cherche à mettre sa famille à l'abri. Je comprends que je ne suis pas seule à vivre sous tension. »

Perquisition chez Elf.

« Jusqu'à 3 heures du matin, soit plus de vingt heures d'affilées, dans une ambiance à couper au couteau, nous confectionnons plus de quarante scellés. Dans le bureau chargé de la sécurité, nous découvrons des pièces suspectes qui ne concernent pas notre instruction : relevés d'écoutes téléphoniques illégales, notes blanches de renseignements généraux, copies sauvages de procès-verbaux d'instructions en cours, rapport sur des assassinats mystérieux en Afrique, trace de financements politiques occultes, etc. Nous remettons en main propre ces éléments au procureur de Nanterre, qui nous rejoint à la tour Elf. Puisqu'elles ont été découvertes dans sa juridiction, la suite à donner à ces pièces dépend de lui. J'apprendrai ensuite qu'aucune information judiciaire n'a été ouverte. »

Roland Dumas.

« Le 9 janvier 1997, au retour de vacances, il nous est impossible de pénétrer dans le cabinet d'instruction. La serrure a été forcée. Trois cambriolages en un mois et demi... Nous sommes environnées par un champ magnétique... Le 26 janvier 1998, vers 10 heures, Laurence Vichnievsky et moi entrons en possession de pièces importantes concernant de nombreuses remises de fonds en liquide sur les comptes bancaires de Roland Dumas... A l'aube, nous nous présentons au domicile de Roland Dumas. La rue est déserte... Mais en nous accueillant, avec un léger sourire d'excuse et un froncement de sourcil réprobateur, le président du conseil constitutionnel nous apprend qu'il avait été prévenu de notre perquisition la veille au soir, peu avant 20 heures... Le président du conseil constitutionnel n'aura de cesse de chercher à nous confondre, ses amis ajoutant moult détails à relents machistes visant à me discréditer. »

Ecoutes.

« Le téléphone devient rapidement un mode de communication sommaire, réduit aux échanges sans conséquence. Au lieu d'être un allié, il encombre... La preuve définitive nous est fournie en mars 1998 lors d'un interrogatoire d'André Tarallo. Soudain, Laurence Vichnievsky fait irruption dans mon bureau et m'attire vers l'extérieur... Elle me conduit dans son cabinet et me passe, au téléphone, la présidente de la chambre d'accusation. Un quart d'heure plus tôt, celle-ci a essayé de me joindre. Mon téléphone n'a pas sonné, mais elle a eu la surprise d'entendre en direct l'audition du PDG d'Elf-Gabon. »

Un revolver.

« Printemps 1999, 6 heures du matin... Nous arrivons devant l'adresse officielle de Daniel Leandri, un petit pavillon de banlieue. Sa femme nous ouvre. Notre homme est absent. D'évidence, la maison n'est habitée que depuis une heure ou deux. Il y fait très froid. Un bagage à peine défait est ouvert sur le sol. Le réfrigérateur est vide... Une fois de plus, des fuites nous ont précédés. Notre visite a été éventée. Et le modeste pavillon du policier à la retraite vient d'être réoccupé précipitamment. Le propriétaire des lieux n'est pas là, mais il a laissé quelque chose pour nous. Une attention personnelle. Sur la table vide du salon, en évidence, il a déposé son revolver Smith et Wesson. Le canon est braqué sur l'entrée... Le revolver est chargé. »

Président de la Cour de cassation.

« Un matin, je suis convoquée par le premier président de la Cour de Cassation, le magistrat le plus important de France... Et j'entends un simple « conseil d'ami ». « Madame, je tiens de source incontestable que vous êtes entrée dans une zone d'extrême danger. Ne vous approchez pas des fenêtres... » Je sursaute, interdite. « Soyez sur vos gardes, tout le temps et partout. C'est très sérieux. » Je n'en saurai pas plus. » La presse.

« Depuis mon clocher, je renonce à comprendre la logique de la presse. Lors d'une perquisition, nous trouvons, par exemple, la trace du versement par certains établissements douteux de sommes importantes en espèces à des journalistes en vue, comme tel rédacteur en chef ou tel prétendu expert en terrorisme. »

La traque de Sirven.

Après l'arrestation de Sirven aux Philippines, ses avocats, dont Eric Turcon, qu'Eva Joly égratigne à plusieurs reprises, se plaignent de l'audition nocturne du fugitif. « Deux jours plus tard, je reçois une lettre du président du tribunal, qui a plongé sa plume dans le fiel. Il commence par m'annoncer qu'il interdit désormais les comparutions nocturnes, comme si j'avais commis un dérapage personnel. Il ignore sans doute que cette solution a été proposée par ses services... »

Renaud Van Ruymbeke.

Troisième juge de l'affaire Elf, Van Ruymbeke et Eva Joly ont eu des relations en dents de scie. Pour la première fois, cette dernière livre sa version de leur différents : « Renaud Van Ruymbeke et moi avons une explication en tête à tête... L'intérêt de l'instruction doit être ma seule boussole. Les avocats d'Alfred Sirven ont essayé de créer une diversion entre nous. Renaud a sincèrement cru qu'il allait obtenir des explications détaillées sur le dossier en le convoquant. Il a tenté et perdu... De toute évidence, les principaux mis en examen et leur entourage ont longtemps cru pouvoir échapper à un procès. Ils étaient sans doute persuadés que les obstacles qui jalonnaient ma route seraient insurmontables. Désormais, ils doivent sauver ce qui peut l'être et obtenir par l'extérieur une victoire qu'ils n'ont pas pu conquérir de l'intérieur. Il faut me déconsidérer à tout prix. »
Le Parisien, 14 juin 2003, p. 12

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(Juillet 2003) PROCES ELF 47e jour d'audience (Jugement le 12 novembre 2003)

Au dernier jour du procès, la défense plaide la clémence pour M. Tarallo, « discret jusqu'au vice »

La dernière plaidoirie du procès Elf a été consacrée à l'ex-numéro deux du groupe, contre qui avait été requis une peine de huit ans de prison ferme, assortie d'un mandat de dépôt. Jugement le 12 novembre

LA TRADITION veut que s'exprime en dernier la défense du principal prévenu. Lorsque, le 17 mars, le procès Elf s'est ouvert devant le tribunal correctionnel, André Tarallo aurait-il pu imaginer que cet encombrant honneur lui reviendrait ? Qu'après huit années d'instruction qui l'avaient épargné il serait ainsi projeté en pleine lumière ? Qu'après avoir bénéficié d'une relaxe en première instance dans le volet Roland Dumas de cette affaire Elf, alors que Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven étaient condamnés en appel, il volerait la vedette à l'ancien président et, surtout, à l'ancien directeur des affaires générales, promu de longue date dans le rôle-titre ? Qu'une peine de huit années d'emprisonnement ferme, assortie d'un mandat de dépôt à l'audience, serait requise contre lui par le ministère public ? Non, tout cela, le si discret André Tarallo ne l'avait pas envisagé.

Physiquement éprouvé, il avait justifié de raisons médicales pour ne pas assister aux derniers jours de débats. Ses avocats aussi avaient été pris de court face à la tournure prise par l'audience. « Affabulation », « invraisemblance », « scandaleux », « stupéfiant » :lundi 7 juillet, Mes Pierre Benoliel, Guillaume Le Foyer de Costil et Michel Halperin ont cherché le mot pour dire leur indignation devant le sort réservé à leur client. « D'une affaire Bidermann, on est passé à une affaire Bidermann-Le Floch, puis Le Floch-Sirven, pour finir par une affaire Tarallo ! C'est devenu le mot d'ordre : TCT, tous contre Tarallo ! », s'est exclamé Me Benoliel.

D'office, ils ont annoncé qu'ils plaideraient la relaxe pleine et entière de l'ancien numéro deux d'Elf. « On vous soumet un dossier en ruine ! », a lancé Me Le Foyer de Costil. « M. Tarallo est innocent des faits qui lui sont reprochés », a martelé Me Halperin. Faisant fi des débats et des confrontations entre les prévenus, ils se sont accrochés à ce qui a toujours constitué l'argument de M. Tarallo : son action, trente années durant, au service de la compagnie pétrolière en Afrique et auprès des dirigeants africains, au premier rang desquels le président du Gabon, Omar Bongo. Huit heures de plaidoirie ont été nécessaires pour tenter de reconstruire, pierre après pierre, cette ligne de défense que le réquisitoire avait percée.

« André Tarallo a été celui qui a fait le groupe Elf, sous l'impulsion du président Guillaumat. C'est l'accomplissement d'une certaine idée de la France » , a déclaré, emphatique, Me Benoliel. « Il est sur le terrain. L'Afrique, c'est quelque chose de très compliqué. Il est l'homme de la synthèse, auquel on demande d'allier la nécessité de l'indépendance énergétique de la France et la culture, la tradition africaine. » En termes plus prosaïques, il va être « mandaté pour être le financier occulte du groupe », l'homme du système Elf, « dont nous avons tous bénéficié parce qu'il nous a permis de récupérer du pétrole à des conditions beaucoup plus favorables » et « avec la bénédiction de l'Etat français, qui l'a couvert du secret-défe nse », a souligné Me Benoliel.

Le secret, voilà l'ennemi d'André Tarallo, le responsable de tous ses maux, ont plaidé ses avocats. Ce secret-défense d'abord, qui pèse lourdement sur le procès, a observé Me Le Foyer de Costil. « Deux gouvernements successifs ont refusé de le lever au nom de la raison d'Etat. Je la respecte. Mais que l'on ne condamne pas des gens qui sont ainsi empêchés de se défendre par le refus opposé à la publication de certains documents », a-t-il souligné.

Le secret, c'est aussi celui entretenu tout au long de l'instruction et encore à l'audience par M. Tarallo. « Il n'a pas été au meilleur de sa forme dans les débats, a admis l'avocat. Il n'a pas toujours été compris, il a hésité. Mais il a toujours vécu dans des mondes où il ne faut pas trop parler. » « Discret jusqu'au vice », selon la formule de Me Halperin, M. Tarallo aurait surtout vécu « un conflit de conscience épouvantable. C'est tempête sous un crâne : que puis-je dire pour me défendre sans mettre en cause les secrets d'Etat dont je suis détenteur ? », a ajouté l'avocat suisse.

Car le secret, c'est, selon Me Halperin, ce qui aurait été exigé de M. Tarallo par ses mandants africains, dont M. Bongo, sur la gestion des fonds qu'ils lui auraient confiés. « Le secret, c'est la raison impérieuse pour laquelle le président Bongo n'a pas de comptes à son nom et a recours à des prête-noms pour ses investissements immobiliers. André Tarallo a la confiance du président Bongo. C'est une relation fraternelle. Alors quoi de surprenant à ce que Bongo lui dise : «André, occupez-vous de cela !» C'était élémentaire et c'est comme cela que les choses se sont passées », a affirmé Me Halperin en exhibant à l'audience les nombreux quitus manuscrits donnés par le président gabonais à son ancien conseiller pour sa gestion.

