Histoire de la gauche caviar, Laurent Joffrin, Robert Laffont, Paris, 2006
Bio Express (2007)
Un portrait positif ? (2007)
Un portrait critique ? (2004)

Bernard-Henri Lévy, dit BHL (dit "petit con prétentieux" par Henri Guaino, "plume" "nègre" et conseiller spécial de Nicolas Sarkozy)

Un héritier richissime, qui, après avoir défendus les Bosniaques, Kosovars et Tchétchènes, nous "vante" l'amérique, une amérique qui a "des leçons à nous donner" ... Une "imposture" selon ses détracteurs : Olivier Toscer et Nicolas Beau, Une imposture française, Les Arènes, Paris, 23/02/2006.

04 novembre 2008 : B.H.L. soutient à fond B.H.O.
21 juillet 2008 : Violente attaque contre le caricaturiste pro-palestinien Siné, chassé de Charlie-Hebdo pour "antisémitisme"
07 décembre 2007 : Libye, visite officielle à Paris du colonel Kadhafi : Le "philosophe" donne des leçons à son ami Sarkozy
04 octobre 2007 : Ami de Sarkozy et conseiller de Royal, le néo-conservateur de la gauche caviar
23 mai 2007 : Législatives françaises. BHL soutient un ami de son ami Nicolas Sarkozy, Alain Carignon
1er février 2006 : Vertige américain ?
31 octobre 2003 : BHL contre Ramadan
04 mai 2003 : BHL a découvert "des choses terribles" ...
24 mai 2002 : Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy (intellectuel "parisien", grand défenseur officiel des musulmans bosniaques, kosovars et tchétchènes (et palestiniens ??)) ... - Oriana Fallaci : l'inacceptable provocation

Je connais Oriana Fallaci. Je l'ai rencontrée, il y a un peu plus de vingt ans, à New York, au temps où elle achevait « Un uomo », le roman d'amour et de passion politique dont je devais être l'éditeur en France.
J'ai admiré, avant cela, la correspondante de guerre qui, pour moi comme pour tous les correspondants de guerre du monde, a été un modèle de curiosité et d'audace. Je me souviens de la grande Italienne, adolescente à la fin du fascisme, élevée dans le culte de Carlo et Nello Rosselli, les deux frères assassinés par les cagoulards, en 1937, sur ordre de Mussolini - je me souviens de l'antifasciste résolue avec qui je pensais partager la même culture, les mêmes principes, les mêmes réflexes politiques et moraux.

Elle publie, aujourd'hui, un livre terrible. Elle donne, plus exactement, la traduction française d'un livre écrit au lendemain du 11 septembre, dans les heures qui suivirent l'attaque contre les tours de New York - elle donne la version française, donc corrigée, mûrie, de ce texte rédigé, alors, sous le coup de la colère et de l'urgence ; et je ne peux le lire, ce texte, sans stupeur, effroi, tristesse.

Comment une femme raisonnable peut-elle parler, par exemple, de la « prétendue » culture de l'islam ? Comment peut-elle écrire du Livre qui enseigne aussi miséricorde et charité à un milliard de fidèles dans le monde qu'il n'a jamais prêché - je cite - que « le mensonge, la calomnie, l'hypocrisie » ? Comment une journaliste de métier a-t-elle pu se laisser aller, comme le premier révisionniste venu, à des considérations oiseuses sur l'imposture séculaire qui reconnaît aux Arabes un rôle dans l'invention de la mathématique moderne ou dans la transmission vers l'Europe de la philosophie grecque ?
Comment ose-t-elle décrire les « fils d'Allah » - l'expression revient sans cesse, de façon obsessionnelle - comme des êtres abjects et ridicules qui « passent leur temps le derrière en l'air à prier cinq fois par jour » et « se multiplient comme des rats » ? Quand, dans un autre accès de haine et presque de folie, elle dépeint les immigrés musulmans (p. 144) comme des « hordes » de « sangliers » qui « transforment en casbah les villes glorieuses de Gênes et de Turin », quand elle décrit (p. 138) l'alignement de « sandales » et de « babouches » qui « souillent » la Piazza del Duomo de Florence, quand elle évoque (p. 139) « les miasmes nauséabonds des excréments déposés à l'entrée d'une exquise église romane » ou les « dégoûtantes traces d'urine qui profanent les marbres d'un baptistère », quand elle s'écrie (p. 138, encore) : « parbleu ! ils ont la giclée bien longue, les fils d'Allah », quand, dans une note spécialement rédigée pour l'édition française (p. 188), elle ose répondre à Tahar Ben Jelloun qu'« il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût », l'effroi, la stupeur, la tristesse le cèdent à la nausée.
Il y a du Céline dans cette Fallaci-là. Le pire Céline. Celui qui, dans « Bagatelles pour un massacre », utilisait le même lexique pour lancer son long cri de haine contre les fils, non d'Allah, mais de Moïse.

Faut-il discuter un pareil texte ? Doit-on débattre avec un auteur qui emploie, pour dire « l'invasion » de nos villes par les boucheries halal et les mosquées (p. 37) ou la façon qu'ont les Albanais d'inoculer aux Italiens la « syphilis » et le « sida » (p. 141), des mots à faire pâlir d'envie les plus enragés de nos lepénistes ? Sans doute pas.
A ceux (ils furent des dizaines de milliers, en Italie) qui seront néanmoins tentés de voir dans ces pages insupportables un salutaire « pavé dans la mare », à ceux (car il y en aura, on les entend déjà !) qui lui reconnaîtront le mérite de briser la loi du « politiquement correct » et, par-delà ses « outrances », de lever le soi-disant « tabou sur l'islam », je veux juste dire une chose. Je crois, moi aussi, que l'intégrisme est l'un des pires dangers qui menacent le monde depuis la chute du communisme. Je crois, moi aussi, qu'il faut combattre sans merci les hommes qui, d'Alger au World Trade Center, de Kaboul à Karachi et Jérusalem, égorgent, torturent, massacrent, au nom de Dieu.
Mais j'en sais assez, il me semble, sur le monde musulman d'aujourd'hui pour dire que la pire façon de mener ce combat serait de faire l'amalgame et de confondre dans le même torrent d'insultes et insanités Sadate et ses assassins, Massoud et les talibans, les musulmans éclairés de Sarajevo et les disciples de Ben Laden ; j'ai passé assez de temps en Bosnie, en Afghanistan, dans l'Algérie des égorgeurs du FIS et, bien avant cela, au Bangladesh où nous avons dû, Fallaci et moi, nous croiser il y a trente ans, pour savoir qu'il existe deux islams ; que la guerre qui s'annonce passera entre ces deux islams autant qu'entre l'Islam et l'Occident ; et que c'est un trop beau cadeau à faire, vraiment, aux fidèles de Ben Laden que d'accepter leur idée d'un Occident tout entier dressé contre un Islam indistinctement obscurci. Ceux qui procèdent ainsi sont des ignorants doublés d'irresponsables. Ce sont, eux aussi, des incendiaires des esprits.
Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy, Le Point 24/05/02 - N°1549 - Page 130 - 894 mots

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(04 mai 2003) « J'ai découvert des choses terribles... » BERNARD-HENRI LEVY

CHAQUE SEMAINE, « le Parisien Dimanche » donne la parole à une personnalité. Aujourd'hui : le philosophe Bernard-Henri Lévy, auteur d'une enquête sur l'assassinat, au Pakistan en janvier 2002, de l'envoyé spécial du « Wall Street Journal » : « Qui a tué Daniel Pearl ? » (Grasset).

Pourquoi Daniel Pearl a-t-il été tué ? Parce qu'il était américain, juif, occidental ? Ou parce qu'il risquait de mettre à nu des secrets explosifs sur Al-Qaïda ?

Bernard-Henri Lévy. Il a été kidnappé parce qu'il était juif et américain, dans un pays où être juif et américain n'est pas une identité mais un crime. Et il a été assassiné dès qu'on a compris qu'il en savait trop sur des sujets trop sensibles.

Ce que vous avez découvert est-il pire que ce que vous imaginiez ?

Toute l'idée de ce livre était de continuer de tirer les quelques fils que Pearl lui-même avait commencé de tirer. Et c'est vrai qu'en faisant cela, en m'avançant parmi ses meurtriers, en entrant dans ce paysage glauque des madrasas pakistanaises ou des banques de Dubaï, j'ai découvert des choses terribles : un Pakistan gangrené, un Al-Qaïda plus mobile, plus cancéreux, plus métastatique que je ne le pensais, une imbrication absolue entre certaines mosquées et la terreur, la puissance extrême (notamment financière) de ces réseaux dont les ramifications plongent jusqu'aux Etats-Unis. Une sorte d'archipel de la terreur. Et qui donne le vertige.

Pourquoi Pearl a-t-il été décapité ?
Pour faire un exemple. Pour nous montrer, à nous, démocrates, Occidentaux et non-Occidentaux, comment nous serons traités à l'avenir si nous continuons de mettre le nez dans les secrets de l'archipel.

Le Pakistan est pourtant l'allié officiel des Etats-Unis...

C'est vrai. Mais est-ce la première fois que les Etats-Unis et l'Occident en général se seront aveuglés sur la réalité de la menace ? Ils ont tardé à comprendre ce que représentait le nazisme. Ils se sont trompés sur le communisme. Eh bien, je crois qu'un mécanisme du même ordre est en train de se reproduire avec ce troisième totalitarisme. On lui trouve des excuses. On maquille la réalité. Quand c'était le terrorisme algérien, on disait que le GIA, ce n'était pas les islamistes, mais l'armée. Quand ce sont les kamikazes palestiniens, on dit que les massacres de civils sont une réaction de désespoir dictée par la politique criminelle de Sharon. Quand c'est Al-Qaïda, on dit : revanche des damnés de la terre contre l'arrogance américaine. Après ces séjours au Pakistan, je me sens, toutes proportions gardées, dans l'état d'esprit de ces premiers témoins qui, dans les années trente, rentraient d'Allemagne disant : « Ce que j'ai vu est terrible ; vous ne voulez pas en prendre la mesure, mais c'est terrible... »

L'aveuglement, ce serait aussi celui des Américains qui auraient conduit en Irak une guerre dépassée...

Peut-être y a-t-il des choses dans la stratégie américaine que nous ne comprenons pas. Peut-être un dessein secret qui nous échappe encore. J'ai l'impression d'une vraie erreur de cible. On cherche en Irak des liens avec Al-Qaïda et des armes de destruction massive. Alors que c'est à Karachi que vous avez et les uns et les autres. L'administration Bush donne le sentiment d'avoir vingt ans de retard et de travailler sur une définition des Etats voyous qui date de l'époque Carter : Libye-Iran-Irak. Je crois, moi, que la vraie triade d'aujourd'hui, où l'on voit concentrées une idéologie mortifère en expansion et des armes effrayantes, c'est : Yémen-Pakistan-Arabie saoudite. Attention à ne pas se tromper de siècle.

« Il faut être intraitable sur la laïcité »

Tout se joue, dites-vous, entre l'islam modéré et l'islam terroriste...

Oui. L'islam n'est pas monolithique. Il y a autant de lectures du Coran qu'il y a de lectures de la Bible ou des Evangiles. Et l'immense majorité des musulmans dans le monde sont des gens, je le sais, qui réprouvent le terrorisme, la violence, le fanatisme. J'ajoute que les principales cibles de la violence islamiste ce sont les musulmans eux-mêmes. Ils ont égorgé Daniel Pearl, mais combien de Daniel Pearl en Algérie ? Combien au Pakistan ? Combien de chiites assassinés, coulés dans la chaux vive, ces trois dernières années dans la seule ville de Karachi !... Le communisme était un bloc. Le nazisme était un bloc. Dans cette affaire-ci, il n'y a pas de bloc. Le monde musulman est bel et bien coupé en deux.

Comment doit réagir la France ?

Avec fermeté et modération. C'est ce que fait, aujourd'hui, Sarkozy. Intraitable sur la laïcité, et notamment sur le port du foulard, mais attaché, en même temps, à rendre justice à l'islam de France, à lui donner la place qui lui revient, à aider les musulmans de France à rejeter la loi de fer des ayatollahs. C'est enfin la bonne ligne. Idem pour mon ami Malek Boutih, le patron de SOS Racisme, qui tient, lui aussi, une parole de vérité. Il dit simultanément deux choses. D'un côté : « non à la criminalisation des communautés musulmanes ; non, les banlieues, ce n'est pas le far west ; non, les musulmans de France ne sont pas tous des délinquants ni des terroristes en puissance ». Mais de l'autre : « être intraitable sur l'essentiel et, notamment, sur l'antisémitisme ; refuser la logique de l'excuse, qui, face aux attentats contre les synagogues, aux insultes ou aux violences contre les élèves juifs dans les collèges, voudrait nous convaincre que ce sont des actes de voyous isolés, de la délinquance juvénile, du désespoir ». Que quelqu'un comme Malek Boutih dise aux jeunes musulmans antisémites : « Vous parlez comme Le Pen, vous agissez comme Le Pen, et vous n'avez aucune excuse », c'est si important ! C'est dans cette double parole - primo, pas de quartier pour les salauds ; secundo, les salauds sont une minorité - qu'est la juste réponse. La France est l'un des pays où est en train de se jouer - j'espère pour le meilleur - cet affrontement entre les deux islams.
Propos recueillis par Dominique de Montvalon, Le Parisien, dimanche 04 mai 2003, p. 4

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L'autre visage de Tariq Ramadan, par Bernard-Henri Lévy

Je ne vais pas répondre à Tariq Ramadan ni, encore moins, débattre avec lui.

Qu'il soit antisémite ou qu'il ait, plus exactement, commis un texte antisémite où des intellectuels supposés juifs se sont trouvés stigmatisés comme tels, qu'il fasse partie de ces gens pour qui, quand Kouchner parle de l'Irak, ou Glucksmann de la Tchétchénie, ou moi de Daniel Pearl, ce n'est pas notre tête mais notre origine qui parle en nous, qu'il se trompe au passage dans ses comptages et embarque dans sa rafle de papier des gens dont les dépêches d'agence sont sans cesse obligées de préciser, dans de douteuses incises ou parenthèses, qu'ils ne sont "pas juifs", bref qu'il ait une vision raciste du monde et nous entraîne tous, bon gré mal gré, dans son délire, ce n'est pas une accusation, c'est un fait, et je n'ai finalement pas envie de m'attarder sur ce fait.

Non. Le vrai problème, c'est le type d'islam que prône cet intellectuel rusé, champion toutes catégories du double langage, et qui va, de plateau en plateau de télévision, poser, main sur le cœur, au grand réformateur - le vrai problème, la vraie urgence, c'est de montrer aux altermondialistes qui, de bonne foi sans doute, l'invitent à participer aux travaux du Forum social européen, l'autre face du personnage.

S'il est vrai, par exemple, que le prédicateur genevois prône le respect de surface, par les musulmans de France, des lois de leur pays, il n'en est pas moins vrai qu'il se défie de l'idée de laïcité, "simple étape", dit-il, dans une "tradition française"qui vient elle-même d'une "histoire à laquelle les musulmans n'ont pas contribué".

S'il est vrai que nul, jamais, ne saurait être tenu pour responsable des fautes de ses pères, il reste que M. Ramadan, chaque fois que lui est posée la question de la façon dont il se situe par rapport à l'héritage de son grand-père, le fondateur des Frères musulmans, Hassan Al-Banna, fait toujours le même type de réponse, à la fois embarrassée, légèrement distanciée, exigeant par exemple que soit contextualisé le rigorisme meurtrier de l'inventeur du fondamentalisme moderne, mais réaffirmant, au total, une profonde fidélité de principe : entre mille exemples, disponible sur son site Internet, ce petit "lexique islamique" commandé, puis refusé, en septembre 1998, par Le Nouvel Observateur, où il commence par regretter qu'on ne connaisse ce grand homme, ce mystique, ce grand lecteur de Descartes et Aristote, qu'"à travers ce qu'en ont dit ses ennemis politiques", notamment "sionistes", et où il forme l'espoir que l'on "étudie la pensée et évalue l'action réelle du plus influent des réformistes musulmans de ce siècle".

S'il est vrai, encore, que M. Ramadan fait partie de ces leaders d'opinion musulmans qui ont condamné, dans les grands médias, les attentats-suicides du 11 septembre 2001, on ne peut que rester rêveur quand on lit, dans tel quotidien sud-fribourgeois (Lagruyère, 22 septembre 2001), qu'il reste à déterminer, selon lui, "à qui profite le crime" et que "la représentation diabolique que l'on se fait -de Ben Laden- sert peut-être d'autres desseins géostratégiques, économiques ou politiques" - ou quand on découvre, dans le même "lexique islamique", au mot "martyre", que "le martyre pour défendre sa conviction quand elle est opprimée -est- le vrai témoignage, ash-shahada, le signe de la sincérité et de la profondeur".

J'ajoute que, lorsque ce prétendu libéral évoque, dans le même lexique toujours, le cas du FIS algérien, il ne trouve à lui reprocher que de menues "maladresses" et "erreurs politiques" et continue, six ans et quelques dizaines de milliers de morts plus tard, à saluer les "voix constructives et raisonnables" de ses principaux dirigeants.

J'ajoute que, dans celui de ses livres, Les Musulmans dans la laïcité (Tawhik éditions), où il aborde la question concrète de ce qu'il faut dire à "nos enfants", cette "fangeuse deuxième génération" (sic) issue de l'immigration, lors de leur entrée à l'école républicaine, la réponse, notamment pour les jeunes filles, est une caricature de l'intégrisme le plus convenu : piscines séparées, port du voile, aménagements multiples à une mixité qui ne peut que menacer les "principes de la pudeur musulmane", cours de culture islamique supposés réparer les outrages que feront aux "convictions des jeunes filles"les cours de biologie.

J'ajoute encore, et c'est peut-être le pire, que lorsque Hani Ramadan, son frère, qui dirigeait le Centre islamique de Genève, est relevé de ses fonctions, en septembre 2002, après publication dans Le Monde d'un point de vue expliquant que c'est le "Dieu d'amour -qui a- ordonné la lapidation de l'homme et de la femme adultère", notre grand pourfendeur de tous les communautarismes adopte une attitude dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle manque de clarté : cette interview notamment, publiée le 13 novembre à Genève dans Le Courrier, où il se contente de noter que son frère a une lecture du Coran "plus littérale", en effet, que la sienne, et où il ajoute surtout - et c'est bien en son nom, là, qu'il parle - que l'affaire est sérieuse, que "des savants" ont énoncé les "conditions très précises" pouvant "justifier" une lapidation, et qu'il propose, lui, pour le moment, un "moratoire" sur les "peines corporelles" laissant le temps de "déterminer strictement la nature des conditions requises".

Et je ne parle pas, enfin, des révélations faites par la presse suisse l'été dernier, et étrangement peu reprises dans les journaux français, sur les investigations du juge antiterroriste Balthazar Garzon chargé des enquêtes sur les réseaux de Ben Laden en Espagne : liens de Ramadan avec l'islamiste algérien, financier d'Al-Qaida, Ahmed Brahim ; contacts de Brahim avec la librairie Tahwid, base lyonnaise de Ramadan et éditrice de ses principaux livres ; confirmation, en fait, des soupçons formulés par le père Christian Delorme, ancien compagnon de route des jeunes musulmans lyonnais, expliquant (Le Monde du 11 février) que, là où l'UJM, l'organisation de Ramadan, est forte, "on constate un durcissement des identités religieuses".

Peut-être l'homme évoluera-t-il avec le temps.

Peut-être est-il déjà en chemin et son itinéraire sera-t-il, à l'arrivée, celui d'autres fondamentalistes que l'on a vu se convertir, au terme d'un long et douloureux travail sur soi, à cet islam de bienveillance et de douceur que prêche aussi le Coran.

Pour l'heure, nous n'en sommes pas là. Rien dans ce qu'il dit et écrit ne vient encore contredire la terrible prédiction d'Hassan El-Tourabi, le pape soudanais de l'intégrisme, annonçant, à Khartoum, au milieu des années 1990, que "l'avenir de l'islam, c'est Tariq Ramadan". Et c'est pourquoi j'estime, avec d'autres, beaucoup d'autres, responsables associatifs, politiques, simples citoyens, militants de base d'Attac, que les dirigeants altermondialistes qui s'obstineraient à vouloir l'accueillir commettraient une grave faute morale et politique.

Le débat sur les deux islams est, à coup sûr, le grand débat du moment. Le corps-à-corps, le combat, sur le double front de l'islamophobie d'un côté, du fondamentalisme de l'autre, sera, nous en sommes tous d'accord, la grande affaire du siècle qui commence. Ne l'abordons pas, ce combat, en nous trompant d'alliés. Ne prenons pas le risque, en confondant les héritiers de Massoud et ceux des Frères musulmans, d'affaiblir ceux qui, en France et ailleurs, luttent pour un islam des Lumières.

Il y a des femmes par exemple qui, en Algérie, en Iran, au Pakistan, risquent leur vie, chaque matin, pour, en montrant simplement leur visage, donner une autre image de leur foi : c'est elles, chers altermondialistes, que nous trahissons en offrant nos tribunes à ceux qui les humilient ; c'est elles que nous prenons le risque de désespérer, quand, par légèreté, inconscience ou, pire, entêtement, nous légitimons leurs ennemis.
Bernard-Henri Lévy est écrivain. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.11.03, LE MONDE | 31.10.03 | 15h11

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Un héritier devenu milliardaire

Les faits.
Milliardaire en francs, propriétaire d'un immense appartement boulevard Saint-Germain, d'une somptueuse résidence à Marrakech rachetée à Alain Delon et d'une maison à Tanger, le philosophe a hérité à la mort de son père de la Becob, une société d'import-export de bois exotiques.
En 1997, la mère de Bernard-Henri Lévy cède ses parts au concurrent direct, le groupe Pinault-Printemps-la Redoute. Prix de la vente, 750 millions de francs.
« BHL pèse aujourd'hui 150 millions d'euros », reconnaît un de ses proches. Il est à la tête de six sociétés de gestion de patrimoine, immobilières et financières, ainsi qu'une société de production de cinéma, Les Films du lendemain.

L'accusation.
Alors qu'il dit ne pas s'intéresser au monde des affaires, mais à celui des lettres, BHL s'est révélé un redoutable homme d'affaires. « Je ne suis pas un professionnel de la Bourse », expliquait-il pourtant le 22 novembre 2000, alors qu'un rapport de la Commission des opérations de Bourse (COB) le soupçonnait de délit d'initié.
« Il est très difficile de savoir si ses activités génèrent d'importants bénéfices, décrypte un analyste financier, car ces sociétés civiles immobilières ne sont pas obligées de déclarer leurs résultats. »

Autre accusation, les renvois d'ascenseurs croisés. Par exemple, François Pinault, considéré comme son « père adoptif », n'a pas hésité à éponger la dette de SOS Racisme dont BHL est l'un des parrains.
En 1997, l'année où il acquiert la société Becob, Pinault coproduit le film de son ami philosophe, « le Jour et la Nuit », avec Alain Delon. Un énorme bide (78 000 entrées).

La défense.
Les proches de BHL affirment que le philosophe n'utilise jamais son carnet d'affaires pour son propre intérêt, mais davantage par sympathie et affinités pour ces capitaines d'industries. Sa fortune lui permettrait de ne rien leur demander et de prendre ses distances quand il le souhaite.
« Je fais des livres et non des affaires », confiait-il au « Parisien », le 22 novembre 2000. « Au coeur du fascisme français il y a la haine de l'argent », a-il écrit dans un de ses livres.
F.V., Le Parisien, mercredi 27 octobre 2004, p. 17

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Livre. BHL, le roi d'un système
Le portrait critique d'un philosophe national, journaliste intermittent et archevêque du Bien, ami des puissants et au coeur d'un réseau efficace.
Le B.A.BA du BHL. Enquête sur le plus grand intellectuel français par Jade Lindgaard et Xavier de la Porte, La Découverte, 268 pp., 18,50 €.

Le premier réclamier (1) intellectuel de Paris est-il nu ou mieux vêtu que jamais ? On fourbit aujourd'hui plusieurs livres sur et contre ce Bernard-Henri Lévy qui, depuis son apparition en «nouveau philosophe» à Apostrophes en 1977, n'a cessé d'occuper le terrain public avec sa morale mise en Moi et ses diverses panoplies. Il lui arrive ce qui est arrivé au Monde, journal qui publie ses reportages : l'excès de pouvoir et de représentation finit par créer des réactions de toutes sortes et de toutes qualités.

La première, précise et réussie, vient de paraître aux éditions de La Découverte. Elle est signée par Jade Lindgaard, journaliste aux Inrockuptibles, et Xavier de la Porte, producteur à France Culture. Leur livre est né d'une question en écluses : pourquoi un ouvrage aussi critiquable que Qui a tué Daniel Pearl ? (2) fut-il à ce point célébré en France ? Que nous apprend ce défaut de travail critique sur la place ­ et la nature ­ d'un tel homme ? Que nous enseigne cet homme sur le système qui le fit roi ? Pour y répondre, les auteurs relisent sa geste avec une attention armée.

Sachant que des livres se préparaient sur lui, «BHL» publia l'an dernier une «compil» de dix années d'articles, Récidives (2) : une sorte d'autodéfense anticipée, à la fois brouillonne et enflée, de 990 pages. Dans la préface, il dénonçait une époque, la nôtre, «où ce que nous sommes et, pire, ce que nous cachons semblent importer davantage que ce que nous faisons». Les auteurs du B.A.BA du BHL l'ont pris au mot. Leur travail s'appuie sur une lecture exclusive du visible : ses livres, ses articles dans les revues, son «Bloc-notes» hebdomadaire du Point, ses entretiens dans toute sorte de presse (de Libération à Play Boy) et de médias (de France Culture à Tout le monde en parle), mais aussi les nombreux ­ et pour l'essentiel enthousiastes ­ articles qui lui sont consacrés et comme dévoués.