Dans cet univers tout de discrétion, la fameuse villa corse de M. Tarallo apparaissait un peu déplacée. « Une fantaisie un peu folle, une erreur de parcours », a plaidé l'avocat en rappelant les propres aveux de son client sur ce sujet. A cette faille près, le mur destiné à protéger M. Tarallo des offensives de l'accusation avait été patiemment rebâti par ses défenseurs. Il leur fallait encore tenter de détourner ce vent mauvais qui avait soufflé sur lui à l'audience. A l'intention du tribunal, Me Le Foyer de Costil a observé : « Il faut savoir aller à contre-courant, avoir du courage. Du courage, des magistrats en ont eu vis-à-vis de Roland Dumas. » L'ancien ministre des affaires étrangères a été relaxé. En appel.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 9 Juillet 2003, Pascale Robert-Diard

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Le détail des peines Loïk Le Floch-Prigent, 60 ans, ex-PDG, déjà détenu: le tribunal, impitoyable à l'encontre du prévenu qui affirmait que ses anciens collaborateurs avaient la haute main sur les fonds occultes et ne l'informaient pas de tout, le considère au contraire comme «le premier responsable. Vous auriez dû, tonne le président Desplan, veiller à une gestion rigoureuse et honnête. Or vous êtes à l'origine de la plupart des malversations, qui ont permis votre enrichissement personnel, même si l'on peut remarquer l'influence néfaste de Fatima Belaïd.» D'où la décision de lui infliger la peine maximale: cinq ans de prison, 375 000 € d'amende.

Alfred Sirven, 76 ans, ex-directeur des affaires générales, déjà détenu: «Le tribunal a tenu compte de vos aveux, concède M. Desplan. Mais vous avez participé aux malversations comme complice et, surtout, comme receleur, en ouvrant des comptes occultes quelques semaines après votre arrivée chez Elf. Vous avez détenu illégalement, sur les années de la prévention, la somme astronomique de 173 millions d'euros, soit l'équivalent du résultat net consolidé de tout le groupe Elf pour 1993. Votre responsabilité est immense, mais pas plus que celle du président Le Floch-Prigent.» La peine: cinq ans de prison, un million d'euros d'amende.

André Tarallo, 76 ans, ex-directeur des hydrocarbures: «Vous avez alimenté des comptes occultes avec des fonds prélevés abusivement chez Elf, dans votre seul intérêt, pour vous enrichir personnellement, tance le président. Ancien du groupe où vous travailliez depuis vingt-cinq ans, vous auriez dû être celui qui s'opposait aux malversations. Le tribunal a tenu compte du fait que c'est seulement à la fin de votre carrière que vous vous êtes fourvoyé.» Quatre ans de prison, deux millions d'euros d'amende. «Le tribunal ordonne votre arrestation immédiate», entend l'ancien «M. Afrique», qui n'a pas même connu les affres de la détention provisoire.

Pierre Lethier, ex-colonel de la DGSE: réfugié à l'étranger, il avait fait son apparition au cours du procès. Il a été reconnu coupable de complicité d'abus de biens sociaux et de recel aggravé pour un montant de 256 millions de francs (39 millions d'euros), dans le cadre du rachat de la raffinerie Leuna, en ex-RDA. «Vous avez accepté de participer à l'une des malversations les plus graves au préjudice de l'entreprise publique, estime le tribunal, sans aucune contrepartie réelle, avec de graves conséquences sur l'image du groupe à l'international.» Quinze mois de prison, 1,5 million d'euros d'amende.

Nadhmi Auchi, homme d'affaires irako-britannique: le milliardaire ne s'était pas, lui non plus, présenté de bonne grâce devant la justice française. Il a été reconnu coupable de complicité d'abus de biens sociaux et de recel, à hauteur de 2,4 milliards de pesetas, dans le cadre du rachat par Elf, en Espagne, du réseau Cepsa-Ertoil, qui avait dégagé de très importantes commissions. M. Auchi écope de quinze mois avec sursis et 2 millions d'euros d'amende – «ferme, sans sursis», précise le président à l'intention de M. Auchi, debout à la barre. Le parquet avait requis deux ans de prison.

Maurice Bidermann, industriel: l'ancien magnat de la confection est relaxé pour ce qui concerne le soutien de son groupe par Elf. En revanche, il est notamment reconnu coupable d'avoir perçu plus de 7,6 millions d'euros de fonds injustifiés provenant des délits commis par Loïk Le Floch-Prigent, et d'avoir «facilité de nombreuses infractions». Son intervention dans le divorce du couple Loïk-Fatima Le Floch-Prigent, particulièrement coûteux pour le groupe Elf, a également contribué à l'élaboration de sa peine: trois ans de prison dont deux avec sursis, un million d'euros d'amende.

Fatima Belaïd : Le président remarque, sèchement, que l'ancienne épouse de M. Le Floch-Prigent n'est, aujourd'hui, «ni présente, ni représentée» par un avocat. Ce qui ne l'empêche pas d'égrener la litanie des griefs retenus à son encontre: 4,72 millions d'euros – «indemnité tout à fait exceptionnelle» – obtenus dans le cadre de son divorce, «sachant que ces sommes provenaient de malversations commises au préjudice d'Elf». Notant l'«important enrichissement personnel» de Mme Belaïd, le tribunal la condamne à trois ans de prison, dont deux avec sursis, et 1 million d'euros d'amende.
lefigaro.fr, [13 novembre 2003]

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Jean-Charles Marchiani mis en cause dans la nouvelle affaire Elf pour une commission de 5 millions de dollars

Un réquisitoire supplétif a été délivré au juge Van Ruymbeke, qui enquête sur des fonds versés au député européen par le groupe pétrolier, sous la présidence de Philippe Jaffré. Un nouveau front judiciaire menace Jean-Charles Marchiani, déjà mis en cause dans plusieurs enquêtes financières conduites par le juge parisien Philippe Courroye. Lundi 22 décembre, le procureur de Paris, Yves Bot, a délivré au juge Renaud Van Ruymbeke, qui enquête sur des commissions versées à partir de 1995 par Elf-Aquitaine à l'occasion de l'implantation du groupe au Nigeria, un réquisitoire supplétif pour "abus de biens sociaux, complicité et recel" afin d'étendre sa saisine à des versements, semble-t-il destinés à des dirigeants congolais, et qui auraient profité pour partie à M. Marchiani.

M. Van Ruymbeke avait été alerté au printemps par le juge genevois Daniel Devaud de l'existence d'un virement suspect de 5 millions de dollars remontant au 15 septembre 1997, au moment où M. Marchiani venait de quitter ses fonctions de préfet du Var, et alors que le Congo était en pleine guerre civile. Ces fonds avaient été versés par Elf via Rivunion, la filiale helvétique du géant pétrolier vouée au paiement des commissions, sur un compte ouvert au Crédit suisse de Zurich par la Sopar. Le juge Courroye a établi dans l'une de ses enquêtes que M. Marchiani était l'ayant-droit économique de cette fondation basée au Liechtenstein (Le Monde du 21 septembre).

Selon le juge Devaud, Jean-Charles Marchiani aurait conservé par-devers lui 2,3 millions de dollars, soit près de la moitié de cette somme. Il aurait transféré le solde sur le compte d'un agent d'affaires français qui, à son tour, aurait alimenté - à hauteur de 2,4 millions de dollars - un compte ouvert au nom du fils de Bernard Kolélas. Ancien maire de Brazzaville, M. Kolélas fut le dernier premier ministre du président Pascal Lissouba, chassé du pouvoir en octobre 1997 par Denis Sassou Nguesso.

Embarrassantes pour M. Marchiani, qui a gardé une partie des fonds versés par Elf, les découvertes du juge Devaud ne le sont pas moins pour Philippe Jaffré, qui avait succédé en 1993 à Loïk Le Floch-Prigent à la tête de l'entreprise nationale, où il est resté en poste jusqu'en 1999. Elles pourraient relancer les interrogations sur l'éventuelle implication du groupe pétrolier dans la guerre civile congolaise.

"MISSIONS CONFIDENTIELLES"

Sollicité par Le Monde, mardi 23 décembre, M. Marchiani a assuré n'avoir "jamais touché un centime du groupe Elf". Faisant une nouvelle fois allusion à des "missions confidentielles" qui lui auraient été confiées par l'Etat français, le député européen a ajouté qu'il avait toujours eu "pour interdiction d'utiliser -pour ces missions- des fonds émanant d'entreprises publiques et de sociétés françaises". "S'il me convoque, je l'expliquerai à M. Van Ruymbeke", a indiqué M. Marchiani, qui a ajouté : "Encore faudra-t-il que le juge prouve que j'étais l'ayant-droit de la Sopar".

La justice suisse a établi que le compte zurichois de la Sopar, ouvert en 1987, présentait, le 28 novembre 2001, un avoir total de 2 077 806 francs suisses (environ 1,4 million d'euros). Pressé par M. Courroye de justifier les rentrées d'argent détectées sur ce compte, lors d'un interrogatoire le 21 novembre 2002, M. Marchiani avait déjà excipé de ses activités parallèles qui conduisirent à plusieurs reprises cet ancien agent des services secrets à intervenir en faveur d'otages français. Il avait ainsi assuré qu'il y avait eu beaucoup de mouvements sur ce compte lors de "la période 1986-1988, date à laquelle-il avait- été volontaire et bénévole pour monter à l'extérieur des frontières un dispositif visant, d'une part, à lutter contre le terrorisme islamiste, d'autre part, à obtenir la libération de nos compatriotes détenus au Liban et, enfin, normaliser les relations avec l'Iran".

Parfois surnommée "Elf 2", l'enquête de M. Van Ruymbeke se nourrit de l'exploitation par le juge Devaud des archives de Rivunion, saisies par le magistrat suisse en septembre 2002. C'est ainsi qu'avait été mis au jour le versement par Elf, en 1995, de 10 millions de dollars à l'homme d'affaires libanais Samir Traboulsi et de 60 millions de dollars à l'industriel nigérian Ely Calil - tous deux mis en examen depuis pour "recel d'abus de biens sociaux".

Interrogé à l'automne 2002 par M. Van Ruymbeke en qualité de témoin assisté (Le Monde du 29 octobre 2002), M. Jaffré avait assumé "l'entière responsabilité"de ces virements, destinés pour partie à des responsables politiques nigérians.
Fabrice Lhomme, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.12.03, LE MONDE | 24.12.03 | 12h54

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André Tarallo : « Je suis épuisé »

ANDRÉ TARALLO, 76 ans, est sorti de prison hier après-midi (07 janvier 2004) et s'est aussitôt rendu chez son cardiologue. «Je suis épuisé » a-t-il dit. Condamné le 12 novembre dernier (2003) à quatre ans de prison dans l'affaire Elf, l'ancien numéro 2 du groupe pétrolier a été libéré par la cour d'appel de Paris sur la base d'une expertise médicale.

Deux experts, les docteurs Azorin et Komadja, ont estimé que l'état de santé de l'ancien « Monsieur Afrique d'Elf » n'était « pas compatible avec la détention ». « André Tarallo a l'artère carotide gauche bouchée et cela nécessite une intervention chirurgicale urgente, impossible à pratiquer en détention », expliquent ses avocats Mes Pierre Benoliel et Guillaume Le Foyer de Costil.
« J'ai eu des petits accidents médicaux en détention », nous a indiqué hier soir André Tarallo. « Seul dans ma cellule, j'étais à la fois désarmé et inquiet de ce qui pouvait m'arriver en cas d'accident cardiaque. »
« Fatigué », selon son propre aveu, André Tarallo a passé un peu moins de deux mois dans une cellule de la prison de Fresnes, à côté de celle de Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien PDG d'Elf, et d'Alain Guillon, l'ancien directeur du raffinage, tous les deux condamnés à des peines de prison.
« J'ai beaucoup lu pendant ces deux mois, nous indique-t-il, un livre sur Chateaubriand ainsi qu'un livre sur la Chine, mais c'est très dur, la prison. » « Les experts ont clairement écrit que son état de santé s'était dégradé depuis le 12 novembre », soulignent ses avocats.

Rejugé « en fin d'année »

Dans l'affaire Elf, André Tarallo est soupçonné d'avoir bénéficié de détournements de fonds opérés sous la présidence Le Floch et d'avoir investi cet argent dans la construction d'une villa en Corse, d'un appartement à Paris et de l'achat d'une collection d'oeuvres d'art.
Durant le procès du printemps dernier, souvent en difficulté entre la gouaille de Sirven et les discours « présidentiels » de Le Floch, l'ancien « Monsieur Afrique » a tenté d'expliquer maladroitement que ces fonds étaient en réalité la propriété de son « mandant », le chef d'Etat gabonais Omar Bongo. En vain.
Ayant fait appel du jugement le jour même de son incarcération, André Tarallo devra être rejugé « en fin d'année », annoncent ses avocats.

En attendant, Alfred Sirven, 76 ans, détenu depuis février 2001, reste pour sa part en prison. Le médecin de la prison de la Santé avait pourtant alerté ses avocats sur des récents pépins cardiaques. Mais la cour d'appel, sur la base d'une expertise laconique, a estimé hier que ses ennuis de santé étaient « compatibles avec la détention ».
« Le moral d'Alfred est en berne depuis l'appel du parquet en novembre dernier, ces dernières semaines ont été dures », reconnaît un de ses avocats. « Sirven est très amer, très déçu de beaucoup de choses », confie un ancien détenu de la Santé qui l'a récemment croisé en détention.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, jeudi 08 janvier 2004, p. 14

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(8 avril 2004) La cour d'appel de Paris libère Le Floch-Prigent pour raisons médicales

PARIS (AFP) - La cour d'appel de Paris a libéré jeudi pour raisons médicales l'ex-PDG du groupe Elf Loïk Le Floch-Prigent, condamné en novembre 2003 à cinq ans de prison ferme dans l'affaire Elf.

Sans faire de déclaration, M. Le Floch-Prigent, 60 ans, a quitté la prison de Fresnes (Val-de-Marne) peu avant 17H30 dans la voiture de son avocat Me William Bourdon.

Il a l'obligation de résider chez lui ou dans l'établissement hospitalier où il sera traité, a précisé Me Bourdon, avant d'indiquer que cette suspension de peine n'est pas irréversible.

"A tout moment, la justice peut ordonner une nouvelle expertise afin de vérifier si les conditions (de la suspension de peine, ndlr) sont toujours remplies", a indiqué Me Bourdon. Par conséquent, lorsque M. Le Floch-Prigent aura atteint un "niveau de guérison suffisant", il "purgera le reliquat de sa peine".

La 13e chambre de la cour d'appel a estimé dans un arrêt dont les motivations n'étaient pas immédiatement disponibles que M. Le Floch-Prigent pouvait bénéficier d'une disposition de la loi de mars 2002 relative au droit des malades.

En vertu de celle-ci, une suspension de peine doit être ordonnée lorsque l'état de santé du condamné peut être considéré comme "durablement incompatible avec la détention" ou si son "pronostic vital est engagé", selon deux expertises concordantes.

La défense de l'ex-PDG d'Elf avait fourni à la justice trois expertises médicales. Deux évoquaient un pronostic vital "engagé" ou "pouvant être engagé". Par ailleurs, une expertise estimait que son état de santé était incompatible avec la détention, tandis qu'une autre affirmait que son maintien en prison n'était "pas souhaitable".

M. Le Floch-Prigent est atteint d'un psoriasis qui touche plus de 80% de son corps et nécessite des visites régulières à l'hôpital. Il souffre par ailleurs d'une pathologie cancéreuse diagnostiquée tardivement, en septembre 2003, qui nécessite également des hospitalisations.

"Cette décision rappelle que la loi de mars 2002 ne s'applique pas exclusivement aux mourants, mais aussi à ceux qui, comme M. Le Floch-Prigent, ne peuvent espérer aucun soin efficace en détention", a déclaré Me Bourdon.

En libérant M. Le Floch-Prigent, la cour d'appel a confirmé la décision rendue le 27 février par un juge d'application des peines de Créteil (Val-de-Marne) suspendant son incarcération et contre laquelle le parquet de Créteil avait fait appel.

La cour n'a pas suivi le parquet général, qui s'était également opposé, lors d'une audience le 1er avril, à la suspension de la peine.

Le tribunal correctionnel avait considéré le 12 novembre que M. Le Floch-Prigent - déjà condamné en janvier 2003 à deux ans et demi de prison dans le volet Dumas de l'affaire Elf - était à "l'origine de la plupart des malversations commises au préjudice" du groupe Elf, qu'il a dirigé de 1989 à 1993. Il l'avait condamné à cinq ans de prison et à 375.000 euros d'amende.

Avant M. Le Floch-Prigent, André Tarallo et Alfred Sirven, les deux autres principaux protagonistes de l'affaire Elf, avaient également avancé des raisons médicales pour sortir de prison.

L'ancien directeur des hydrocarbures du groupe, André Tarallo, 76 ans, condamné à quatre ans de prison, a ainsi bénéficié le 7 janvier 2004 d'une suspension de peine pour raisons médicales.

Saisie par les avocats d'Alfred Sirven, condamné à 5 ans de prison à l'âge de 77 ans, la cour d'appel de Paris a en revanche rejeté le 26 mars sa quatrième demande de remise en liberté.
Yahoo.fr, actualités, jeudi 8 avril 2004, 18h51

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(9 avril 2004) Pas de suspension de peine pour Nathalie Ménigon

La juridiction nationale de libération conditionnelle (JNLC) a rejeté vendredi (9 avril 2004) la demande de suspension de peine présentée pour des raisons de santé par Nathalie Ménigon, 47 ans, membre d'Action directe condamnée à la réclusion à perpétuité, a-t-on appris de sources judiciaires.

La JNLC confirme la décision prise en première instance le 24 novembre 2003 par la juridiction régionale de libération conditionnelle de Douai (Nord).

Comme ses trois compagnons Georges Cipriani, Joëlle Aubron et Jean-Marc Rouillan, elle a été condamnée à deux reprises, en 1989 et 1994, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de 18 ans.
Ces condamnations concernent l'assassinat de l'ingénieur général René Audran à La Celle-Saint-Cloud le 25 janvier 1985 et celui du PDG de Renault, Georges Besse, à Paris en novembre 1986, la tentative d'assassinat du contrôleur général des armées Henri Blandin le 26 juin 1985 et du vice-président du CNPF, Guy Brana le 15 avril 1986.
Elles concernent encore l'attentat raté contre l'Union de l'Europe occidentale le 23 août 1984 à Paris et l'attentat réussi contre Interpol le 16 mai 1986.
AFP | 09.04.04 | 09h44

(20 décembre 2004) Pas de suspension de peine

Rejet de la demande de libération de Nathalie Ménigon
LILLE - La juridiction régionale de la libération conditionnelle de Douai (Nord) a rejeté la demande de suspension de peine de Nathalie Ménigon, ancienne activiste du groupe d'extrême-gauche Action Directe, a t-on appris de source judiciaire.
La juridiction nationale de la libération conditionnelle avait repoussé une première demande en avril 2004.
Nathalie Menigon a subi en détention deux accidents vasculaires cérébraux qui l'auraient laissé en partie hémiplégique mais des expertises médicales ont jugé son état compatible avec la détention.
Après l'audience la semaine dernière, Me Jean-Louis Chalenset, avocat de Nathalie Ménigon, avait critiqué le rapport d'experts médicaux. "Il constate qu'il n'y a pas d'aggravation de son état, tout en reconnaissant une apparition plus franche des lésions", avait-il remarqué.
L'ancienne activiste souhaitait bénéficier d'une loi de mars 2002 qui permet de suspendre une peine pour des raisons de santé, et qui a déjà profité notamment à l'ancien fonctionnaire de Vichy Maurice Papon et à l'ex-P-DG d'Elf Loïk Le Floch-Prigent.
Nathalie Menigon, actuellement incarcérée à la maison d'arrêt de Bapaume (Pas-de-Calais), purge depuis 1987 une peine de réclusion à perpétuité prononcée en 1994 pour l'assassinat en 1989 de Georges Besse, le P-DG de Renault, et pour sa participation à l'assassinat du général René Audran en 1985.
Elle pourra déposer une demande de libération conditionnelle à partir du 5 mars 2005.
Yahoo.fr, actualités, lundi 20 décembre 2004 (Reuters - 11:45)

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AFFAIRE ELF. Alfred Sirven libéré
La cour d'appel de Paris a remis en liberté l'ex-directeur des affaires générales d'Elf, Alfred Sirven, après avoir déjà relâché ses comparses, l'ex-PDG Loïk Le Floch-Prigent et l'ancien Monsieur Afrique, André Tarallo, tous deux malades.

CONDAMNÉ à cinq ans de prison dans l'affaire Elf en première instance, Alfred Sirven a été libéré sous caution, hier (13 mai 2004) vers 22 heures, par la cour d'appel de Paris, après trois ans et trois mois de détention. Dans l'attente du procès Elf en appel fixé en octobre prochain, l'ancien « directeur des affaires générales » d'Elf va désormais habiter chez sa fille, médecin en région parisienne, ou dans son appartement de Deauville.

Dès sa sortie, Sirven s'est rendu tout droit rue de Marignan chez son avocat, Me Turcon. Vêtu d'une veste de sport avec un foulard de soie, au moment de descendre, Sirven, toujours combatif, a lancé à notre photographe : « Laisse-moi sortir ou je te mets mon poing dans la gueule ! »
Avant sa libération, Sirven a dû régler hier une caution de 110 000 € et devra s'acquitter de 40 000 € supplémentaires dans les quatre mois. Ses avocats le disaient ruiné au printemps dernier, lorsqu'il n'avait pu s'acquitter d'une caution de 450 000 €, mais cette fois-ci Alfred Sirven a pu réunir la somme.
Une libération surprise après quatre refus successifs. D'autant que le procureur Guirimand s'était opposé à cette demande de sortie, estimant que « le montant de la caution était insuffisant et loin de correspondre au montant des détournements reprochés à l'intéressé », soit un total exact de 163 millions d'euros.
Mais hier, à la surprise générale, la cour d'appel a estimé que « les garanties de représentation » de l'ancien fugitif de Manille étaient désormais suffisantes. En langage clair, que le risque de nouvelle cavale était désormais écarté. Sirven, 77 ans, a été arrêté en février 2001 à Manille après quatre années de fuite, et immédiatement incarcéré au quartier VIP de la prison de la Santé. « Il a d'abord assez bien encaissé la prison, raconte un ancien codétenu, sachant se faire apprécier. » Avec ses 50 000 F de retraite mensuels, le truculent Sirven, personnage généreux à la Raimu, a toujours pu « cantiner » pour améliorer l'ordinaire de la prison et s'offrir notamment de bons cigares. « Dans un second temps, il a vécu comme un prisonnier, dormant le jour, restant éveillé la nuit, au rythme de la télévision. Puis, durant ces derniers mois, il a essuyé une grande déprime. » Très satisfait du jugement dans le procès Elf de novembre, le condamnant à cinq ans au lieu des huit réclamés par le parquet et des dix encourus, Sirven avait décidé de ne pas faire appel. C'est le procureur de Paris, estimant que les cinq ans infligés n'étaient pas à la hauteur des infractions, qui a décidé de faire appel.