Pas de «face cachée de BHL», donc, mais uniquement la face ensoleillée d'un homme que Lindgaard et de la Porte n'ont d'ailleurs pas interrogé, estimant sans doute qu'il avait assez parlé comme ça. Les seules personnes rencontrées sont des spécialistes de domaines visités par «BHL» depuis trente ans : histoire des idées, Bosnie, Moyen-Orient, Asie. «BHL» n'a jamais séduit les vrais intellectuels : le livre rappelle qu'Aron, Castoriadis, Deleuze, Leys, Vidal-Naquet, entre autres, l'ont attaqué dans l'oeuf. Mais l'époque ne pouvait plus les entendre. «J'estimais avoir "tué" BHL, je ne l'ai pas "tué", dit aux auteurs Vidal-Naquet. [...] Pour moi, c'est une défaite.»

L'homme a souvent défendu de justes causes ­ celle, en particulier, de la Bosnie. Mais son travail laisse souvent à désirer : il est marqué par l'emphase, une frivolité de perception soigneusement ourlée, des erreurs et imprécisions. On ressort de ce livre à charge (mais la cible a suffisamment d'avocats bénévoles) avec l'idée que «BHL» est un péage à grand spectacle. En vulgarisant avec puissance et savoir-faire les idées et les professions des autres, il a fixé son prix : caricature et souci de soi. «BHL», c'est le kitsch romantique des idées simples par temps audiovisuel, doublé d'une formidable agence publicitaire de lui-même.

Du gauchisme qu'il combat, il a conservé quelques vertus ­ réactivité, sens du placement politique, culot d'enfer et goût rhétorique de l'affrontement ­ mais aussi quelques vices ­ obsession du noir et blanc, mauvaise foi dans le débat, goût de la manipulation et du pouvoir comme miroir. Il y a ajouté ­ et comme inventé ­ quelque chose : la répétition et la déclinaison de lui-même comme «logo» des territoires qu'il investit. Tout cela est analysé en détail, territoire par territoire, quasiment livre à livre, depuis la rue d'Ulm, où il fut élève d'Althusser, jusqu'au boulevard Saint-Germain, où il habite.

«BHL» occupe à la fois ou successivement les cases «écrivain», «intellectuel», «militant», «journaliste», «people», «auteur dramatique», etc. : chacune est décryptée. Au bout du compte, le personnage rappelle la silhouette blanche du peintre Jérôme Messager, qui «revisitait» l'histoire de l'art en s'installant dans chaque chef-d'oeuvre (mal) reproduit.

Les chapitres évoquant les reportages en Algérie ou l'enquête sur l'assassinat à Karachi du journaliste Daniel Pearl sont cruels. «BHL» met toujours en scène, pour les besoins de la pause, le «Bien» et le «Mal». En Algérie, le «Bien», c'est les généraux, puisque le «Mal», ce sont les islamistes. Au Pakistan, le «Mal» (ou le «diable») est le pays lui-même (même si quelques pages, malines, nuancent le propos-massue). Dans les deux cas, le contexte politique et social, les jeux ambigus du pouvoir et la complexité des situations sont rabotés ou évacués, au profit d'une sorte d'homélie ego-journalistique.

Les auteurs soulignent comment le philosophe se met en scène dans ses aventures, réinvente, corrige ou imagine assez grossièrement, sous prétexte de «romanquête», la réalité de ce qu'il a pu voir. La maison où fut tué Daniel Pearl est, selon un spécialiste de la CIA interrogé, plantée dans un quartier imaginaire et entourée d'arbres qui n'ont jamais existé. En Afghanistan, Massoud devient rétrospectivement «un ami de vingt ans», alors même que «BHL» n'a pu le rencontrer en 1981 ou 82, comme il le dit par la suite, mais seulement bien plus tard : il retouche la photo pour y tenir la meilleure place, celle d'engagé physique de la première heure. Il a toujours de l'imagination, parfois du courage ; il a peu d'humilité.

L'analyse de ses réseaux ­ parfaitement visibles pour qui sait lire ­ est également pertinente. «BHL» n'est pas un intellectuel organique : il est l'organe lui-même. C'est cela, «l'intellectuel du troisième type» : un mutant actif, né dans l'estuaire contemporain des médias, de la réclame, du people, d'une ville (Paris) ­ et du fantasme intellectuel français. «BHL» s'intronise en effet héritier d'un trio de grands morts : Sartre, Malraux, Foucault.

A priori, quelle importance ?, diront ses amis. Après tout, il a défendu des causes et des peuples à défendre ; et, lorsqu'il parle de ses propres défauts ou des créateurs qu'il admire, il le fait souvent bien. Lindgaard et de la Porte surinterprètent certaines erreurs, certains tics. Ils rappellent trop peu la qualité de certains livres, dont celui sur Sartre (son meilleur ouvrage, celui qui s'est bien sûr le moins vendu). Ils sous-estiment enfin la part du jeu : «BHL» est un pessimiste qui aime flatter les clichés qu'il produit de lui-même.

Mais, au total, les auteurs n'ont pas tort de voir en leur antihéros «un pourvoyeur de scrupules, un prescripteur d'affects, un talentueux avocat qui, dans son souci d'alerte de cet abstrait interlocuteur qu'est l'opinion, fait appel à l'indignation du public avant de chercher à mobiliser ses capacités de raisonnement». Archevêque du bien, «BHL» est devenu peu à peu un agent conservateur des pouvoirs en place, ami des riches et des puissants, de gauche morale et jamais sociale, confondant ses valeurs, son personnage, ses images et ses intérêts ; en résumé, un grand homme moderne.
(1) Un réclamier est un homme qui rédige des réclames dans un journal (Balzac). Et par extension, un homme qui fait parler de soi. «Un personnage vaniteux et réclamier» (Journal amusant, 16 juillet 1892), cité par Le Robert. (2) Grasset, 2003.
Par Philippe LANÇON, Libération, mardi 02 novembre 2004, p. 37

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(mercredi 1 février 2006, 11h23 ) Aux Etats-Unis, "American Vertigo" de BHL créé la controverse

WASHINGTON (AFP) - "American Vertigo" de l'écrivain français Bernard-Henri Lévy, un voyage sur les pas d'Alexis de Tocqueville en Amérique, suscite la controverse chez les critiques littéraires aux Etats-Unis, où il est sorti plusieurs semaines avant sa parution en France.
Fruit d'un voyage commencé en juillet 2004 et terminé en avril 2005, portrait de l'Amérique à travers des personnages connus et inconnus croisés par l'auteur, le livre était "risqué intellectuellement", a estimé dès le 20 janvier le "Los Angeles Times".
"C'est un livre sur les Etats-Unis, originellement écrit en français (...) mais qui s'adresse principalement à une audience américaine (...) et lire les impressions d'un étranger sur ses propres terres peut être irritant", a poursuivi pour ce journal l'écrivain Brendan Bernhard.
Paru le 24 janvier, avec plusieurs semaines d'avance sur la version française programmée en mars, il doit aussi supporter la comparaison avec Tocqueville, un mythe aux Etats-Unis pour son "De la démocratie en Amérique", paru dans les années 1830, a encore estimé ce journal.

La liste des entretiens proposés à BHL dans journaux, radios et télévisions n'a cessé de s'allonger, avec des entretiens planifiés ou réalisés avec une trentaine de médias, dont Fox News, CNN, la radio NPR, le New York Times, Vanity Fair ou encore l'édition américaine d'Elle.
Mais BHL n'a pas toujours convaincu: un deuxième article du Los Angeles Times, le 22 janvier, cette fois sous la plume de Marianne Wiggins, affirme qu'il a beau être enthousiaste sur le pays (il se présente comme un anti-anti-américains) il ne saisit pas pour autant sa "réalité quotidienne".
Dans le Wall Street Journal, Harvey Mansfield, traducteur de Tocqueville, écrit le 27 janvier qu'il manque de gratitude pour la démocratie en Amérique, et le livre du même nom.

Le prestigieux supplément littéraire du New York Times, va beaucoup plus loin.
"Sur plus de 300 pages, personne ne blague, personne ne semble travailler, personne ne se met à table et semble profiter du repas", y affirme Garrison Keillor, écrivain qui n'a pas apprécié les reportages peu représentatifs selon lui de son pays choisis par Bernard-Henri Lévy.
"Comme toujours pour les écrivains français, Lévy est court sur les faits et long sur les conclusions", a-t-il ajouté avant de dénoncer son amour "infantile" pour les paradoxes: l'Amérique est magnifique mais folle, avare mais modeste, ivre de matérialisme et religieuse, puritaine et scandaleuse.
La photo de BHL fait cependant la Une, sur une pleine page, du supplément, ce qui devrait lui apporter plus de publicité pour son livre initialement tiré à 75.000 exemplaires selon des sources proches de l'édition.

Interrogé par l'AFP Bernard-Henri Lévy se félicite de ces critiques, y compris les plus dures, estimant qu'elles sont "le signe d'un malaise" et que son but était atteint.
"Cela a un vrai sens, cela veut bien dire que c'est un livre qui est fait pour avoir des effets dans le débat politique et intellectuel américain", a-t-il déclaré depuis Chicago (nord).
"C'est le livre d'un ami de l'Amérique, qui critique les Américains sans tourner le dos à la grande vocation démocratique de l'Amérique", a-t-il ajouté.

La controverse ne fait apparemment que commencer puisque dans un article à paraître jeudi l'hebdomadaire de gauche The New Republic prend passionnément la défense de l'auteur sous la plume de Martin Peretz, son rédacteur en chef, qui estime que BHL est "du bon côté de tous les débats fondamentaux auxquels font face les sociétés avancées".
yahoo.fr, actualités, mercredi 1 février 2006, 11h23

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(07 mars 2006) Bernard-Henri Lévy :"L'Amérique a des leçons à nous donner"

Livre. A près avoir sillonné l'Amérique, BHL la raconte dans son dernier ouvrage.
Rencontre avec l'écrivain-philosophe, qui défend le modèle américain, dénonce le retour de l'antisémitisme en France et en appelle aux femmes en politique.

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Conduit par un chauffeur au volant d'une grosse berline aux vitres teintées, Bernard-Henri Lévy, 57 ans, s'est présenté avec quelques minutes d'avance dans les locaux de notre journal. Vêtu d'un costume de velours noir et d'une chemise blanche au col ouvert, l'écrivain, qui publie aujourd'hui un nouvel ouvrage d'enquête, "American Vertigo" (Grasset), a répondu durant deux heures aux questions de plusieurs services de la rédaction. Au menu de ce "Grand Entretien", sa redécouverte d'une Amérique qui l'a fait rêver depuis son adolescence et où il retourne souvent depuis son tout premier séjour, en été 1968, mais aussi ses convictions sur l'antisémitisme, sur la vie politique française, sur l'islamisme ...

Pourquoi ce long voyage dans l'Amérique aujourd'hui ?

Bernard-Henri Lévy. C'est notre allié, un pays dont dépend le sort du monde, avec lequel nous avons des relations fraternelles et difficiles. Mais c'est une énigme. L'Amérique, on croit la connaître, et on ne la connaît pas. Moi-même, je pensais la connaître et je la découvrais.

Au moment où vous commencez ce livre, l'antiaméricanisme déferle...

Cela ne déferle pas seulement en France mais dans le monde entier. C'est devenu une sorte de nouvelle religion planétaire qui attire, aimante à peu près tout ce qu'il y a de pire : le nationalisme le plus chauvin, la vision complotiste de l'histoire, l'antisémitisme évidemment, les réflexes identitaires les plus étroits. Tout cela se regroupe sous l'étendard de l'antiaméricanisme. L'une des intentions de mon livre, c'est de répondre par des rafales de vérité à cet antiaméricanisme. Le meilleur antidote aux fantasmes, c'est la réalité.

Pourquoi cet antiaméricanisme est-il dangereux ?

Je viens de vous le dire : parce que, derrière la haine phobique de l'Amérique, il y a toujours autre chose. On n'a jamais raison de haïr un pays et encore moins un peuple. On peut haïr un gouvernement, on peut combattre George Bush, et c'est mon cas. Mais, quand on hait l'Amérique en tant que telle, le pire n'est jamais loin - et, notamment, la détestation de la démocratie.

«Le pays doute»

Les Etats-Unis ont-ils beaucoup changé depuis le 11 septembre ?

Oui, bien sûr. Le pays doute. Il est étrangement incertain. Et, de ce fait, il fait des bêtises. Raison de plus pour lui tendre ce miroir et montrer aux Américains ce qu'ils sont pour le meilleur et aussi pour le pire, c'est plus important que jamais. Dire aux Américains, par exemple, que leur système de prison est indigne d'une démocratie, je trouve cela encore plus important de le faire au moment où les images de leur système pénitentiaire font le tour de la planète à travers Guantanamo.

Quel est le principal enseignement que vous tirez de votre périple ?

L'impression dominante, c'est que les ressorts démocratiques sont quand même en bon état, que la démocratie est vivante. Malgré cette administration pitoyable, le modèle citoyen fonctionne.

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris ?