Il reste poursuivi dans quatre dossiers

Autre douche froide pour Sirven ces derniers mois, les libérations successives d'André Tarallo, l'ancien Monsieur Afrique, condamné à quatre ans et libéré en janvier pour raisons médicales, puis celle de Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien PDG, condamné à cinq ans et libéré en mai lui aussi pour raisons médicales. « Sirven restera en prison jusqu'au procès d'octobre », redoutait voilà quelques semaines un de ses défenseurs. La cour en a finalement décidé autrement.
Libre, l'ancien numéro deux n'en a pour autant pas fini avec la justice. Outre l'affaire Elf, il reste poursuivi dans quatre dossiers. Celui des frégates de Taïwan, au côté de Christine Deviers-Joncour, où il est soupçonné d'avoir réclamé une commission indue à Thomson de 120 MF. Celui de son faux passeport, pour lequel il sera jugé à l'automne. Celui des emplois fictifs d'Elf, où il est soupçonné d'avoir supervisé des embauches de complaisance. Et enfin un dernier dossier, l'affaire Technip, du nom d'un constructeur de raffinerie, où il est soupçonné d'avoir perçu de nouvelles commissions occultes. Sirven risque-t-il de retourner un jour en prison ? « Peu probable », soupire un magistrat.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, vendredi 14 mai 2004

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(Juin 2004) Comment la fortune de Sirven s'est volativisée

Libre depuis trois semaines, après trois années passées en prison, Alfred Sirven séjourne à Deauville. Elf cherche à retrouver les 173 millions détournés par son ancien directeur des affaires générales. Mais où est donc passée cette fortune cachée ?

ALFRED SIRVEN a retrouvé son appartement de Deauville. Condamné à cinq ans de prison en novembre dernier, l'ancien « directeur des affaires générales » d'Elf, libéré le 4 mai, a passé quelques jours à Paris avant de rejoindre la marina de Deauville, et cet appartement avec vue sur le port de plaisance. Ses voisins l'entendent peu. Il dort généralement tard le matin et sort le moins possible, généralement pour acheter des cigares et du bon bordeaux. A ses côtés, Vilma Médina, l'ancienne gouvernante philippine de sa femme, devenue sa compagne de cavale, puis sa compagne tout court. Sirven et elle baragouinent un mélange de français et d'anglais mais semblent s'entendre à merveille. « Alfred se repose », répètent en boucle ses avocats.

Sous contrôle judiciaire

Ces dernières semaines avant sa libération, l'ancien numéro deux d'Elf rongeait son frein en prison, assez dépressif depuis les libérations de Loïk Le Floch-Prigent et d'André Tarallo pour raisons médicales. Sirven, libre après trois ans et trois mois de détention, attend son procès en appel de l'automne prochain. Avec une idée fixe : ne plus retourner derrière les barreaux. Privé de passeport et sous contrôle judiciaire, il ne peut plus quitter le territoire. Mais il espère à terme, si la justice lui en laisse le loisir, retourner aux Philippines.

En attendant, il va devoir compter avec l'opiniâtreté d'Elf, qui espère retrouver une partie des 173 millions d'euros détournés. Où est passé ce gigantesque magot que Sirven et ses complices ont été condamnés à restituer ? Six mois après le procès Elf, la bagarre judiciaire continue discrètement, chez Total, pour récupérer les fonds détournés. Selon nos sources, une trentaine de millions d'euros seulement ont été retrouvés, soit environ 10 % des sommes totales détournées. Certains ont rendu l'argent, comme Roger Aïello ou Pierre Fa, deux anciens cadres d'Elf. Mais la plupart n'ont rien restitué.

Visant Le Floch-Prigent, des procédures sont en cours pour saisir ses parts dans la société civile immobilière propriétaire de sa résidence de Normandie. Elf récupérera à terme des parts sur cette maison. André Tarallo, prenant les devants, a « légué » ses biens à Elf. Mais sa maison de Corse et son appartement parisien sont déjà saisis par le fisc.

Alfred Sirven n'a rien rendu. En tout et pour tout, avec lui, Elf n'a récupéré qu'une partie de la vente judiciaire de son château des bords de Loire. Même sa maison d'Ibiza, pourtant en location à plus de 10 000 $ la semaine sur Internet, reste hors d'atteinte ! « Alfred est ruiné, il n'a plus rien », assurent ses cinq avocats depuis le procès de l'an dernier. Faut-il les croire ? Une première réponse pourrait bientôt venir de Suisse, laquelle s'apprête à juger « le réseau suisse » de Sirven. Cinq personnes, quatre hommes et une femme, comparaîtront devant un jury populaire suisse à partir du 14 juin.

Une foule de transferts bancaires

Ces cinq prévenus, trois gérants de fortune, un avocat et un homme d'affaire grec, sont soupçonnés d'avoir permis à l'ancien directeur d'Elf de cacher sa fortune et de financer sa cavale. Ils risquent cinq ans de prison. Dans ses réquisitions de 142 pages, le procureur général de Genève, Daniel Zappeli, met à plat le « système » Sirven et parle du « pillage organisé » de l'argent d'Elf.

A partir de 1996, écrit le magistrat, « Alfred Sirven avait décidé de rendre plus opaque sa mainmise sur les fonds ». Ainsi, dès 1996, sentant la justice française à ses trousses, Sirven et ses complices effectuent des transferts de fonds au Lichtenstein. Ils créent des « fondations », autrement dit des sociétés discrètes, puis déclenchent une foule de transferts bancaires destinés à masquer la circulation de l'argent. Sirven et ses complices suisses sont parfois obligés de louer les services de transporteurs de fonds pour organiser des transferts de cash trop importants !

L'argent part aussi dans d'autres banques à travers le monde, à Dubaï, par exemple, ou même à Beyrouth, à la Byblos Bank. Il aura fallu près de huit ans aux enquêteurs suisses pour mettre à plat cette gigantesque opération de blanchiment. Des milliers de mouvements bancaires ont été analysés pour reconstituer cet immense puzzle destiné à brouiller les cartes. A l'arrivée, une évidence : l'essentiel des fonds a disparu. Pour tout le monde ?
Laurent Valdiguié,

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Très malade, l'égérie d'Action directe est libérée
Atteinte d'un cancer au cerveau, Joëlle Aubron, 45 ans, sortira ce matin (16 juin 2004) de la prison de Bapaume après dix-sept ans de détention. Une mesure prévue par la loi Kouchner de 2002 dont demandent à bénéficier ses anciens compagnons d'AD.

IL Y A QUELQUES JOURS, elle dénonçait dans une lettre ouverte la « petitesse » de l'administration pénitentiaire. Joëlle Aubron n'a rien perdu de sa combativité et de sa vivacité d'esprit. Elle aura lutté jusqu'au bout pour obtenir une suspension de peine pour raison médicale en vertu de la loi Kouchner.

Elle n'y croyait plus guère.
La justice s'est finalement rendue à l'évidence. Atteinte d'un cancer au cerveau, l'ex-terroriste d'Action directe est condamnée. Après dix-sept années de détention, elle bénéficiera ce matin d'une libération anticipée, à la veille de son 45e anniversaire. « Joëlle Aubron n'est pas une mendiante. Si elle n'est pas libérée, elle mourra en prison », avait prévenu fin mai son avocat, Me Bernard Ripert. Il ne se réjouit pas d'avoir enfin obtenu gain de cause. « C'est une décision vraiment normale. Ni moi, ni ma cliente n'oublions les raisons pour lesquelles elle a été libérée. Il ne lui reste que quelques mois à vivre. »

L'ancienne égérie d'Action directe est tombée le 21 février 1987 aux côtés des trois autres leaders historiques de l'organisation : Nathalie Ménigon, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani. Elle n'a que 27 ans. Depuis l'assassinat de Georges Besse, trois mois plus tôt, son portrait est placardé dans tout le pays. Selon des témoins, c'est elle qui a achevé le PDG de Renault, déjà à terre. Silhouette menue, boucles blondes, yeux verts, toujours vêtue d'un blouson de cuir et d'un jean, Joëlle Aubron a depuis longtemps renié ses origines bourgeoises.
Aînée de quatre filles, elle est née à Neuilly d'un père ingénieur. La famille fréquente le beau monde. Elle, le château du grand-père, les boutiques du XVIe et le lycée Honoré-de-Balzac. Adolescente, elle se marginalise à l'insu de tous. Elle délaisse la banlieue chic pour les squats, côtoie les milieux anarchistes, noue avec la mouvance radicale. Elle rencontre Régis Schleicher, figure de proue d'Action directe, qu'elle épousera en prison.
Elle fait pour la première fois la une des journaux en 1982, après la découverte d'un important stock d'armes dans le parking qu'elle loue. Elle ne cède rien, connaît ses droits, se défend avec force. Elle est condamnée à quatre ans de prison dont dix-huit mois avec sursis.

« Joëlle Aubron ne mérite pas une telle mobilisation »

Libérée en 1984, elle anime une librairie anarchiste puis passe à la clandestinité en 1985, au moment où Action directe se radicalise et s'allie avec les Allemands de la Fraction armée rouge. Fondé au début des années 1970 pour « lutter contre la violence de l'Etat », AD a alors délaissé les symboles au profit des actions sanglantes.
L'inspecteur général des armées, René Audran, tombe sous ses balles début 1985, puis c'est au tour de Georges Besse. « Un spoliateur de l'humanité », justifiera Aubron lors de son procès. Elle est condamnée, comme les autres leaders d'AD, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de dix-huit ans.

Sa libération pourrait redonner espoir à ses trois camarades qui, comme elle, sont malades. Nathalie Ménigon est en partie paralysée après deux accidents vasculaires cérébraux. Georges Cipriani a sombré dans la démence. Jean-Marc Rouillan souffrirait d'un cancer du poumon. Toutes leurs demandes de suspension de peine ont, pour l'heure, été rejetées.

La loi Kouchner de mars 2002 s'applique aux seuls détenus dont le « pronostic vital est engagé ». Les motifs psychiatriques n'entrent pas dans le cadre de cette loi, qui a permis la libération de plus de 120 détenus. La mère de Joëlle Aubron se dit simplement « soulagée ».
Françoise Rudetzki, présidente de SOS Attentats, n'est « pas choquée par cette décision d'un point de vue humanitaire ». Elle s'étonne, en revanche, de « l'étonnante faculté d'oubli des élus et intellectuels qui se mobilisent en faveur des anciens membres d'Action directe en omettant les faits qui ont conduit ces personnes en prison ». « Joëlle Aubron ne mérite pas une telle mobilisation », estime-t-elle.
Valérie Brioux, Le Parisien, mercredi 16 juin 2004, p. 14

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Alfred Sirven, « jeune marié », veut oublier la prison
Interrogé hier sur son portable à Deauville, Alfred Sirven s'est longuement confié, pour la première fois, sur sa nouvelle vie et ses affaires judiciaires en cours. Il nous a confirmé son mariage avec Vilma, sa compagne philippine.

ALFRED SIRVEN, 77 ans, vient de se marier. Libéré de prison le 13 mai dernier, après avoir passé trois ans et trois mois derrière les barreaux, l'ancien directeur des affaires générales d'Elf a épousé la semaine dernière Vilma Médina, son ancienne gouvernante, devenue sa compagne de cavale aux Philippines. « La fête continue », avance-t-il ainsi, pour faire comprendre que les affaires pétrolières occultes ne se sont pas arrêtées à son départ d'Elf.

Ce qu'il déteste le plus au monde ? « Les professeurs de morale ». Le bruit court que vous venez de vous marier ? Alfred Sirven. Oui, c'est vrai. Nous nous sommes mariés, Vilma et moi, un jour de la semaine dernière. Cela fait dix ans que nous sommes ensemble... C'est le maire de Deauville qui nous a unis. Nous étions le strict minimum légal, quatre en tout. Elle, moi, et deux témoins. Vilma a choisi une de ses meilleures amies, une Philippine qui vit à Paris depuis quinze ans, et moi une de mes avocates, Me Maisondieu-Camus. Nous avons opté pour la plus grande intimité. Un ami nous attendait devant la mairie et nous a récupérés en sortant, par peur des photographes. Nous avions donc pris quelques précautions pour être tranquilles.

« Je n'ai pas peur de dire qu'en ce qui me concerne je n'ai pas de mauvais souvenirs de la Santé »

Où habitez-vous depuis votre sortie de prison ?

Je vis ici à Deauville chez une de mes filles. En 1995, quand ma femme est morte, nous avions décidé de régulariser certaines choses avec mes filles, pour des raisons de succession. J'ai donné un appartement à l'une et un autre à l'autre. Sur les conseils d'avocats, j'ai fait tout cela dans les règles. C'était, je le précise, à une époque où je n'avais rien à voir avec la justice ! On ne peut donc pas me suspecter d'avoir voulu cacher quoi que ce soit. Ma fille aînée s'est donc retrouvée propriétaire de cet appartement dans la marina de Deauville, il y a presque dix ans. J'habite aujourd'hui chez elle, avec Vilma.

Que faites-vous de vos journées ?

Si comme moi vous aviez passé trois ans et trois mois en prison, vous ne poseriez pas cette question. Je prends le soleil, voilà tout ! Je suis bien ici. Les gens de Deauville sont très gentils avec moi. Il est vrai que je viens ici depuis 35 ou 40 ans ! Dans la rue, ceux qui me reconnaissent me font parfois des petits signes. Dans les boutiques, tout le monde me connaît et les gens me disent des choses aimables. Cela fait plaisir.

Comment s'est déroulée votre détention ?

Fort bien ! Un de mes condisciples à la Santé m'avait dit « Alfred tu verras, on oublie rapidement ! » Je ne vais pas dire que 3 ans et 3 mois de prison, cela ne compte pas, mais je n'ai pas peur de dire qu'en ce qui me concerne je n'ai pas de mauvais souvenirs de la Santé. Contrairement à ce que d'anciens détenus ont pu dire ou écrire, ce n'est pas le bagne et on ne torture personne. Les gardiens, à part peut-être un ou deux comme partout, sont des gens corrects. Maintenant, c'est vrai, à mon âge, 3 ans et 3 mois, cela pèse !

Redoutez-vous votre procès en appel dans l'affaire Elf, en octobre prochain ?

Moi, je n'avais pas fait appel. Mais finalement, le parquet l'a fait à ma place. Nous verrons bien. Je reste prudent, un procès est un procès. Comme une course hippique ou un match de football, on ne connaît le résultat qu'à la fin.

« Des emplois fictifs ? Je rigole ! Mon cas est moins grave que celui de M. Juppé »

Le parquet n'a pas fait appel à l'encontre de Loïk Le Floch-Prigent, votre ancien patron. Regrettez-vous cette absence au procès de cet automne ?

Cela lui évitera de se ridiculiser encore une fois. Au cours du premier procès, il a poussé un peu trop loin, notamment la fois où il a dit qu'il ignorait que ses collaborateurs avaient des comptes suisses. Il a adopté une stratégie curieuse alors qu'il fallait être cohérent et logique. Il ne l'a pas été, tant pis pour lui. Le Floch ne sera donc pas là. Encore tant pis. Tout ce que je demande en ce qui me concerne, c'est la confirmation de ma première peine. C'est tout.

Vous êtes aussi impliqué dans l'affaire des emplois fictifs d'Elf, toujours à l'instruction chez Renaud Van Ruymbeke. Etes-vous inquiet de ce dossier ?

Des emplois fictifs ? Je rigole ! Mon cas est moins grave que celui de M. Juppé qui, lorsqu'il était adjoint à la mairie de Paris, signait des emplois qu'il envoyait rue de Lille, où il était secrétaire général du RPR. Moi, chez Elf, je ne faisais que recevoir des instructions. Comme j'ai toujours dit, les emplois fictifs chez Elf, c'était « avant, pendant et après ». Je n'enregistrais quand même pas ces embauches pour mon profit personnel. Il y avait chez Elf quelques personnes qui avaient le pouvoir d'employer des gens à discrétion. Ils avaient le pouvoir de m'appeler, de me dire c'est telle personne et c'est tant par mois. J'exécutais.

Qui vous avait appelé pour embaucher une secrétaire de Dominique Strauss-Kahn ?

Je crois que cette dame a eu un non-lieu. J'ai prouvé de mon côté que je n'essayais pas de mettre des gens dans le bain. Je ne suis méchant qu'avec les gens qui l'ont été avec moi...

« Aujourd'hui, j'aimerais bien ne pas être le seul à être montré du doigt »

La justice s'intéresse à une liste de 44 noms d'employés présumés fictifs. Que pensez-vous de cette liste ?

Quand nous sommes arrivés, il y avait une liste d'une trentaine de noms. Le système a continué, mais avant de partir, j'avais effectué un « nettoyage ». En tout cas, la liste des 44 noms est une liste où un certain nombre de gens n'y sont pas. Disons que c'est une liste traficotée, qui ne rend pas compte de la réalité. C'est une liste manipulée. De toute façon, si le juge veut reconstituer la liste complète, c'est assez facile. Il n'a pas besoin de moi, il lui suffit d'aller à la banque et de voir qui Elf payait.

Vous êtes aussi impliqué dans le dossier Technip, un constructeur de raffineries soupçonné d'avoir versé des pots-de-vin...

Cela ne m'affole pas. Les gens de Technip m'ont envoyé de l'argent. Ils avaient des discussions dans des pays de l'ex-Union soviétique, une zone où nous connaissions des gens. On m'a demandé qui je connaissais. J'ai fait ce que l'on m'a demandé de faire. J'ai rempli des missions pour eux. Maintenant je ne sais pas où cette affaire va aller... J'observe de loin les développements judiciaires des enquêtes conduites par le juge Van Ruymbeke tant sur le Nigeria, que sur le groupe pétrolier américain Halliburton, longtemps présidé par Dick Cheney, l'actuel vice président des Etats-Unis. Ces enquêtes me font dire que le monde n'a pas changé. La fête continue ! Aujourd'hui, j'aimerais bien ne pas être le seul à être montré du doigt.

Vous êtes aussi concerné par l'affaire des frégates de Taïwan. Que pensez-vous de ce dossier ?

Lors de la vente des frégates, tout le gouvernement était pour la vente de ces bateaux à Taïwan. Sauf Roland Dumas.
Le Parisien , mardi 29 juin 2004

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(Octobre 2004) Tarallo charge Omar Bongo

LA SALLE est majestueuse, une des plus belles du vieux tribunal de Paris. C'est au même endroit, dans cette première chambre de la cour d'appel qu'a été jugé Pétain à la Libération. Le maréchal avait 90 ans. André Tarallo en a treize de moins, mais sa démarche est tout aussi claudicante.
Appuyé sur une canne en bambou, l'ancien Monsieur Afrique d'Elf s'avance vers la barre, presque à bout de souffle. « M. Tarallo s'excuse de ne pas porter de cravate, à cause de son opération à la carotide », indique son avocat, Me Jeol, un ancien procureur de Paris reconverti.

Absent depuis le début du procès Elf en appel, André-Charles-Napoléon Tarallo va donc être interrogé pour la première fois. Et peut-être la dernière, à en juger par son état de fatigue à l'issue de ces deux heures d'interrogatoire.
Condamné à quatre ans de prison en première instance, pour avoir détourné des fonds d'Elf, André Tarallo a été incarcéré quelques semaines avant d'être libéré pour raisons médicales. C'est un vieillard usé qui s'approche du micro pour tenter une ultime parade.
Sa défense se résume à deux mots : Omar Bongo.

« Je suis le seul survivant de l'époque du début des versements de commissions par Elf, commence-t-il. Dès la constitution du groupe, un système de versement de commissions a été mis en place par le président Guillaumat. » Tarallo égrène la « liste macabre » des anciens PDG d'Elf disparus.
« Dans certains pays, il y avait une pratique de versement d'argent aux dirigeants... C'était un système de corruption. » A l'arrivée de Loïk Le Floch-Prigent à la tête d'Elf, le système va se poursuivre. « M. Le Floch-Prigent a introduit une opacité qui n'existait pas, continue l'ex-Monsieur Afrique. Il m'a dit que j'étais incontournable en Afrique, et que je continuerais, et m'a dit qu'il y aurait une répartition à faire avec Alfred Sirven. »

« J'ai été obligé d'ouvrir un compte suisse »

Sur son banc, Sirven écoute attentivement, les yeux clos. « Mais ce système de commissions, c'est la surface des choses, interrompt la présidente de la cour d'appel. Ce qui nous préoccupe, c'est le dévoiement de ce système pour des versements de fonds sur vos comptes personnels. »
André Tarallo accuse le coup. Il sort un spray de sa poche et s'injecte un jet de tonifiant cardiaque sous la langue. Le voilà dans le vif du sujet. « A 65 ans, à la mort de mon ami Mathieu Valentini, je me suis trouvé devant le président Bongo qui n'a plus voulu entendre parler d'autre personne que moi pour porter ses fonds. J'ai été obligé d'ouvrir un compte suisse », raconte Tarallo.
Tous les fonds occultes contenus sur ses comptes appartenaient, selon lui, à un seul homme : Omar Bongo. Selon lui, le président du Gabon percevait une « dîme » sur chaque baril de pétrole extrait du sous-sol de son pays. « Je gérais ses comptes. J'ai fait des investissements pour M. Bongo, même si je reconnais que j'aurais dû le tenir mieux informé », concède l'ancien cadre.

Avec l'argent des comptes suisses, Tarallo achète ainsi un appartement à Paris, quai d'Orsay, pour 13 millions de francs, et y réalise des travaux pour 27 millions de francs. « Pourquoi l'appartement était-il à votre nom et pas à celui du président gabonais ? », questionne la présidente. Tarallo sort son spray une seconde fois. La juge lui rappelle aussi le démenti public du président du Gabon, affirmant que l'argent de Tarallo n'était pas le sien.

« En tant que président, il ne pouvait pas faire autrement », plaide l'ex-Monsieur Afrique. Son successeur chez Elf, Jacques Isoard, appelé comme témoin, vient confirmer : « M. Bongo est un homme d'Etat, et ce ne serait pas le premier à exprimer des sincérités successives. »
Dans la salle, les avocats sourient. Au même moment, hasard du calendrier, Omar Bongo était hier l'invité de Jacques Chirac à l'Elysée pour un déjeuner de gala. A une autre époque, André Tarallo aurait été invité d'honneur.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, 29 octobre 2004, p. 16

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(04 novembre 2004) « Le Floch est un lâche »

C'ÉTAIT HIER (04 novembre 2004) la dernière journée de débat au procès Elf en appel. A l'ordre du jour, le divorce de l'ancien PDG, Loïk Le Floch-Prigent, condamné au maximum de la peine, cinq ans de prison, en première instance. Son ancienne épouse, Fatima Belaïd, condamnée en première instance à trois ans de prison dont un an ferme, a longuement été interrogée hier. Elle a tiré à boulets rouges sur son ex-mari. Le Floch, n'ayant pas fait appel, était absent des débats.