La plupart des idées que nous avons sur l'Amérique sont fausses. Les Américains sont obèses ? Ce n'est pas vrai. Les Américains sont arrogants ? Leur nationalisme est étonnamment fragile. Les Américains n'ont pas de mémoire ? Au contraire, ils sont obsédés par la mémoire et font des musées de tout. L'expérience d'un voyage aux Etats-Unis, où l'on prend le temps, est très bizarre : on passe vraiment d'un sentiment à l'autre, de l'émerveillement à la nausée et presque au désespoir. Mon livre, c'est un livre d'amitié pour un pays que j'aime et pour un peuple envers lequel je me sens une dette.

Laquelle?

Je pense que je ne serais pas né si la France n'avait pas été libérée par les Américains. C'est en tout cas ce qu'on m'a souvent répété dans ma famille.

Mais vous écornez aussi beaucoup le modèle américain...

J'écorne le modèle américain, ça dépend... Le modèle de citoyenneté, non ! La manière dont ils gèrent l'immigration, leurs minorités ethniques, la façon dont ils sont justement en train de surmonter leur communautarisme et de rebâtir un modèle d'intégration nationale est quelque chose de formidable. J'aimerais qu'à Clichy, à Bagneux, à Saint-Denis on s'inspire de cette manière de se sentir pleinement patriote, fier de son drapeau, de sa Constitution, sans renier ses origines arabes. Il y a là une sorte d'équilibre assez miraculeux.

Dans votre livre, vous évoquez ces banlieues françaises où « on conchie le drapeau, on hue l'hymne national et où la haine du pays d'accueil n'a d'égal qu'un antisémitisme qui ne demande qu'à passer à l'acte... ».

Oui, eh bien ? C'est quoi, la mort tragique d'Ilan Halimi, sinon un passage à l'acte ? Cela dit, attention ! Quand je dis les banlieues, ce ne sont pas les banlieues dans leur totalité, mais c'est une forte minorité. Bien sûr qu'il y a une haine des valeurs démocratiques dans une fraction de cette population. Et là, oui, sur cette question de la « fabrication » d'un citoyen, c'est vrai que les Etats-Unis d'aujourd'hui ont des leçons à nous donner.

La mort d'Ilan Halimi marque donc, selon vous, une étape dans la résurgence de l'antisémitisme en France ?

Je le crains, oui, hélas. Et je crains aussi qu'il n'y ait quelque chose d'obscène dans tout le débat qui s'est développé, depuis, sur la question de savoir si ce meurtre est vraiment, ou non, un meurtre antisémite. On cible un homme parce qu'il est juif et parce qu'on pense que les juifs ont de l'argent. Qu'est-ce qu'il faut de plus à nos belles âmes ? Est-ce que ce n'est pas exactement ça, ni plus ni moins, un acte antisémite ? Et est-ce que le fait d'hésiter à nommer la chose, le fait de l'enrober dans toute cette mièvrerie savante et sociologisante n'est pas le plus sûr moyen de banaliser le crime ? Youssouf Fofana et ses complices sont aussi antisémites, ni plus ni moins, que le voyou SA de 1933.

« Fascislamisme »

Si vous deviez réécrire « la Barbarie à visage humain », par quoi remplaceriez-vous le communisme ?

Par l'islamisme. Car l'islamisme radical est, très clairement, le totalitarisme de notre temps. C'est un néofascisme qui, si vous regardez bien, emprunte d'ailleurs nombre de ses thèmes au fascisme stricto sensu. La voilà, la vraie guerre de civilisations. Pas entre nous et l'Islam naturellement. Mais à l'intérieur de l'Islam, au sein du monde musulman lui-même, la guerre entre ce « fascislamisme » et tous les modérés (ils sont nombreux !) qui se battent pour promouvoir une interprétation du Coran conforme à la démocratie et aux droits de l'homme.

Ne craignez-vous pas qu'aux Etats-Unis le lobby islamiste continue à monter en puissance et ébranle le statut de la communauté juive américaine ?

Oui, sans doute. Mais, à l'heure où je vous parle, le danger me semble plus menaçant ici, chez nous, qu'aux Etats-Unis. C'est quoi, exactement, le problème ? C'est ce que j'appellerais la « concurrence des victimes ». C'est cette idée bizarre, nouvelle, et que développent par exemple des gens comme Dieudonné, selon laquelle les larmes que l'on verse sur les uns sont autant de larmes que l'on ne versera pas sur les autres. L'idée est terrible. C'est même la source principale, de nos jours, du néo-antisémitisme. Et il faut lui opposer, avec force, cette contre-idée toute simple qu'est la solidarité absolue des victimes des barbaries. Moi, par exemple, je crois de toute mon âme que c'est ma sensibilité à l'antisémitisme qui me rend insupportable le racisme antiarabe ou antinoir, et vice versa. Et je revendique le droit de pleurer, ensemble, Ilan Halimi, Sohane Benziane, brûlée vive par le même genre de barbares il y a quatre ans, ou même Raphaël Clin, le gendarme de Saint-Martin.

Qu'avez-vous pensé de la réaction de la communauté musulmane de France aux caricatures de Mahomet ?

Digne. Responsable. Avec le sentiment, j'imagine, que ces caricatures étaient offensantes. Mais que la liberté d'expression est une liberté démocratique avec laquelle on ne peut pas transiger.

Le procès de Zacarias Moussaoui, qui s'ouvre en ce moment en Virginie, ne risque-t-il pas de ternir l'image de la France aux Etats-Unis?

Pourquoi l'image de la France ? On est au cœur, là, d'une affaire de terrorisme international énorme. Au centre de la nébuleuse Al-Qaïda En présence d'une politique assez achevée de jihadisme contemporain. Sur tout œla, et quoi qu'on en dise, nos deux pays sont sur la même longueur d'onde.

L'idée des Etats-Unis d'exporter la démocratie en Irak a-t-elle été un échec ?

Cest un beau principe qui a été appliqué de manière tragique par des gens qui ont fait de la mauvaise politique. Le vaii reproche que je fais aux néoconservateurs américains, c'est que ce sont des politiques pitoyables. Un néoconservateur, c'est quelqu'un qui a gardé de son gauchisme d'autrefois son pire noyau d'irrationalité: le messianisme.
Il croit que la démocratie est dans le sens de l'histoire. Qu'il suffit de la décréter pour qu'elle s'incarne. Et il ne doute donc pas un seul instant qu'elle puisse s'imposer à la seule force des baïonnettes. Moi; je crois que la démocratie, c'est un travail, que rien ne la prescrit, que rien ne la rend nécessaire.

"Si Ségolène Royal s'impose, quelle claque pour la beaufitude française!"

L'Amérique va-t-elle s'en sortir grâce à Hillary Clinton?

Elle a le talent, l'habileté, le charisme : elle fait partie de ce qu'il y a de mieux dans l'Amérique d'aujourd'hui. En tout cas, je l'espère très ardemment.

Et en France, est-on prêt à élire une femme?

Vous me posez la question en cette veille de la Journée de la femme ? J'espère bien que oui, évidemment.

... Ségolène Royal?

Ségolène Royal notamment Si c'est elle que les socialistes finissaient par désigner, je n'aurai aucun état d'âme à voter pour Ségolène Royal, croyez- moi. Cela dit, un mot quand même sur les socialistes. C'est bien gentil de se disputer sur leur candidat, sur les contrats emploi deVillepin, sur Sarkozy, etc. Mais ils ont, à l'heure où nous parlons, un problème et un seul. Et tant qu'ils n'auront pas réglé ce problème, tant qu'ils ne se seront pas clairement exprimés sur le sujet, rien de ce qu'ils ont à nous dire n'aura le moindre intérêt et ne sera même audible. Ce problème, c'est Georges Frêche. Cest ce caïd de Montpellier qui, avec un dérapage dligne de Le Pen (NDLR : il a qualifié des harkis de "sous-hommes"), s'est déshonoré et a déshonoré tous ceux qui font des contorcions verbales pour le soutenir. Le problème numéro un des socialistes aujourd'hui, c'est de dire que ce personnage n'a plus sa place parmi eux.

Pour quelles raisons pensez-vous que les Etats-Unis et la France devraient se doter d'une présidente?

Je ne dis pas« devraient ». Et, dans le cas de Ségolène, il faut encore voir ce que sont ses idées, son programme: pour 1'heure, en ce qui me concerne, c'est Strauss-Kahn qui me paraît encore le plus solide. Mais, enfin, imaginons qu'elle convainque et s'impose. Quelle claque pour la beaufitude frnnçaise ! Quelle leçon pour tous ces machos qui, au lieu de discuter sur le fond, ont commencé par se moquer d'elle dans le plus pur style sexiste et goujat! Et puis, la première des égalités étant l'égalité entre les hommes et les femmes, est-ce qu'il n'est pas quand même curieux que nous n'ayons jamais eu une femme candidate à la magistrature suprême? Est-ce que ce ne serait pas un bon moyen de faire sauter ce verrou dans nos têtes ? Mais, encore une fois, voyons les programmes. Et, je répète, voyons ce qu'on nous dit de l'impardonnable M. Frêche.

Est-ce que Lionel Jospin est toujours dans la course?

Oui, sans doute. Mais il faudra, avant toute chose, qu'il réponde à deux questions: pourquoi il est sorti de cette course et pourquoi il y revient.

Croyez-vous qu'aux Etats-Unis comme en France il faille défendre la vie privée des hommes politiques?

Il faut défendre, en tout cas, l'imprescriptibilité du droit au secret. Pour chacun. Donc aussi pour un homme politique.

Même s'il a mis en scène sa vie privée?

Le droit au secret est un droit de l'homme. Donc un principe. Et un principe ne se discute pas.

«Une petite entorse au droit au secret»

Pourquoi pensez-vous que les Américains ont fait appel à vous pour cette enquête au cœur des Etats-Unis?

le point de départ a sans doute été mon livre sur Daniel Pearl. Un écrivain fraançais prenant un an de sa vie pour enquêter sur la mort atroce de ce héros et martyr américain: la chose avait surpris et, je suppose, créé une petite curiosité...

Où voudriez-vous renouveler cette expérience?

En Chine!

Pourquoi les livres qui vous sont consacrés vous gênent-ils? Parce qu'ils traitent d'argent ?

Est-ce qu'ils me gênent tant que cela ? Je ne sais pas. Je crois juste qu'il y a des sujets d'enquête plus urgents. Et plus intéressants. Six livres sur la même personne! Et sur une personne qui n'est, que je sache, candidate à aucune fonction élective! Ça a l'air d'une blague... Et quand, de surcroît, on vient fouiner dans. ma vie privée, c'est en effet une petite entorse au droit au secret.

Vous êtes l'un des rares intellectuels people. Le regrettez-vous?

Ecoutez : je fais du mieux que je peux, depuis trente ans, pour mener des combats qui me pamissent nécessaires et justes. Pour le reste, je vis comme je vis. Et il faut me prendre comme je suis. Ce n'est pas aujourdlIui que je vais me conformer au regard des censeurs.
Le Parisien , Paru le : 07/03/2006, Les spectacles, pp. 28-29

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BHL soutient Alain Carignon, candidat "paradoxal, social" dans l'Isère LE MONDE | 23.05.07 | 15h09

Bernard Henry Lévy a décidé d'apporter publiquement son soutien au candidat UMP Alain Carignon, qui tente, neuf ans après ans sa sortie de prison (il avait été condamné en 1996 pour corruption), son retour dans la 1re circonscription de l'Isère, contre le député sortant, Richard Cazenave.

Dans une lettre diffusée par l'entourage d'Alain Carignon, le philosophe dénonce la façon dont se trouve "instrumentalisé son passé judiciaire". "Il a payé sa dette à la société", affirme le philosophe, qui ramène l'affaire Carignon à une simple histoire de financement des partis politiques, une sorte de "crime commun" qu'il aurait seul payé.

Pour BHL, qui écarte l'hypothèse d'un enrichissement personnel, M. Carignon serait un "ambitieux" pas "un escroc". Le philosophe conclut sa missive en expliquant qu'il est "étonnamment proche, en idées, du candidat Carignon." "Il a lu beaucoup. Il croit en un libéralisme qui n'est plus (...), il est européen, paradoxal, social."

En mars, les enquêteurs grenoblois ont décidé d'entendre M. Carignon, après les législatives, sur une nouvelle affaire concernant la légalité d'un marché de parking de stationnement passé par l'ancien maire de Grenoble avec une filiale de la Générale des eaux.
Sophie Landrin, Le Monde, Article paru dans l'édition du 24.05.07. Elections 2007

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Nº2239 SEMAINE DU JEUDI 04 Octobre 2007 À la Une : Le Nouvel Observateur Comment être encore de gauche

Exclusif : le dernier livre de Bernard-Henri Lévy Comment être encore de gauche

Certains lui reprochent d'être trop médiatique et de côtoyer les riches et les puissants. Bernard-Henri Lévy aurait pu basculer chez M Sarkozy, comme certaines des personnalités les plus emblématiques de l'opposition. Et voilà qu'il sort un livre en forme de manifeste : oui, on peut être de gauche aujourd'hui... «Le Nouvel Obs» publie des extraits de «Ce grand cadavre à la renverse» (Grasset), confronte le philosophe avec Alain Finkielkraut et ouvre le débat avec des intellectuels et des politiques

Ce livre commence le 23 janvier 2007, à la suite d'une conversation téléphonique avec celui qui n'est encore que le possible futur président de la République française. Il est 3 heures de l'après-midi. Mon vieil ami André Glucksmann, complice de tous mes combats depuis trente ans, vient de publier, en première page du «Monde», un article où il annonce son ralliement au candidat de l'UMP. Le téléphone sonne. C'est le candidat^ au bout du fil - patelin, voix suave : [...]
«Alors, tu as vu «le Monde»... ? me demande-t-il, de cette voix de triomphe mal contenu que je lui connais bien. Tu as vu l'article de ton ami sur ton ami ?
- Oui je lui réponds. Evidemment que je l'ai vu. C'est bien. C'est courageux. [...]
- Le courage n'a rien à voir, reprend-il, piqué. Car il y en aura beaucoup, des gens de gauche, qui me rejoindront. Beaucoup, tu verras...
- Très bien, lui concédé-je. Pas courageux, d'accord. Disons, alors, audacieux. Prenant le risque défaire bouger les lignes. Et...»
Il me coupe - suave à nouveau, accommodant, toute la fanfaronnade partie comme par enchantement.
«Bon. Venons-en au fait. Et toi ? Tu me le fais quand, toi, ton petit article ? Hein, tu me le fais quand ? Parce que Glucksmann, c'est bien. Mais toi... C'est toi, après tout, mon ami. - On en a parlé cent fois. Et j'ai toujours été très clair. Les relations personnelles sont une chose. Les idées en sont une autre. Et j'ai beau avoir de l'estime pour toi, et de la sympathie, la gauche est ma famille et...
- Quoi ? réplique-t-il, la voix rauque tout à coup, presque en colère, mais une colère que je devine, elle aussi, jouée. M. Emmanuelli, ta famille ? M. Montebourg, ta famille ? Ces gens qui te pissent à la raie depuis trente ans, ta famille ?[...] - Oui, bon, je te l'accorde... Mais c'est la vie... C'est ma vie... J'ai toujours voté à gauche et je sais que, cette fois encore, c'est à gauche que je voterai...
- Ecoute...»

Il fait comme s'il reprenait son souffle.
«Tu en connais beaucoup, toi, des responsables politiques qui parlent de la Tchétchénie comme j'en ai parlé l'autre dimanche ? Et des qui disent que le Darfour ne doit pas être traité comme un point de détail de l'histoire du XXIe siècle, tu en connais ? Allez. Arrête de pinailler. Sois courageux. Prends-toi par la main. Et on va y aller, tous les deuxjaire la révolution, tu verras... Tu ne vas pas te mettre contre moi, non, quand même ?»
[...] Sur quoi le futur président de la République raccroche et me laisse dans un état de vive perplexité - aux prises avec deux sentiments, aussi troublants l'un que l'autre car ayant, l'un comme l'autre, la force de l'évidence.
Le premier, c'est que je ne me rallierai pas à lui. Mais le second, c'est qu'il n'a pas tort, hélas, lorsqu'il me dit que, sur le Darfour, la Tchétchénie ainsi que sur quelques autres des sujets qui me tiennent, depuis toujours, à coeur, cette gauche à laquelle je reste fidèle se conduit bien étrangement.

Ce qui fonde mon appartenance

[...] Quels sont les événements que l'on a en tête lorsque l'on s'obstine, comme moi, à se réclamer de ce grand cadavre qu'était déjà la gauche du temps de Sartre et de Nizan et dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas ressuscité depuis ?
Le premier, c'est Vichy, ce sinistre cauchemar dont il est clair, là encore, que la France peine à se réveiller. Dès le lendemain de l'événement, il s'est élevé des voix pour dire que, oui, il fallait comprendre, excuser, pardonner, laisser les morts enterrer les morts et ne plus laisser les Français s'opposer et se haïr... Je pense le contraire. Je pense que les crimes dont Vichy prit l'initiative sont des crimes sans excuse. Je pense que la seule façon de s'en libérer est, non de les oublier, mais de les garder vivants dans sa mémoire. Et je pense surtout (là est le clivage majeur) que Vichy ne fut pas juste un autre nom pour le vieux conservatisme français, ou pour un autoritarisme vaguement musclé, ou pour un égarement du nationalisme - mais que ce fut, proprement, un fascisme.
Le second, c'est la guerre d'Algérie. Là aussi, je crois que l'on est face à un débat sur lequel, sans être manichéen, il n'est pas possible de transiger. Voilà une aventure commencée dans l'horreur des crimes de masse commis par les colonnes infernales de Bugeaud et qui se conclut à la villa Susini ou ailleurs, dans les hurlements des torturés des généraux Aussaresses et Massu... Je me refuse, cette aventure, à la qualifier d'oeuvre de civilisation. Je trouve obscène, face à ce désastre, de parler de rôle positif. Et je suis partisan, là encore, non pas, certes, d'un ressassement du crime, mais d'une mémoire construite, instruite, organisée. J'appelle gauche le parti de ceux qui croient que le colonialisme, la soumission d'un peuple à la loi d'un autre peuple, est un crime, lui aussi, inexpiable.

Mai-68.

Loin de moi la tentation de verser, aujourd'hui, dans cette dévotion pontifiante dont fait l'objet, quarante ans après, l'«esprit de Mai». Mais enfin, il y a deux grandes tendances dans la façon de voir la chose. H y a la France qui, au sens propre, ne parvient pas à s'en remettre et vomit toute cette histoire - cultivant, pour le coup, la nostalgie de la société d'ordre, d'autorités consenties et naturelles, que l'événement aurait ébranlée. Et il y a la France qui, pour les mêmes raisons, mais interprétées en sens inverse, y voit un événement heureux : nouveaux droits; libertés nouvelles; inédit pouvoir, pour les femmes, de disposer de leur propre corps; modernité; allégresse; poésie; oui, vrai moment de poésie, mais en actes, et vécue, comme l'histoire d'un pays en connaît finalement peu; échanges de passions; impatiences partagées; l'art contre la culture; la vie contre la survie; toutes ces vies, soit fêlées, soit intimidées, soit juste encalminées dans une vieillesse précoce, qui s'éveillent le temps d'un printemps; le monde qui change, non de base, mais de goût; le goût, non de prendre, mais de donner; ah comme elle est bête, cette image d'un Mai-68 jouisseur, prédateur, inventeur de l'égoïsme consumériste, quand ce fut juste le contraire et un vrai moment, en fait, de don et de contre-don ! Sans parler de la lutte finale contre Moscou- la-Gâteuse et de l'acte de naissance, là, de cet antitotalitarisme de gauche, et de masse, qui se cherchait depuis cinquante ans et qui se trouve...

Et puis enfin, bien avant cela, au tournant du siècle précédent, «l'Affaire» [Dreyfus], la vraie, la seule, il n'y en a qu'une et ce fut, dira Mauriac, la scène inaugurale d'une guerre civile qui dure encore. A droite, ceux qui plaçaient plus haut que tout la tradition, l'autorité, la nation, le corps social rassemblé et, au passage, la haine des intellectuels, de la démocratie, du Parlement. A gauche, ceux qui à ces antivaleurs préférèrent la défense des droits d'un homme, donc des droits de l'homme, et de tout ce qui va avec : liberté, vérité, esprit critique, laïcité, quand la raison d'Etat délire, ramener l'Etat à la raison; quand l'individu sans importance collective menace d'être broyé par le collectif, prendre, d'instinct, le parti de l'individu. Nous en sommes, un siècle après, toujours là. [...]

Sarko dérape

Je pense à ces déclarations étranges de Nicolas Sarkozy, et étrangement insistantes, sur le fait que la France n'a pas «inventé la solution finale» (ce qui, dit comme cela, n'est évidemment pas faux), mais qu'elle n'a «pas cédé non plus à la tentation totalitaire» (ce qui est faux, en revanche, et équivaut ni plus ni moins qu'à innocenter les policiers français qui, au matin du 17 juillet 1942, vinrent arrêter les juifs de leur quartier en veillant à «ne pas oublier les petits») et qu'elle n'a «pas commis de crimes contre l'humanité ni de génocide» (ce qui est encore faux, attendu qu'arrêter et déporter des Français dont la seule faute était d'être nés juifs constituaient déjà, en soi, aux termes de la définition donnée tant dans le Code pénal que dans les actes de Nuremberg, le crime de génocide).

Je pense, sur l'affaire coloniale, à la manière qu'il aura eue, de meeting en meeting, d'en rajouter des tonnes sur le thème de la «fierté française» en s'engageant à «ne jamais sombrer dans la démagogie de la repentance»; en soutenant que «sa grandeur», notre pays «la doit aussi» aux femmes et hommes qui furent à la fois «témoins et acteurs» de cette «oeuvre civilisatrice sans précédent dans notre histoire» que fut l'oeuvre coloniale. Là non plus, ce n'était pas ma façon de voir. Là non plus, je ne pouvais pas voter pour quelqu'un qui ne se sentait pas aussi une dette vis-à-vis des trois à quatre cent mille tués algériens d'une guerre qui, pendant longtemps, n'osa pas dire son nom. [...]

Et puis je pense enfin à la façon que le futur président a eue d'abonder, comme aucun homme politique avant lui, dans le sens de cette France peureuse, frileuse et blessée qui voit dans Mai-68 l'origine de tous ses maux - je pense au spectacle de ces foules que l'on entendait, dans ses meetings, se pâmer d'aise, presque se lâcher, à la seule idée que l'on osât dire tout haut ce que l'on pensait tout bas, in petto, depuis quarante ans. Comment un homme ou une femme de gauche pouvaient-ils, de nouveau, voter pour un homme qui ne cessera de nous seriner, tout au long de sa campagne, qu'il voyait dans Mai-68 la source du «cynisme» contemporain, l'inspiration secrète du «parti des voyous et des casseurs», l'origine (on se demande bien pourquoi; mais rien ne semblait assez gros, alors, pour flatter dans le sens du poil la France de la revanche et du rappel à l'ordre) du «culte de l'argent fou», du règne du «profit à court terme et des dérives du capitalisme financier» ? Comment un antitotalitaire conséquent pourrait-il se reconnaître dans un président qui poussa l'outrance jusqu'à dire, dans un de ses derniers meetings, qu'il lui restait deux jours, pas un de plus, pour «liquider une bonne fois pour toutes» les valeurs et l'héritage de l'événement même qui eut, entre autres mérites, celui de faire apparaître le lien, l'axe, entre les deux fascismes, brun et rouge ?

«Liquider», quel drôle de mot... Ce programme ne m'a pas fait rire, il m'a glacé. Mais peu importe, là encore, mon cas personnel. L'essentiel, c'est qu'il y avait là une série de gestes et de mots qui dissuadaient de croire que c'en était fini de l'ancien débat. L'essentiel, c'est le fait même que le candidat Sarkozy se croie obligé à ces trois lectures révisionnistes de ces trois événements majeurs et structurants.
S'il en fallait une dernière preuve, elle était là : être de gauche, dans la France de ce début de XXIe siècle, considérer que cette affaire de droite et de gauche ne s'est pas vidée de sens, c'est ne céder ni sur Vichy, ni sur les crimes du colonialisme, ni sur Mai-68, ni sur, naturellement, l'héritage du dreyfusisme.

Les émeutiers ne sont pas des barbares

Un mot sur cette affaire de révolte des banlieues de la fin de l'année 2005. Lorsque ces émeutes éclatèrent, nombre de mes amis eurent pour premier réflexe de s'exclamer : «Des barbares; juste des barbares.» J'eus, moi, un réflexe sensiblement différent. Bien sûr, ce parfum de barbarie. Bien sûr, cette dimension de sauvagerie, qu'il fallait être aveugle pour ne pas voir et sourd pour ne pas entendre. Bien sûr, le ressentiment, le nihilisme, comme signes de ralliement. Mais après tout... Cette part de violence ne fut-elle pas consubstantielle à tous ces soulèvements que le regard éloigné de l'historien a fini par blanchir mais qui ont été, au départ, pleins de férocité et de fureur ? La Commune de Paris, par exemple... Croit-on, vraiment, que la Commune de Paris ait été, de bout en bout, un événement grandiose, plein de majesté et de superbe - digne d'entrer, tout droit et tout entier, dans la légende dorée de la République ? Et sommes- nous si certains, par ailleurs, que nous n'ayons pas, nous aussi, une part de responsabilité dans le désastre ? Et, là encore, comme tout à l'heure, l'évidente, l'écrasante responsabilité de l'autre doit-elle, et peut-elle, m'exonérer de la mienne ? J'ai sous les yeux le poème de Victor Hugo écrit juste après l'incendie, par les insurgés, de la bibliothèque des Tuileries et que j'avais passé à Ségolène Royal au début de sa campagne. Le poète «fait la leçon» à l'un des incendiaires. Il lui reproche, comme nous aujourd'hui, ce «crime inouï» qu'est l'incendie d'un lieu de culture. Il lui remontre que ces livres qu'il a brûlés c'était «le rayon de son âme», le «propre flambeau» qui devait le guider sur le chemin du bonheur et du progrès. Sauf qu'il a l'honnêteté, alors, de se soucier de la réaction de l'incendiaire. Et que croit-on que celui-ci lui répond ? «Je ne sais pas lire»... Juste un humble «je ne sais pas lire» qui coupe le souffle au mage, au prophète, à l'homme des Lumières qui croit dur comme fer qu'ouvrir une école, c'est fermer une prison - et qui lui rappelle que ces livres dont il lui impute la profanation, il aurait peut-être fallu, avant cela, lui apprendre à les aimer... Tout est dit. Incendiaires, d'accord. Mais est-il utile, encore une fois, de traiter des quartiers entiers comme on traitait, jadis, les classes dangereuses (on disait aussi «les Bédouins» et on dressait les chiens de garde à mordre les hommes portant casquette) ? Et est-il inutile de s'aviser, à l'inverse, de ce que ces incendiaires habitaient des zones urbaines en proie à des difficultés qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans le pays (un chômage de masse qui atteint, dans certaines cités, jusqu'à un jeune sur deux) ?