Comment s'est déroulé votre interrogatoire devant la cour d'appel ?

Fatima Belaïd .
J'ai enfin pu dire ce que j'avais à dire. J'ai raconté comment j'avais été répudiée. On m'a laissé parler. Mon mari est parti du jour au lendemain sans aucune explication. Il fallait que je déguerpisse, que je quitte l'appartement commun sur-le-champ avec mon fils, et surtout que j'accepte le divorce. Le tout sans explication, sans raison... Aujourd'hui encore, je ne comprends pas.

Que s'est-il passé, selon vous ?
Je ne sais pas. Mon ex-mari a parlé de « commande présidentielle », comme si François Mitterrand avait exigé notre séparation. Il a aussi évoqué mon soi-disant « caractère insupportable ». En fait, il s'est toujours caché derrière les autres. Son divorce aurait été imposé par le président... ses turpitudes par ses anciens collaborateurs... Ce n'est jamais lui. Il n'est jamais au courant. Tout se fait dans son dos. Cette version ne tient pas la route une seule seconde. En fait, c'est un lâche.

Vous êtes soupçonnée d'avoir empoché 19 MF d'Elf, le prix de votre divorce. Une somme énorme...
On a parlé du prix de mon silence, mais c'était le prix de son silence. J'ai expliqué à la cour d'appel que mon ex-mari payait le prix de ma répudiation. C'était 15 MF plus les intérêts. On avait à l'époque un train de vie très luxueux. Il faisait un tas d'acquisitions immobilières, et c'est vrai, je ne me suis jamais posé de question, j'ai toujours trouvé cette somme normale. Pour moi à l'époque, tout cela était très honnête. D'ailleurs mon avocat dans cette affaire de divorce, le bâtonnier Danet (aujourd'hui décédé), n'aurait jamais accepté de participer à une opération pas nette.

Donc selon vous, Le Floch était au courant ?
Bien sûr, il était au courant. Il était au courant de tout. Alfred Sirven l'a confirmé à cette dernière audience. Il s'est excusé publiquement de ce que j'avais supporté.

Maurice Bidermann, lors du premier procès, vous avait aussi mise en cause... Vous êtes notamment soupçonnée d'avoir perçu 12 MF supplémentaires.
Maurice Bidermann a défendu son intérêt personnel. Il m'a imputé des sommes pour diminuer son propre enrichissement personnel. Je reconnais 15 MF pour mon divorce, plus les intérêts, un point c'est tout.
Propos recueillis par Laurent Valdiguié, Le Parisien, 5 novembre 2004, p. 15

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Douche froide pour Sirven

LES TROIS MAGISTRATS du parquet général ont requis hier contre les quinze prévenus de l'audience du procès Elf des peines plus lourdes que celles du premier procès.

Yves Jannier demande contre Alfred Sirven « le maximum », soit dix ans de prison, « en tout cas pas moins de huit », et une arrestation à l'audience. Tassé sur son siège du premier rang, Alfred Sirven se voit traiter de « pirate » sans broncher.
Ses quatre avocats présents affichent en revanche une mine déconfite. Si la cour d'appel suit ces réquisitions, Sirven, aujourd'hui paisible retraité dans son appartement de Deauville, devrait retourner en prison.

Trois ans ferme sont réclamés contre André Guelfi, lui qui avait été condamné en première instance à du sursis. Blême, « Dédé la Sardine », qualifié de « vieux bandit » par le magistrat du parquet, Pierre Dillange, quitte la salle sans attendre la fin des réquisitions.
Quant à André Tarallo, absent pour raisons médicales, ses oreilles ont sifflé à distance. Huit ans de détention sont requis contre lui, « le gestionnaire obscur d'une fortune obscure ».

« Certains ont parlé de l'affaire Elf comme de l'affaire financière du siècle, commence Yves Jannier. En fait, c'est une superbe affaire de banditisme, l'histoire d'un groupe de voyous montés à l'abordage de cette société comme d'autres seraient montés à l'abordage d'un galion ! Tout a été mis en place par ce petit groupe de pirates pour détourner des fonds », assène le magistrat.
Pour lui, Alfred Sirven a joué « le rôle central », celui du cerveau obscur, au coeur de « détournements gigantesques ». C'est toute la défense d'Alfred Sirven qui s'écroule, lui qui cherche à limiter son rôle à celui d'« un simple exécutant ». Au contraire, selon le procureur, Sirven était un passage obligé, « un numéro un bis »... capable de « grande brutalité ». Le magistrat lit les auditions d'anciens cadres d'Elf « victimes » de ses « méthodes ».

Le « chef » et le « parasite »

Ils décrivent un Sirven violent, capable de menaces physiques. « Je voudrais qu'une sorte de mythe ne s'installe pas, continue le procureur. Alfred Sirven n'a rien reconnu. Il a admis une partie infime du dossier, au fur et à mesure. Là encore, on rejoint les dossiers de banditisme. » L'ancien directeur des affaires générales d'Elf grimace. Yves Jannier demande « le maximum » contre ce « chef de bande ». « Si la cour tient compte de son âge et de ses aveux tardifs, elle ne tombera pas en dessous de huit ans de prison », pondère-t-il.

Contre André Guelfi, « un parasite », spécialisé dans l'entregent « auprès de politiciens corrompus de tous pays », le parquet général se dit « confondu » par la clémence du tribunal en première instance et réclame son arrestation à l'audience.

Contre André Tarallo, l'ancien « Monsieur Afrique du groupe pétrolier », le réquisitoire est tout aussi sévère. « André Tarallo a planté un arbre pour cacher la forêt » de ses turpitudes, commence Bruno Barral, avant de mettre en pièces « l'alibi Omar Bongo » avancé par Tarallo. « On parle toujours de corruption, rarement de corrompus, conclut Bruno Barral. Dans ce dossier, nous avons des corrompus. Ils ont un visage et un discours. Ce discours consiste à dire que tout était normal. J'espère que votre cour dira non. » Les plaidoiries des avocats commencent aujourd'hui. Laurent Valdiguié, Le Parisien, jeudi 18 novembre 2004, p. 15

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(Novembre 2004) Affaire Elf. Les objets de Devier-Joncour vendus aux enchères

LES OBJETS SAISIS par la juge Eva Joly dans le somptueux appartement de Christine Deviers-Joncour, rue de Lille, acheté avec l'argent d'Elf, dormaient depuis plusieurs années dans les entrepôts de la fourrière de la préfecture de police de Paris. Une vente aux enchères est prévue cet après-midi chez Drouot. Un piano à queue, une grande tapisserie, un dessin d'Ernest Pignon-Ernest et d'autres objets seront dispersés à partir de 14 heures, salle 15.

Les amateurs de l'affaire Elf pourront acquérir le célèbre piano qui servait aux « soirées opéra » organisée par l'ancienne maîtresse de Roland Dumas, en présence de l'ex-ministre des Affaires étrangères.
Il est estimé à 200 000 F (30 500 €). Les amateurs pourront aussi acquérir la tapisserie dont la fausse facture a permis la découverte du compte suisse qui a entraîné la chute de Deviers-Joncour...
Elf, qui organise la vente, espère retirer environ 500 000 F (76 000 €). Une petite goutte d'eau par rapport au 1,3 milliard (2 millions d'euros) détourné.
Le Parisien, vendredi 19 novembre 2004

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(Mars 2005) La peine d'André Tarallo aggravée en appel dans l'affaire Elf

PARIS (Reuters) - La cour d'appel de Paris a confirmé, voire aggravé, les peines prononcées en première instance contre les principaux responsables des détournements de fonds à Elf entre 1989 et 1993.

André Tarallo, l'ancien "M. Afrique" du groupe pétrolier, âgé de 77 ans, a été condamné à sept ans de prison ferme, contre quatre ans en première instance.

La cour a maintenu l'amende de deux millions d'euros qui lui avait été infligée. En revanche, elle n'a pas délivré de mandat de dépôt, ce qui permet à André Tarallo d'échapper à la prison en déposant un pourvoi en cassation.

Le "Monsieur Afrique" d'Elf demeurait le principal dirigeant de la compagnie pétrolière visé par les poursuites.

L'ex-P-DG Loïk Le Floch-Prigent, 61 ans, condamné à cinq ans de prison ferme en première instance, n'a pas fait appel et son ancien directeur des affaires générales, Alfred Sirven, également condamné à cinq de prison en première instance, est mort le 12 février dernier à l'âge de 78 ans.

Hospitalisé depuis lundi, André Tarallo n'a pas assisté à l'audience de jeudi. Pour l'un de ses avocats, Me Michel Jéol, "il a peu de chances d'exécuter la peine prononcée contre lui".

"André Tarallo est un homme très fatigué, très malade, son pronostic vital au maximum est de deux ans", a-t-il dit à la presse.

Ecroué lors du premier jugement en novembre 2003, André Tarallo n'a purgé que deux mois de prison avant d'être libéré pour raisons médicales.

Il a été opéré de la carotide en octobre dernier, juste avant le début du procès en appel, et n'a assisté qu'à une seule journée d'audience depuis lors.

Camarade de promotion de Jacques Chirac à l'ENA en 1957, chargé du "pré carré" africain d'Elf pendant une trentaine d'années, André Tarallo est désigné comme l'un des principaux responsables et bénéficiaires des détournements de fonds à Elf, estimés à environ 300 millions d'euros.

Le dossier montre notamment qu'il a construit avec l'argent d'Elf une imposante villa en Corse, d'une valeur estimée à 23 millions d'euros. Il a toujours affirmé que ces biens étaient destinés au président du Gabon Omar Bongo, qui a démenti.

PRISON FERME POUR GUELFI, HOLZER, AUCHI

La cour a porté de trois ans de prison avec sursis à 18 mois de prison ferme la peine de l'intermédiaire André Guelfi, 85 ans.

Surnommé "Dédé la sardine", ce proche des milieux de l'olympisme, auteur de montages financiers "off-shore", a été rémunéré en marge d'opérations frauduleuses d'Elf en Espagne et au Vénézuela.

La cour a confirmé la peine de 15 mois de prison ferme et 1,5 million d'euros d'amende contre l'Allemand Dieter Holzer, 62 ans. Proche de la CDU allemande, ce dernier a reçu plus de 20 millions d'euros en 1992 en marge du rachat par Elf de la raffinerie de Leuna en Allemagne.

L'ancien agent secret français Pierre Léthier, 49 ans, qui a perçu 14 millions d'euros dans la même affaire, écope d'une peine identique.

Contre l'avis du parquet, qui avait requis deux ans de prison ferme contre Nahdmi Auchi, la cour a confirmé la peine de 15 mois de prison avec sursis du milliardaire britannique d'origine irakienne. Celui-ci a perçu 15 millions d'euros en marge du rachat de l'espagnol Minol par Elf en 1992.

Enfin, la cour a confirmé les peines de prison ferme contre l'ex-épouse de Loïk le Floch-Prigent, Fatima Belaïd (un an), l'ex-député européen DL Yves Verwaerde (huit mois), l'avocat Claude Richard (un an) et le policier Daniel Leandri, un proche de Charles Pasqua (dix mois).

Aucun mandat de dépôt n'ayant été délivré, tous peuvent encore échapper à la prison en déposant des pourvois en cassation.

Les pourvois en cassation vont également retarder le règlement à l'Etat d'une vingtaine de millions d'euros d'amendes accompagnant les condamnations et, surtout, le versement à Total - qui a repris Elf - de centaines de millions d'euros de réparations que les condamnés doivent en principe payer solidairement.

La cour a décidé d'aborder en novembre prochain ce problème concernant les héritiers d'Alfred Sirven, qui restent redevables sur le plan civil de ses malversations.
yahoo.fr, actualités, jeudi 31 mars 2005, 16h22

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(Avril 2005) Un marchand d'armes écroué à Bourges

Jacques Monsieur, soupçonné d'avoir été un des principaux trafiquants d'armes européenns, a été discrètement extradé en France la semaine dernière.
Un retour aux sources pour cet ancien habitant de Lignières (Cher), près de Bourges, où il occupait officiellement d'élevage de chevaux.
Un juge d'instruction du tribunal de Bourges, Stéphane Kallenberger, épaulé par la section de recherche de la gendarmerie, enquête depuis plusieurs années sur les activités présumées illégales de cet honorable éleveur d'équidès.
C'est le ministre français de la Défense de l'époque, Alain Richard, qui avait déposé plainte en 1998 pour commerce illicite d'armes, déclenchant ainsi des perquisitions au manoir les Amourettes à Lignières.
Sept ans après, le juge français va donc pouvoir entendre son principal suspect. Cinq autres personnes sont déjà mises en examen dans ce dossier dont Patrice Bourges, fils de l'ancien ministre de la Défense Yvon Bourges.

Elf aurait financé

« La vie de Jacques Monsieur est un roman », glisse un ancien collaborateur de l'homme d'affaires. Toujours tiré à, quatre épingles, Moonsieur, un ancien des services secrets belges, aurait livré, en matériel militaire une foule de pays sous embargo de l'ONU. Impliqué, dans l'Irangate, pour des livraisons interdites de missiles américains à l'Iran, il aurait également fourni en armes la Bosnie, l'Angola, la Croatie, l'Irak, la Chine, 1'Equateur, l'Argentine ... Mais la "bonne étoile" de ce trafiquant présumé s'est éteinte à Téhéran, le jour où il a été arrêté par les services secrets du régime islamique. Soupçonné d'espionnage, Jacques Monsieur, réputé proche de plusieurs services de renseignements occidentaux, écope alors en Iran d'une oondamnation à dix ans de prison. La peine (faut-il y voir de discrètes tractations en coulisses ?) sera finalement transformée en une amende de 400 000 $... Après un an et demi de détention, en 2001, l'homme d'affaires quitte l'Iran et atterrit à l'aéroport d'Istanbul en Turquie. Après de nouvelles discussions, il est finalement extradé en Belgique, son pays d'origine, où il a été condamné fin 2002 à une peine de prison couvrant sa détention préventive et quarante mois avec sursis pour trafic d'armes.
Depuis il est libre.

Mais la justice française a réactivé son mandat d'arrêt international. « Jacques Monsieur vient d'être extradé en vertu des derniers accords judiciaires européens d'extradition », précise un proche du dossier.
Devant le juge français, Monsieur, entres autres, va devoir s'expliquer sur le cas Elf et une sulfureuse opération de vente d'armes au Congo.
En 1997, Jacques Monsieur a livré le Congo-Brazzaville alors présidé par Pascal Lissouba. Les armes, notamment des hélicoptères russes, des missiles, des roquettes, auraient été payées par Elf, via la Fiba, la discrète banque du groupe pétrolier.
60 millions de dollars auraient été curieusement prélevés sur l'argent du pétrole pour financer la guerre civile congolaise.
Jacques Monsieur s'expliquera-t-il sur les coulisses de cette affaire ? Livrera-t-il le rôle exact de la DST, le contre espionnage français, dans les livraisons d'armes illégales ? « Son retour en France après tant d'années fait peur à plus d'un », constate un de ses anciens partenaires en affaires. A l'évidence, le discret Jacques Monsieur a encore quelques dangereux Scud en soute.
LAURENT VALDIGUIÉ, Le Parisien, 25 avril 2005, p. 15

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Paru le : 05/01/2006 Emplois fictifs Le Floch-Prigent renvoyé en correctionnelle

LE JUGE Van Ruymbeke vient de renvoyer en correctionnelle vingt personnes soupçonnées d'avoir bénéficié d'un emploi fictif d'Elf Aquitaine International.

Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien PDG du groupe, déjà condamné à cinq ans de prison dans l'affaire Elf, sera rejugé. Daniel Léandri, un proche de Charles Pasqua, et Daniel Raillard, un proche de François Mitterrand, sont également poursuivis. Seront aussi jugés plusieurs proches de personnalités politiques, soupçonnés d'avoir perçu des fonds d'Elf, en Suisse, pour des emplois fictifs.

Dans cette affaire, une secrétaire de Dominique Strauss-Kahn avait été mise en cause avant d'être blanchie, ainsi que Jean-Jacques de Perretti, l'ancien ministre de l'Outre-Mer et premier mari de Christine Deviers-Joncour.
L.V., leparisien.fr, Paru le : 05/01/2006

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mardi 10 janvier 2006, 17h39 Elf: dix ans après sa mort, Mitterrand épinglé par la justice

PARIS (Reuters) - Dix ans après sa mort, l'ancien président François Mitterrand est épinglé par la justice dans une ordonnance renvoyant en correctionnelle trois de ses fidèles ayant bénéficié d'emplois fictifs à Elf, alors société nationale, dans les années 90.
Cette ordonnance, signée le 9 décembre par le juge Renaud Van Ruymbeke et que Reuters a pu consulter mardi, relève que les dirigeants d'Elf ont constitué avec ces embauches "un réseau d'influence en répondant à des sollicitations qui émanaient de hauts personnages publics".

Le P-DG d'Elf de l'époque, Loïk le Floch-Prigent, avait été nommé par François Mitterrand en 1989. Le magistrat consacre 11 pages de son ordonnance à cinq bénéficiaires présumés des largesses du président de la République, dans un chapitre intitulé: "Les fidèles et obligés du président Mitterrand".

Le premier d'entre eux est un partenaire de golf de François Mitterrand, le docteur Laurent Raillard, 80 ans, qui a perçu pour de supposées études sur la radiologie 2,465 millions de francs (375.786 euros) d'Elf avec un salaire de complaisance présumé et l'usage d'une carte de crédit de la société.

Figurent aussi sur la liste Jacques Maroselli, 84 ans, maire de Luxeuil (Haute-Saône) de 1970 à 1989 (414.000 francs soit 63.113 euros perçus pour des études sur les "problèmes internationaux"), et Solange Bonin, 77 ans, épouse d'un ami de la Nièvre de François Mitterrand (1,226 million de francs soit 186.902 euros perçus pour des conseils sur "les questions culturelles").

Ces trois personnes comparaîtront en correctionnelle pour "recel d'abus de biens sociaux" dans le courant de l'année.
Le juge a rendu un non-lieu au bénéfice du doute pour Eric Ghebali, 44 ans, ex-secrétaire général de SOS-Racisme, proche du PS et qui percevait 46.000 FF par mois d'Elf en 1993 avec l'usage d'une carte de crédit du groupe, pour des "études ou des missions ponctuelles", notamment en Irak.

Le magistrat a par ailleurs déclaré éteinte l'action judiciaire contre le publicitaire André Magnus, ami personnel du président, décédé en 2001 à 83 ans et qui se serait fait payer par Elf des honoraires de consultant de complaisance.

Au total, 20 personnes comparaîtront en correctionnelle dans ce dossier, y compris Loïk Le Floch-Prigent.
Les deux premiers volets de l'affaire Elf, jugés en 2002 et 2003, visaient des détournements de fonds de plusieurs centaines de millions d'euros. Une trentaine de personnes ont été condamnées, dont les ex-dirigeants d'Elf Loïk le Floch-Prigent, Alfred Sirven (mort en février 2005), André Tarallo, ainsi que déjà Laurent Raillard (un an avec sursis, 100.000 euros d'amende).
Ce dernier avait été reconnu coupable d'avoir fait racheter à prix d'or par Elf sa villa de la région parisienne, tout en en demeurant l'occupant à titre gratuit.
Lors des audiences, Loïk le Flock-Prigent avait mis en cause le président Mitterrand, affirmant qu'il lui avait donné le feu vert pour poursuivre les financements politiques occultes d'Elf.
yahoo.fr, actualités, mardi 10 janvier 2006, 17h39

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mercredi 31 janvier 2007, 17h51 Affaire Elf: condamnations définitives confirmées par la Cour de cassation Par Eloi ROUYER, Yahoo.fr, actualités

PARIS (AFP) - La Cour de cassation a mis fin mercredi au volet principal de l'affaire Elf en confirmant la quasi-totalité des condamnations prononcées par la cour d'appel de Paris, notamment celle de l'homme d'affaires André Guelfi à 3 ans d'emprisonnement, dont 18 mois avec sursis.

A l'heure actuelle, seule la condamnation de 18 mois d'emprisonnement, dont 10 avec sursis, prononcée à l'encontre d'Yves Verwaerde, ancien député européen (ex-Parti républicain), n'est pas définitive, la Cour de cassation ayant annulé l'arrêt de cour d'appel le concernant.
Dans son cas, le dossier a été renvoyé devant la cour d'appel de Paris, qui siègera dans une autre composition.

Pour l'ensemble des autres prévenus qui avaient formé un pourvoi en cassation, la haute juridiction a validé l'arrêt rendu par la cour d'appel de Paris, le 31 mars 2005.

Parmi eux, on comptait notamment André Guelfi, Dieter Holzer, homme d'affaires allemand condamné à 15 mois de prison et 1,5 million d'euros d'amende, Pierre Lethier, ancien officier de la DGSE condamné à la même peine, ou Daniel Léandri, ancien conseiller de Charles Pasqua, condamné à 10 mois de prison avec sursis et 200.000 euros d'amende.

L'ancien "Monsieur Afrique" du groupe pétrolier, André Tarallo, 79 ans, qui avait été condamné à 7 ans d'emprisonnement ferme et 2 millions d'euros d'amende en appel et avait lui-aussi formé un pourvoi en cassation, s'est finalement désisté. Sa condamnation est donc elle-aussi définitive.

Il en va de même des principaux protagonistes de cette vaste affaire de détournements de fonds d'un montant avoisinant 300 millions d'euros au détriment de la compagnie pétrolière, qui avait été instruite à partir d'août 1994 par les juges Eva Joly, Laurence Vichnievsky et Renaud van Ruymbeke.

Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG du groupe entre 1989 et 1993, avait été condamné par le tribunal correctionnel à 5 ans d'emprisonnement et 375.000 euros d'amende. Il n'avait pas fait appel de cette sentence, la rendant ainsi définitive.

L'ex-numéro un d'Elf a purgé environ 20 mois de prison, tant au titre de la détention provisoire qu'en raison de sa condamnation dans le volet dit "Dumas" de l'affaire.

Après une longue cavale aux Philippines, Alfred Sirven, ancien directeur des affaires générales, avait lui aussi été condamné à 5 ans de prison ferme ainsi qu'à un million d'euros d'amende en première instance. Il est décédé le 12 février 2005 avant que la cour d'appel ne se prononce sur son cas.

Alain Guillon, ancien directeur du raffinage (3 ans de prison, 3 millions d'euros d'amende), Jean-François Pagès, ancien directeur de l'immobilier (3 ans de prison dont 2 avec sursis, 150.000 euros d'amende), l'industriel Maurice Bidermann (3 ans de prison dont 2 avec sursis, 1 million d'euros d'amende) ou encore Fatima Belaïd, ancienne épouse de Loïk Le Floch-Prigent (3 ans de prison dont 2 avec sursis, 1 million d'euros d'amende) font également partie des principaux prévenus condamnés.