Entrer, une fois n'est pas coutume, dans les raisons du Malin - voilà ce à quoi il faut se résoudre. Eh oui, autant j'ai toujours trouvé choquante, et même répugnante, l'idée de contextualiser les «grands» crimes, autant j'ai combattu, et combattrai encore, la «culture de l'excuse» appliquée aux événements du type 11-Septembre, attentats suicides à Jérusalem ou à Bagdad, fascismes, autant je pense que, très franchement, nous n'en sommes, en l'occurrence, pas là et que la reprise du raisonnement dans ce régime de droit commun, sa transposition à des crimes qui ne sont ni des crimes de masse ni des crimes contre l'humanité, cette façon de monter sur ses grands chevaux et de répéter, comme un automate, «non à la culture de l'excuse ! non à la culture de l'excuse !» à propos d'émeutes qui n'ont pas, que l'on sache, dégénéré en bains de sang, procède du pur esprit de système et, à la fin des fins, de la banalisation du pire. [...]
En sorte qu'une juste appréciation de l'événement, le bon réflexe face au geste, sans doute criminel, mais d'abord et, pour l'heure, suicidaire de ces gens qui détruisaient leurs écoles, leurs hôpitaux, leur vie, consistait à y voir aussi, et tout de même, une sorte de mouvement social. Oh, un mouvement bizarre sans doute. Un mouvement aberrant, erratique, insensé. Une caricature de mouvement. Mais un mouvement quand même.

Non à la gauche chauvine

Le fond de l'air, à gauche, a été rouge; il est devenu gris; parfois, quand on dénonce les immigrés d'Europe centrale qui viennent voler le travail des vrais Français, il tire même un peu vers le brun. [La gauche] pourra nous dire jusqu'à la fin des temps - ou, de préférence, du quinquennat, car le temps, lui, n'attend pas - qu'elle n'est pas contre l'Europe en soi, mais contre celle-ci, cette Europe en particulier, et qu'elle milite, en réalité, pour une Europe «autre» et «différente», la vérité vraie, c'est que l'Europe lui fait peur et horreur. [...] Et, pour un nostalgique de l'autre tradition, pour quelqu'un qui se souvient de l'autre Blum, du Malraux de Garches et de Tolède, de la gauche dreyfusarde et universaliste, du Jaurès du Café du Croissant adjurant une dernière fois les siens de résister à l'hystérie guerrière et nationale, pour un ancien jeune homme qui a vécu l'euphorie européenne des années 1970 et même 1980, il y a là une source de très profonde tristesse.
Je n'aime pas la façon qu'a cette gauche de se dire souverainiste pour ne pas dire anti-européenne.
Je n'aime pas sa façon de crier, à tout bout de champ, «République ! République !» comme si qui que ce soit songeait à la lui prendre, sa République.
Je n'aime pas ce prurit jacobin qui est en train de la reprendre alors que le jacobinisme lui est ce que le maurrassisme est à la droite.
Je ne vais pas aller pleurer sur les tombes de nos grands européens, Blum encore, Jaurès, les Lumières - mais faut-il, pour autant, se résigner à ce qu'on leur crache dessus ? Cela aussi me fait une peine infinie.
Et quant à cette obstination, enfin, à ne pas abandonner à la droite le terrain national, quant à cette envie qu'ils ont tous, soudain, d'entonner «la Marseillaise», quant à cette manie de bien nous agiter le drapeau sous le nez pour, soi- disant, doubler Sarkozy sur sa droite, j'ai dit, déjà, ce que j'en pensais et que ce fut, avec Ségolène Royal, l'un de mes désaccords de fond.
Je n'aime pas cette gauche qui double à droite, voilà la vérité. Je n'aime pas cette gauche qui, histoire d'être bien certaine d'avoir goûté de toutes les infamies, court à perdre haleine derrière celles dont le camp adverse s'était fait une spécialité.

Pour l'athéisme en politique

Peut-être se demandera-t-on, après avoir ainsi rôdé autour de ces cadavres renversés, s'il était bien nécessaire, pour éclairer la lanterne d'une gauche à la recherche d'elle- même, d'en passer par tout cela, ces débats, ces détours, cette querelle de l'Universel, ces excursions à travers l'islam et l'Empire, cette généalogie de l'antiaméricanisme, ce retour sur la Bosnie, cette projection dans un antisémitisme heureusement encore dans les limbes, le Darfour, les guerres oubliées, les rendez-vous manques ou, au contraire, trop bien honorés avec le Mal.

Et j'entends d'ici le progressiste de bon aloi, celui qui se sent juste en charge de faire vivre la vieille maison et, comme il dit, de la refonder, s'exclamer : «Que m'importe cette dispute avec les différentialistes, qu'ai-je à faire de vos Badiou, Bourdieu, Baudrillard - qu'ai-je à voir avec ces sectes de dingues qui vaticinent sur le 11-Septembre ou sur les vertus de l'islamisme révolutionnaire, en quoi suis-je concerné par ces illuminés, ces Docteurs Mabuse et Folamour, qui en sont à réhabiliter, en effet, un ancien nazi, mais dont je ne sache pas qu'ils soient aux commandes ni de la France ni de ceux qui aspirent à la gouverner un jour différemment ?» Il aura tort.

D'abord parce que, même quand elles ne sont aux commandes de rien, ce sont les idées qui, pour le meilleur et pour le pire, mènent et permettent de changer le monde. [...] Et puis, ensuite, parce que je vois ce qui se passe dans ces officines idéologiques où le concept de libéralisme, l'idée d'Europe, la politique des droits de l'homme ou le rêve d'une humanité générique sont méthodiquement broyés : et ne serait-ce qu'à cause du prestige dont continuent de jouir, dans notre pays, les postures de radicalité ou ne serait-ce que parce que les véhicules et les passerelles existent toujours en direction de la «grande» politique, ces laboratoires ne restent jamais longtemps de simples laboratoires. [...]

La question centrale, si je devais la résumer d'un mot, est évidemment celle de l'athéisme. Et c'est ce qui se vérifie, une nouvelle fois, avec les aventures de ce progressisme qui a bel et bien donné congé à ses credo anciens; qui a clairement cessé d'adorer ces idoles qu'étaient l'Histoire, la Révolution, la Société Bonne, l'Absolu; mais qui a tant de peine à s'en remettre ! [...] Si le progressisme en vient, un jour, à pactiser de nouveau avec le pire et si, d'ores et déjà, il recommence de tourner le dos à cette tradition dreyfusarde, antitotalitaire, antifasciste qui était son honneur et qui reste sa raison d'exister, c'est parce qu'il ne supporte pas l'idée du ciel vide et du crépuscule de ses idoles. Et si, en revanche, il ne le fait pas, s'il résiste à ce nouveau pire, si, après avoir conjuré cette première tentation totalitaire qu'était, en gros, le communisme, il conjure aussi celle-ci, que j'ai décrite dans ce livre et qui prospère sur les décombres de l'ancienne, c'est parce qu'il se sera éduqué à cet athéisme méthodique.

Il faut imaginer des athées heureux.

Il faut un antipari où l'on gagne en misant, non sur l'existence, mais sur l'inexistence de Dieu.
Il faut un ciel vide. [...] Gauche mélancolique contre gauche lyrique : le choix, somme toute, est clair - ne manqueront pour le fonder, et pour peu que l'on s'y décide, ni les textes ni les figures.
(c) Grasset «Ce grand cadavre à la renverse», par Bernard-Henri Lévy, Editions Grasset, 420 p., 18,50 euros.

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Le roi de l’arène Bernard-Henri Lévy, 58 ans, philosophe. Toujours soucieux d’être au centre des débats intellectuels, BHL redéfinit sa gauche libérale et maintient son soutien à Ségolène Royal.
Libération, Par Éric Aeschimann QUOTIDIEN : lundi 8 octobre 2007, p. 36

Bernard-Henri Lévy a trouvé une nouvelle activité : dresseur d’éléphants.
D’éléphants socialistes, s’entend. Son objectif avoué est de propulser Ségolène Royal à la tête du parti. «C’est vrai, j’aimerais qu’elle soit premier secrétaire.» Ces jours-ci, il se déploie en manœuvres de séduction autour des jeunes loups, les Moscovici (qu’il verrait bien en tandem avec Royal), Valls (auquel il rend hommage dans son livre), Vincent Peillon («C’est rare, un intellectuel en politique»), Montebourg… « Le PS m’intéresse. Si je peux aider la gauche sociale-démocrate à prendre le pouvoir, je le ferai.» Et comme il ne fait «jamais les choses à moitié», il publie un essai sur l’avenir de la gauche : Ce grand cadavre à la renverse.

Du Darfour à la Rue de Solferino, en somme. Le raccourci est injuste, bien sûr. «Je suis un huron, je regarde tous ces jeux de trop loin. De toute façon, c’est un livre d’idées.» De fait, il y parle de Carl Schmitt, de Hegel, de la querelle des universaux. Mais aussi de politique très politicienne, à commencer, en prologue, par ce long coup de téléphone du futur président qui, en janvier dernier, lui demande ce qu’il attend pour se rallier à lui. La scène laisse une sensation désagréable, l’intimité de deux crocodiles exhibée, leur camaraderie, leurs souvenirs, mais aussi leurs arrière-pensées et l’heure des comptes, quand Sarkozy se fait «clanique, féodal» et que BHL élude : «On va voir.» On a envie de fermer le livre, de les laisser à leur arène.

Un portrait de BHL, encore ? Tout n’a-t-il pas été dit et redit sur ce Cyrano qui commence à vieillir, au point qu’on pourrait en faire une tirade ? Agressif : «Moi, monsieur, avec un tel ego/J’éviterais de jouer les maîtres de conscience.» Ricanant : «Que de cris et que de trémolos/Pour tant de suffisance et si peu de nuances.» Prévenant : «Gardez-vous de tomber sur la dalle/Entraînée par le poids de votre tête gonflée.» Marxiste : «De l’argent et du grand capital/Vous êtes le zélote et le petit coursier.» Deleuzien : «Leurs concepts sont comme des dents creuses/Ces nouveaux philosophes vivent d’images pieuses.» Critique des médias : «Dire le Bien, le Mal/C’est son astuce pour passer dans le journal.» Jacklanguien : «Quand visite-t-on ce monument ?»

La machine médiatique est ainsi qu’au-delà d’un certain degré de notoriété une personnalité cesse d’être racontable en une seule bouchée. Trop gros pour une seule page, ou même dix. En 2004-2005, pas moins de quatre épais livres d’enquêtes serrées signés du gratin du journalisme d’investigation français ont été consacrés à Bernard-Henri Lévy. On sait désormais beaucoup de choses sur lui, sa fortune considérable (héritée de son père), ses amitiés innombrables - politique, affaires, médias (1) -, ses activités débordantes (livres, journalisme, production de films, conseil de surveillance d’Arte, Institut d’études lévinassiennes), son imagination fertile (la fausse rencontre avec le commandant Massoud, le «romanquête» sur Daniel Pearl).

BHL partage un trait de caractère avec Sarkozy : quand il est à fond, il accélère. Depuis 2005, il s’est fait reporter au Soudan, il a attaqué le marché américain avec American Vertigo, il a signé un contrat de syndication avec le New York Times pour vendre ses articles dans la presse mondiale, il a plongé dans le marigot de la Rue de Solferino. Une telle saturation de l’espace exigerait un décryptage permanent - à moins qu’elle ne finisse par apparaître comme la vérité intime de BHL : à chaque instant, «faire image». En quoi l’essayiste aurait cessé d’être une simple personnalité médiatique pour devenir un média à lui seul, une chaîne d’opinion continue où défilerait en boucles le monde selon BHL.

Dès lors, disons que, pour sa grille de rentrée, TV-BHL lance une émission politique. Premier sujet : une salubre critique du sarkozysme dans sa phase «identité nationale», retombé dans la nostalgie autoritaire. Question : comment a-t-il pu partir en vacances (si, si, au ski…) avec un tel condensé d’idéologie française ? Réponse : «Trois explications. Un, Sarkozy a changé, il a durci, je ne l’avais jamais entendu dire ça avant ; deux, il ne le pense pas tout à fait ; trois, quand l’intolérable n’est pas en jeu - et à l’époque il ne l’était pas -, j’ai tendance à séparer les idées et les rapports de personnes. Je suis ainsi fait, c’est mon défaut.» Il y a une semaine, c’est BHL qui a appelé Villepin, un autre copain, pour lui faire signer la pétition anti-ADN. Coups de billard à trois bandes entre amis.