Un dernier volet du dossier Elf, l'affaire dite des emplois présumés fictifs d'Elf-Aquitaine International (EAI), reste à examiner par la justice.
Une vingtaine de personnes sont poursuivies dans ce dossier pour abus de biens sociaux ou recel de ce délit, parmi lesquelles Loïk Le Floch-Prigent.

Les investigations ont, semble-t-il, permis de déterminer que EAI, dirigée à partir de 1991 par Alfred Sirven, servait entre autre de structure pour placer les emplois fictifs du groupe, notamment en raison de son statut fiscal avantageux.
Le procès de ce volet est prévu du 8 au 30 mars prochains.
Yahoo.fr, actualités, mercredi 31 janvier 2007, 17h51

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"Il y a des moments où il faut obéir" LE MONDE | 09.03.07 | 16h40

Loïk Le Floch-Prigent a pris un air las lorsque le président Noël Miniconi lui a demandé de décliner son identité, à l'ouverture du procès des emplois fictifs d'Elf Aquitaine International (EAI), jeudi 8 mars, devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Combien de fois l'ancien PDG de la compagnie pétrolière s'est-il déjà livré au même exercice devant un tribunal !
Poursuivi aux côtés d'une vingtaine d'autres personnes, M. Le Floch-Prigent en a "marre" de faire figure de principal prévenu dans un dossier qui aurait dû concerner au premier chef son ancien directeur des affaires générales, Alfred Sirven, décédé depuis.

Au coeur de l'ultime volet de l'affaire Elf se trouve en effet le fonctionnement de cette filiale suisse de la compagnie pétrolière, présidée de 1989 à 1993 par Alfred Sirven, et qui était devenue, selon l'accusation, le lieu privilégié de la distribution d'emplois "fictifs" au bon plaisir des autorités de l'Etat ou des réseaux d'influence.

Dans son ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, le juge Renaud Van Ruymbeke a distingué trois cercles : celui des "fidèles ou obligés du président de la République" (à l'époque François Mitterrand), celui des "collaborateurs de Charles Pasqua" et celui des "amis de Mathieu Valentini", un consultant en aéronautique mort en janvier 1991, qui fut très proche d'André Tarallo et d'Alfred Sirven.

Dans ces trois cercles, on trouve, pêle-mêle, le docteur Laurent Raillard, partenaire de golf de Mitterrand (300 000 euros de rémunérations et 75 000 euros de dépenses personnelles via une carte de crédit de l'entreprise), un ancien préfet, Jacques Maroselli, la veuve d'un notable de Nevers, Solange Bonin, un restaurateur corse, éleveur de porcs, Paul Polverelli, un ancien conseiller de Charles Pasqua au ministère de l'intérieur, déjà condamné dans le volet principal de l'affaire Elf, Daniel Leandri (près de 500 000 euros de rémunérations), et son fils, Marc.

A ceux-là s'ajoutent des personnalités diverses, dont l'ancien député européen (PR) Yves Verwaerde. Initialement poursuivi dans cette affaire, l'ancien ministre délégué à l'outre-mer et ex-député (RPR) Jean-Jacques de Peretti, qui fut le mari de Christine Deviers-Joncour, a bénéficié d'un non-lieu.

Au procureur qui l'interrogeait sur l'origine de ces emplois, M. Le Floch-Prigent a répondu : "Il y a des moments où il faut obéir. J'obéissais. Cela vous arrive à vous aussi d'obéir ? - Moi, c'est dans le respect de la loi, a répondu le procureur. - Et moi, dans celui du président de la République", a rétorqué M. Le Floch-Prigent.
Pascale Robert-Diard, Article paru dans l'édition du 10.03.07. Le Monde

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mardi 12 juin 2007, 19h29 Elf: Loïk Le Floch-Prigent renvoyé en prison

PARIS (AP) - Un juge d'application des peines (JAP) de Paris a ordonné mardi le retour en détention de l'ancien PDG d'Elf Loïk Le Floch-Prigent qui avait bénéficié en avril 2004 d'une suspension de peine pour raisons médicales, puis d'une libération conditionnelle en juin 2005, a-t-on appris de sources judiciaires.

Il appartient au parquet de Paris de faire exécuter cette décision. M. Le Floch-Prigent devrait donc retourner en détention dans les prochains jours. Il lui reste un an et 28 jours à purger.

Le JAP a révoqué la mesure de liberté conditionnelle car M. Le Floch-Prigent n'a respecté aucune des obligations de son contrôle judiciaire, selon les sources judiciaires. L'ancien patron du groupe pétrolier a été condamné trois fois dans les différents volets de l'affaire Elf.

Selon les mêmes sources, il a notamment dissimulé au JAP qu'il était gérant de société. La justice lui reproche également son activité de consultant pour des chefs d'Etat étrangers qui ne lui remboursent que les frais, alors que le contrôle judiciaire lui impose une activité professionnelle rémunérée pour payer ses amendes et dommages et intérêts. Enfin, il a quitté le territoire national sans autorisation en janvier 2007.

Le 12 novembre 2003, l'ex-PDG du groupe pétrolier a écopé de cinq ans d'emprisonnement ferme, notamment pour "abus de biens sociaux", dans le volet principal de l'affaire Elf. Il a également été condamné à une amende de 375.000 euros, dont il a payé moins de 40.000 euros, selon des sources judiciaires, et de lourds dommages et intérêts.

Il a également écopé en appel, en janvier 2003, de trente mois ferme dans le volet Dumas/Deviers-Joncour de l'affaire Elf. Alors qu'il avait déjà purgé cinq mois et demi de détention provisoire en 1996, il a été incarcéré suite à cet arrêt et a passé 14 mois derrière les barreaux avant d'être remis en liberté pour raisons de santé.

Le 25 mai dernier, Loïk Le Floch-Prigent a été condamné dans le dernier avatar de l'affaire Elf, celui des emplois présumés fictifs, à 15 mois avec sursis et 60.000 euros d'amende. Toutes ces peines ont été confondues. AP
Yahoo.fr, actualités, mardi 12 juin 2007, 19h29

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André Guelfi serait à l'origine de l'enquête sur Total
Challenges.fr | 10.04.2008 | 16:56 | Réagir à l'article

Selon la presse, deux régions russes réclameraient jusqu'à 170 milliards au groupe pour ne pas avoir exploité des champs pétroliers.

170 milliards de dollars: c'est le montant maximal du préjudice dont s'estiment victimes deux régions russes, qui attaquent Total en justice en lui réclamant une indemnisation.

Selon Le Figaro du jeudi 10 avril, le juge d'instruction de Nanterre Alain Philibeaux mène une instruction pour abus de confiance, suite à une plainte déposée en août 2006 par les régions russes de Volgograd et Saratov.

Le parquet a confirmé jeudi l'ouverture d'une information judiciaire contre X pour abus de confiance. De son côté, Christophe de Margerie, le patron de Total, a estimé que l'information judiciaire ne venait certainement pas du gouvernement russe.

Les deux régions estiment qu'une somme oscillant de 33 à 85 milliards de dollars aurait dû leur revenir dans le cadre de l'exploitation par la société française de leurs champs pétroliers. Une "vertigineuse addition" que le journal explique par le fait que les régions ont fait leurs calculs "selon des prévisions de production considérables (150 000 barils par jour) et en fonction du cours du pétrole qui, depuis 1993, a été multiplié par cinq".

L'exploitation de ces champs pétroliers était permise par une convention franco-russe signée le 1er mars 1993, prévoyant une exploitation-partage à 50-50 entre Elf (depuis fusionné avec Total) et les régions de Volgograd et de Saratov. Ces champs pétroliers n'ont finalement jamais été exploités, notamment du fait du changement de P-DG à la tête d'Elf, Philippe Jaffré remplaçant Loïk Le Floch-Prigent, définitivement condamné dans le cadre de l'affaire Elf il y a trois ans.

Philippe Jaffré (mort en septembre dernier) et son équipe sont d'ailleurs mis en cause par les deux régions russes pour des destructions de documents ayant trait au contrat.

"En roubles ou en dollars ?"

Jeudi, Christophe de Margerie a ironisé sur la plainte: "le ridicule ne tue plus", a-t-il lancé, avant de se demander si le montant réclamé était "en roubles ou en dollars". Interrogé par Le Figaro, l'avocat d'Elf, Me Emmanuel Rozenfeld, a lui estimé qu'"un procès n'a pas lieu d'être entre Elf et les partenaires avec lequel le groupe pétrolier cherchait à bâtir un projet il y a quinze ans".

Il a pointé la responsabilité dans cette plainte d'André Guelfi (dit "Dédé-la-Sardine"), un ancien intermédiaire d'Elf dont il estime qu'il cherche à se venger du groupe en manipulant les parties russes. Ce dernier, condamné à trois ans de prison dont la moitié avec sursis pour avoir perçu des commissions frauduleuses dans le cadre de l'affaire Elf, réclame des dommages et intérêts à Total, en affirmant qu'il devait toucher une commission de 3% sur le dossier Volgograd-Saratov. Une audience est prévue au tribunal de commerce de Paris lundi dans ce dossier.

Les autorités russes ont confirmé dans la journée de jeudi que l'enquête avait été ouverte à la demande d'André Guelfi et ont démenti l'affirmation selon laquelle les deux régions seraient à l'origine de la plainte. Celle-ci inclurait en revanche, de manière plus ou moins formelle, le comité olympique russe, avec qui André Guelfi a collaboré sur un dossier lié à Elf.

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Société Le Floch-Prigent doit retourner en prison AP | 21.01.2010 | 15:34

L'ancien PDG d'Elf Loïk Le Floch-Prigent devrait retourner en prison. Son pourvoi concernant la révocation partielle de sa libération conditionnelle a en effet été rejeté mercredi par la chambre criminelle de la Cour de cassation, a-t-on appris jeudi de source judiciaire.

Cette décision doit être exécutée par le parquet général de Paris, compétent territorialement, indiquait-on de même source.

La chambre d'application des peines de la cour d'appel de Versailles avait révoqué le 16 juin dernier à hauteur de six mois sa libération conditionnelle pour ne pas avoir indemnisé complètement ses victimes.

La cour d'appel versaillaise avait été saisie d'une décision du juge d'application des peines (JAP) de Paris qui avait ordonné le 12 juin 2007 le retour en détention de M. Le Floch-Prigent. Ce dernier avait bénéficié en avril 2004 d'une suspension de peine pour raisons médicales, puis d'une libération conditionnelle en juin 2005. Il lui restait alors un an et 28 jours à purger.

Loïk Le Floch-Prigent avait fait appel de cette décision du JAP, qui avait été annulée par la cour d'appel de Paris, arrêt ensuite cassé par la Cour de cassation qui avait renvoyé le dossier à la cour d'appel de Versailles. Après un nouvel appel de l'ex-PDG, la Cour de cassation vient donc de rejeter son pourvoi.

Son avocat, Me Francis Chouraqui, a dénoncé "une sorte d'acharnement" contre son client. "On s'acharne sur lui parce qu'il est un homme libre et que c'est quelque part la raison d'Etat", a-t-il dit sur RTL. Pour lui, M. Le Floch-Prigent est "un homme malade (...), relativement âgé qui tente de se reconstruire. Il y a un certain nombre de gens qui ne souhaitent pas qu'il puisse reprendre le fil de sa vie". AP

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