Pour la gauche, il énumère quatre dates, «quatre réflexes» : l’affaire Dreyfus (la lutte contre l’antisémitisme), Vichy (le fascisme), l’Algérie (le colonialisme), Mai 68 (l’autoritarisme). Le Front populaire (la lutte contre les inégalités) n’est pas dans la liste. «Oui, c’est vrai, je me suis plus intéressé à la misère bosniaque qu’à la misère au coin de la rue. Je suis un peu sourd à la question sociale. Que voulez-vous, on écrit avec son intelligence et son inconscient.» Le reste, c’est 2007 version «moi je». Comment j’ai rencontré Ségolène Royal (via Fred Vargas). Comment je l’ai aidée (à parler du Darfour et d’Anna Politkovskaïa). Comment je me suis disputé avec Chevènement (comparé à Marcel Déat).

Cinq mois après la bataille, il a pris goût au jeu. La politique est une vieille maîtresse : en 1973, il avait failli être candidat PS à Coutances (Manche) pour les législatives, avant de renoncer car trop jeune et même pas inscrit sur les listes électorales. S’il n’a pas sa carte au PS, il veut peser dans le débat du congrès. La deuxième partie de son livre est un appel à la gauche pour qu’elle rejette «la tentation totalitaire». Dans son viseur, Chevènement donc, Besancenot, Badiou, Rony Brauman, Attac, tous dans le même sac, tous suspects de fascisme, tous excommuniés. Evidemment, c’est un peu au bazooka. «Quand l’essentiel est en jeu, je suis belliqueux.» La chanson n’est pas neuve : la menace du fascisme, il l’agite depuis la Barbarie à visage humain. Il le reconnaît (il reconnaît tout) : «Ça me rajeunit, ce n’est pas désagréable.»

Il cingle Jospin («Trop d’aigreur, trop de méchanceté, une pointe de bassesse») et François Hollande («Une couille molle»). Voudrait réconcilier Royal avec quelques cadors du monde médiatique. C’est alors qu’il plisse les yeux : «Je crois en elle. Elle a du charisme. Elle n’était pas prête, mais là elle est en train de se construire idéologiquement.» Julien Dray, un proche de Royal, confirme : «Elle a été flattée de voir qu’un intellectuel s’intéressait à elle alors que tout le monde la prenait pour une cruche. Quand à lui, il a été bluffé par cette femme qui donne un sentiment de fragilité et chez qui on découvre une terrible détermination.» L’intello et la candidate se sont vus, téléphoné. Il l’a rassurée, encouragée, coachée. Cet été, ils ont dîné à la Colombe d’Or, à Saint-Paul-de-Vence, avec Arielle Dombasle ; la photo s’est retrouvée en une de Var-Matin. Désormais guest star sur TV-BHL, Royal va chroniquer le livre pour Paris Match.

Une note vestimentaire, pour finir. Bernard-Henri Lévy est fameux pour ses chemises blanches. Cette fois, il est venu au rendez-vous torse nu sous la veste. Une image, encore. Mais également une tentative de brouillage, comme si, sous l’amoncellement de jugements lugubres, le corps cherchait, obstinément, la vie. Un télévangéliste, donc. Mais un Cyrano, aussi. La suite au prochain portrait.
(1) Bernard-Henri Lévy est actionnaire et membre du conseil de surveillance de Libération.

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Bio Express

Bernard-Henri Lévy en 7 dates
5 novembre 1948 Naissance à Béni-Saf (Algérie).
1977 «La Barbarie à visage humain». Premier passage à «Apostrophes».
1981 «L’Idéologie française».
1994 Liste Sarajevo aux élections européennes.
2000 «Le Siècle de Sartre».
2003 «Qui a tué Daniel Pearl ?»
Octobre 2007 «Ce grand cadavre à la renverse».
Libération, QUOTIDIEN : lundi 8 octobre 2007, p. 36

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BHL: «Guaino est raciste», Guaino: «BHL est un petit con prétentieux»

Sur France Inter ce matin, Bernard-Henri Lévy s'en est pris au proche conseiller et plume du chef de l'Etat, Henri Guaino. Qui lui a répondu vertement.
Par Liberation.fr LIBERATION.FR : mardi 9 octobre 2007

«Guaino, il est raciste. C'est lui qui a fait le discours de Dakar, que le président Sarkozy a prononcé (en juillet, ndlr) et qu'il a dû découvrir dans l'avion parce que Sarkozy n'est pas raciste.

Discours ignoble où l'on disait que si l'Afrique n'était pas développée c'était parce qu'elle n'était pas inscrite dans l'histoire(...). Dire cela en effaçant complètement la colonisation, la destruction du pays par cette époque honteuse du colonialisme, c'est du Guaino et c'est du racisme (...).
Ce discours est un discours raciste, celui qui l'a écrit est donc vraisemblablement un raciste», a déclaré mardi matin Bernard-Henri Lévy au micro de France Inter, à propos d'Henri Guaino, proche conseiller de Nicolas Sarkozy et auteur de ses discours.

La réponse de Guaino n'a pas tardé. «Ce petit con prétentieux ne m'intéresse pas, a-t-il rétorqué sur Rue 89. Qui est-il donc? Qu'a-t-il fait dans sa vie de si extraordinaire pour se permettre de juger comme ça? Je n'ai jamais rencontré BHL. Il ne m'aime pas, moi non plus. Il n'aime pas la France, moi si. Il a la bave aux lèvres, avec la haine qui suinte de partout.»

Invité à l'occasion de la sortie de son livre Ce grand cadavre à la renverse, essai consacré à la gauche en France, BHL a également accusé Jean-Pierre Chevènement de «maurrassisme», dont il serait le représentant français avec Henri Guaino.
«Il y en a un qui a fait beaucoup de mal à la candidate, et qui avait déjà fait perdre Lionel Jospin, c'est Jean-Pierre Chevènement. Il a contribué à faire perdre Ségolène Royal en lui fourgant de la mauvaise came. En lui donnant toutes ces histoires, sur le drapeau, les bataillons disciplinaires... »

A propos de Ségolène Royal, l'écrivain a parlé d'une femme «formidable», qui avait «du cran, la stature pour le job», mais qui était «tragiquement seule», et a manqué l'occasion de l'alliance avec le centrisme.

Bernard-Henri Lévy a par ailleurs suggéré à Nicolas Sarkozy, qui se rend à Moscou mardi et mercredi, de retirer à Vladimir Poutine sa «Grand Croix de la Légion d'honneur», la plus haute distinction française remise par Jacques Chirac en septembre 2006, tant que l'enquête sur l'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa n'aboutira pas.

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Le jour où Sarkozy stupéfia l’Afrique

La polémique autour de Henri Guaino – qualifié de «raciste» par Bernard-Henri Lévy – vient de ce discours prononcé par le Président à Dakar, et écrit par le conseiller de l'Elysée.
Il parlait de «l'homme africain» qui «jamais ne s'élance vers l'avenir». Rappel des faits.
Par Thomas Hofnung LIBERATION.FR : mardi 9 octobre 2007

«Je ne suis pas venu, jeunesse africaine, pour pleurer avec toi sur les malheurs de l’Afrique. Car l’Afrique n’a pas besoin de mes pleurs.»

Le 26 juillet dernier (2007), à l’Université de Dakar Cheikh Anta Diop, Nicolas Sarkozy a corrigé Henri Guaino sur un seul point: ce tutoiement paternaliste présent dans le texte écrit par son conseiller a disparu à l’oral.

Pour le reste, n’en déplaise à Bernard-Henri Lévy, le président de la République a pleinement assumé un discours qu’il a peut-être découvert «dans l’avion», comme le croit BHL.

Le discours de Dakar ne se laisse pas facilement enfermer dans un jugement péremptoire. Car, comme l’a souligné Jean Daniel, le patron du Nouvel Observateur, jamais sans doute un président français n’avait été aussi loin dans la critique de la colonisation: «Il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’Homme, un crime contre l’humanité.»

Tout en reconnaissant, donc, «la grande faute» que fut la colonisation, le président, fidèle à lui-même, a toutefois refusé de formuler des excuses. «Le colonisateur a pris, mais il a aussi donné, a-t-il dit. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des écoles.» Le chef de l’Etat a par ailleurs insisté sur le fait que la colonisation n’était «pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux, des génocides, des dictateurs, du fanatisme, de la corruption…» Exonérant, au passage, les complicités inavouables entre Paris et les potentats locaux, à commencer par Omar Bongo. Le «doyen» d’Afrique, au pouvoir depuis 1967, est installé au pouvoir par la France du général de Gaulle et de son conseiller pour l’Afrique, Jacques Foccart.

Mais la partie la plus controversée, et la plus contestable, du discours de Dakar a trait à des considérations historico-philosophiques sur «L’homme africain». Il ne serait pas «assez entré dans l’histoire». Dans son imaginaire, «il n’y a pas de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès». «Jamais il ne s’élance vers l’avenir»…

Il faut imaginer ce discours prononcé devant des professeurs et quelques étudiants sénégalais. Leur surprise, et leur stupéfaction. Un président français aurait-il osé se lancer dans de telles considérations aux Etats-Unis sur «l’Homme américain» ou à Pékin sur «l’homme chinois»? Interrogé quelques heures plus tard à Dakar par Libération, Henri Guaino se montrait pourtant sûr de son fait, et de la valeur d’un discours «pas démagogique», «pas écrit pour faire plaisir aux journalistes», surtout de gauche…

«Vous vouliez que le président prononce un discours de sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines?», lançait-il. Selon lui, Sarkozy venait de délivrer sa «vision» de l’Afrique et des Africains, pour mieux se tourner vers l’avenir. Effet garanti: ce discours a suscité une vague d’indignation en Afrique francophone. Une historienne malienne vient de demander à ses collègues de s’atteler à la rédaction d’un manuel du continent pour «mettre Sarkozy à niveau de connaissance de l’histoire africaine».

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JDD Politique 07/12/2007 - 08:28 BHL indigné par la visite de Khadafi

Invité vendredi matin sur RTL, Bernard-Henri Levy s'est déclaré indigné par la venue prochaine de Mouammar Khadafi à Paris.

"Dans le pays des droits de l'homme, il y a là quelque chose qui ne passe pas", a déclaré le philosophe qui qualifie le leader libyen de "grand terroriste" et de "preneur d'otages."

"Je suis très choqué. Une visite d'Etat, peut-être les drapeaux sur les Champs Elysées, on nous parle d'une visite, un recueillement, sur la tombe du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, on rêve", a-t-il ajouté.

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Point de vue De quoi Siné est-il le nom ?, par Bernard-Henri Lévy
Bernard-Henri Lévy est philosophe. Article paru dans l'édition du 22.07.08 LE MONDE | 21.07.08 | 13h53 • Mis à jour le 21.07.08 | 18h41

Cette affaire est tout de même extraordinaire.

Voilà un humoriste - Siné - qui donne à son journal une chronique où il dit, en substance, que la conversion au judaïsme est, dans la France de Sarkozy, un moyen de réussite sociale et qu'il préfère "une musulmane en tchador" à "une juive rasée" (sic).

Voilà un directeur - Philippe Val - qui rappelle au chroniqueur le pacte fondateur qu'est, pour Charlie Hebdo, leur journal, le refus catégorique de toute forme d'antisémitisme ou de racisme et qui lui demande, en conséquence, de s'excuser ou de s'en aller.

Et voilà la blogosphère, puis la presse, qui, au terme d'un renversement des rôles ahurissant, transforment l'affaire Siné en affaire Val et, au lieu de pointer, analyser, stigmatiser, le dérapage du premier ne s'intéressent plus, soudain, qu'aux "vraies" raisons, forcément cachées, nécessairement obscures et douteuses, qui ont bien pu pousser le second, voltairien notoire, apôtre déclaré de la liberté de critique et de pensée, défenseur en particulier des caricaturistes de Mahomet, à réagir, cette fois, en censeur offusqué (la main du "lobby" ? celle de Sarkozy lui-même ? un règlement de comptes inavoué et dont l'humoriste ferait les frais ? tout y est passé, jusqu'à la nausée...).

A ce degré de confusion, la mise au point s'impose - et, sine ira et studio, sans colère ni enthousiasme, le rappel des principes simples que l'on a, dans cette empoignade, tendance à perdre de vue.

1. La critique voltairienne des religions, de toutes les religions, est une chose - saine, bien venue, utile à tous et, en particulier peut-être, aux croyants eux-mêmes. Le racisme, l'antisémitisme, en sont une autre - odieuse, inexcusable, mortelle pour tout le monde et que l'on ne saurait, en aucun cas, confondre avec la première.

La distinction n'était pas si nette chez Voltaire qui était, comme chacun sait, raciste et antisémite. Elle l'est depuis Voltaire, chez les meilleurs de ses héritiers et, en particulier, dans le journal de Philippe Val. Les vraies Lumières ? Les Lumières de notre temps ? Critiquer les dogmes, pas les personnes.

Bouffer du curé, du rabbin, de l'imam - jamais du "Juif" ou de l'"Arabe". Etre solidaire, bien entendu, de caricaturistes qui se moquent du fanatisme et le dénoncent - mais s'interdire, fût-ce au prétexte de la satire, la moindre complaisance avec les âmes glauques qui tripatouillent dans les histoires de sang, d'ADN, de génie des peuples, de race. C'est une ligne de démarcation. Soit, à la lettre, un principe critique. Et c'est là, dans le strict respect de cette ligne, qu'est, au sens propre, la pensée critique.

2. La question n'est pas de savoir si tel ou tel - en l'occurrence Siné - "est" ou "n'est pas" antisémite. Et l'on se moque bien des brevets de moralité que croient bon de lui octroyer ceux qui, comme jadis pour Dieudonné ou, plus tôt encore, pour Le Pen, disent le connaître "de longue date" et savoir "de source sûre" que l'antisémitisme lui est étranger.

Ce qui compte ce sont les mots. Et ce qui compte, au-delà des mots, c'est l'histoire, la mémoire, l'imaginaire qu'ils véhiculent et qui les hantent. Derrière ces mots-là, une oreille française ne pouvait pas ne pas entendre l'écho de l'antisémitisme le plus rance.

Derrière cette image d'un judaïsme tout-puissant auquel un Rastignac contemporain se devrait de faire allégeance, elle ne pouvait pas ne pas reconnaître l'ombre de notre premier best-seller antisémite national : "Les Juifs, rois de l'époque", d'Alphonse Toussenel (1845). C'est ainsi. C'est affaire, non de psychologie, mais d'acoustique, donc de physique, de mécanique.

Et quand on est face à ça, quand on voit un vieil humoriste - qui, en effet, ne sait sans doute pas vraiment ce qu'il dit - manipuler des chaînes signifiantes qui ont toujours, partout, avec une régularité implacable, mis le feu dans les esprits, la juste attitude n'est pas de minimiser, ratiociner, discuter à perte de vue des dosages respectifs, dans l'énoncé incriminé, du poison de la haine et de l'excipient gentiment ricaneur - elle est de déclencher, sans attendre, ce que Walter Benjamin appelait les "avertisseurs d'incendie".

3. L'antisémitisme - comme, naturellement, le racisme - est un délit qui ne souffre ni circonstances atténuantes ni excuses. La chose devrait aller de soi. Hélas, ce n'est pas le cas. Car il y a une excuse au moins qui, depuis l'affaire Dreyfus, semble marcher à tous les coups et instaurer une sorte de clause de la haine la mieux autorisée.

C'est celle qui consiste à dire : non à l'antisémitisme, sauf s'il s'agit d'un grand bourgeois, officier supérieur de l'armée française. Ou : non à l'antisémitisme sauf si l'enjeu est un symbole du Grand Capital, un banquier juif, un ploutocrate, un Rothschild. Ou : sus à l'antisémitisme, cette peste des âges anciens que le progressisme a terrassé - sauf s'il peut se parer des habits neufs d'un antisarkozysme qui, lui non plus, ne fait pas de détail et ne recule devant rien pour l'emporter.

Ainsi parlait Alain Badiou quand, dans un livre récent, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, il s'autorisait de sa juste lutte contre l'"immonde" pour réintroduire dans le lexique politique des métaphores zoologiques ("les rats"... "l'homme aux rats"...) dont le Sartre de la préface aux Damnés de la terre avait pourtant démontré, sans appel, qu'elles sont toujours la marque du fascisme.

Et ainsi pensent aujourd'hui, non seulement les "amis" de Siné pétitionnant à tour de bras en sa faveur, mais tous ceux qui, sous prétexte que le Rastignac qu'il avait en ligne de mire était le propre fils du Président honni, sont comme tétanisés et interdits d'indignation - vieux reste d'antidreyfusisme ; dernière perle lâchée par l'huître d'un guesdisme dont la doctrine était qu'il y a un bon usage, oui, des pires maladies de l'esprit ; misère.

4. S'il y a bien un argument que l'on a honte d'avoir à entendre encore dans la bouche de ceux qui trouvent qu'on fait à Siné un mauvais procès, c'est celui qui plaide : "Siné est un vieux libertaire, un attardé de l'anarchisme, un rebelle - comment voudrait-on que cet homme-là trempe dans cette saloperie ? comment ose-t-on confondre sa révolte tous azimuts avec cette passion ciblée qu'est la fureur antisémite ?"

Eh bien justement. Cet argument est lamentable car il ignore tout des ambiguïtés d'une tradition dont une des spécialités a toujours été, justement, de passer de la rage tous azimuts à sa concentration antisémite : les anarcho-syndicalistes du début du XXe siècle ; les partisans de l'action directe proposant, soixante-dix ans plus tard, de "jeter" les Juifs sur "le fumier de l'Europe" (Ulrike Meinhoff, dirigeante de la Bande à Baader)...

Cet argument est pitoyable car il fait, ou feint de faire, comme si l'esprit de révolte, le non-conformisme, étaient un imparable vaccin contre ces tentations funestes : c'est faire bon marché du courant dit, précisément, des "non-conformistes des années 1930" et de l'énergie qu'il mit à fournir à l'antisémitisme de son temps ses armes et ses raisons (il convient, sur le sujet, de lire et de relire le classique de Jean-Louis Loubet del Bayle)...

Cet argument est dénué de sens, enfin, car il laisse supposer qu'un homme de gauche, un progressiste, serait immunisé, par nature, contre le pire : or on sait que, s'il n'avait, ce pire, qu'une vertu, ce serait de brouiller, pulvériser ce type de frontière et de provoquer, de gauche à droite, un chassé-croisé sémantique permanent, vertigineux, terrible (des fameuses "sections beefsteak", brunes dehors, rouges dedans, nées de l'entrisme communiste dans les organisations de masse hitlériennes jusqu'au recyclage, par l'islamo-gauchisme d'aujourd'hui, des scies de l'ultradroite, les exemples, hélas, abondent)...

5. Un tout dernier mot. Il faudrait, ânonne l'opinion, veiller à ne pas tomber dans le conformisme d'un politiquement correct, voire d'une police de la pensée et du rire, dont le seul effet sera d'empêcher les humoristes d'exercer leur libre droit de se moquer de tout et de tous. Soit. Sauf que, là aussi, il faut s'entendre. Et oser, surtout, poser la question. Et si "politiquement correct" était aussi le prédicat d'un discours et, en la circonstance, d'un humour qui s'interdirait le racisme, l'antisémitisme, l'appel au meurtre ?

Et si cette volonté de rire de tout et de tous, tranquillement, sans entrave, exprimait juste la nostalgie du bon temps de la blague à l'ancienne, bien grasse, bien salace, quand personne ne venait vous chercher noise si l'envie vous prenait de vous lâcher contre les "ratons", les "youpins", les "pédés", les femmes ?

Et si les temps, précisément, avaient changé et qu'il appartenait aux humoristes, non moins qu'aux écrivains, aux artistes, de prendre acte de ce changement en admettant qu'on ne rit plus aujourd'hui, ni tout à fait des mêmes choses, ni tout à fait de la même manière, qu'au temps des années 1930 ou 1950 ?

Allons, Siné. Tu as encore le choix. Ou bien la répétition, le stéréotype, le même éternel retour du même humour de cabaret qui ne te fait, j'en suis sûr, plus rire toi-même - mécanique plaquée sur du vivant, ignominie couplée avec du cliché, gâtisme assuré. Ou bien changer de disque, inventer, te libérer et faire de ton humour l'aventure d'une liberté retrouvée et ajustée aux libertés du jour - jeunesse à volonté, talent, modernité.

Je ne pense pas qu'on en ait "trop fait" sur cette affaire Siné. Aussi minuscule qu'elle semble, c'est une de ces "sécrétions du temps" dont Michel Foucault disait qu'elles n'ont pas leur pareil pour refléter, condenser, télescoper, l'esprit et le malaise d'une époque.

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Obama président ! Bernard-Henri Lévy Publié le 06/11/2008 - Modifié le 07/11/2008 N°1886 Le Point

Les lecteurs du bloc-notes savent que je crois depuis longtemps à l’élection de Barack Obama.

Ils savent que je l’ai rencontré il y a, maintenant, plus de quatre ans ; que j’ai été impressionné, comme rarement je l’ai été, par le charisme de cet homme ; ils savent que j’ai aussitôt dit, écrit, qu’il avait l’étoffe d’un président et qu’il serait un jour ce président ; et ils savent aussi que j’ai parié sur une victoire large, sans ambiguïté, y compris dans nombre de ces fameux « swing states » dont j’ai pris le risque de dire lesquels basculeraient dans le camp des démocrates.

Reste désormais l’essentiel : ce que cette élection changera, vraiment, au destin de l’Amérique et du monde.

Qu’Obama ne soit ni un ange ni un homme providentiel, c’est l’évidence.

Qu’il ne soit pas cet Européen d’honneur fantasmé par la gauche française, il faudra s’en aviser sans tarder si l’on ne veut pas avoir des réveils trop difficiles.

N’empêche que, sur trois points au moins, ce basculement aura des effets concrets, précis-qui en feront l’un de ces événements improbables, incalculables, en rupture avec l’historicité antérieure, que sont les événements dits « historiques ».

Une présidence Obama sera une date décisive, d’abord, dans l’histoire de ce que l’on persiste, aux Etats-Unis, à appeler la « question raciale ». Non que le racisme, bien entendu, soit appelé à disparaître de leur imaginaire national. Et il suffit, d’ailleurs, de se déplacer à l’intérieur du pays pour voir que la montée en puissance du candidat « noir » a eu pour corollaire une remontée symétrique de toute une ultradroite nostalgique de la suprématie blanche et du bon temps ségrégationniste.
Mais il faut entendre ce que dit Obama de ce clivage et de la façon dramatique dont il structure, depuis trois siècles, la société américaine. Il faut l’écouter quand, dans chacun de ses discours, il cite le « E pluribus unum » de Virgile d’où la devise du pays est tirée et qu’il traduit par « notre nation vaut plus que les parties qui la composent ».
Et il faut mesurer le tabou qu’il brise, enfin, quand il s’adresse aux Noirs eux-mêmes pour les inviter à ne plus imputer au seul racisme la source de leurs maux. Là aussi, c’est un propos nouveau. C’est le message du dernier King, celui des années 1967-1968 ; mais c’est un propos nouveau par rapport à tous les discours faisant de l’appartenance à la « race » le dernier mot de l’identité de chacun-et son impasse.

Une présidence Obama rendra espoir, ensuite, à une Amérique que les huit années de présidence Bush avaient fait douter d’elle-même et de cette fameuse « mission » dont on oublie à quel point elle lui est, toutes tendances politiques confondues, consubstantielle. Là non plus, Obama ne fera pas de miracle. Et nul ne s’attend, ici, à le voir effacer en quelques jours les dégâts de ces années de dérive « ultralibérale ».
Mais qu’il soit l’homme du nécessaire retour de balancier en direction d’un « rooseveltisme » plus attentif au sort des laissés-pour-compte, nul, en revanche, n’en doute. Pas plus que l’on ne doute de sa sincérité quand il déclare, inlassablement encore, qu’il ne sera jamais le président d’une Amérique (bleue, progressiste...) contre une autre (rouge, conservatrice...) mais qu’il essaiera de rendre son sens à la beauté étrange du nom de ce pays sans nom, mais non sans vocation, que sont les Etats Unis d’Amérique.
Le duo McCain-Palin voyait l’« American dream » comme un âge d’or à retrouver. Lui, Obama, le voit comme un âge nouveau à inventer, un modèle à jamais sur le métier, un projet : pour parler comme Philip Roth, non pas une « pastorale » mais une invention sociale et politique, une frontière qui se déplace et qu’il faut tracer à nouveau-et il est bien plus fidèle, ce faisant, à cet esprit pionnier qui fit la grandeur de son pays.

Et quant aux rapports, enfin, avec le reste de la planète, les sceptiques peuvent répéter jusqu’à la nausée qu’une présidence Obama ne changera rien à l’hyperpuissance américaine et à la réprobation qu’elle suscite. Il faut essayer de se figurer le visage qu’elle se donne en portant à la présidence le représentant d’une minorité qui, hier encore, ne votait pas. Il faut essayer de le voir, ce visage, avec les yeux d’un Congolais qui avait fini par se convaincre qu’il y a, non pas une, mais deux humanités. Il faut le voir avec les yeux d’un Soudanais qui, quand les Etats-Unis demandent à son gouvernement d’arrêter le massacre au Darfour, a pris l’habitude d’y entendre la manifestation d’un racisme de petit Blanc néocolonialiste.

Il faut imaginer un discours d’Obama à Kaboul. Ou une adresse à la nation irakienne persuadée, à tort ou à raison, que la Maison-Blanche était aux mains d’une clique de Texans venue lui piller son pétrole. Il faut essayer de le regarder comme on le regardera dans ces pays métis que sont le Brésil, la Bolivie, le Venezuela. L’antiaméricanisme ne disparaîtra pas, là non plus, par enchantement. Mais il aura la vie plus dure. Il devra réviser son argumentaire. Onde de choc planétaire ? Autre New Deal, géopolitique celui-là ? Une chose est sûre-qui fera peser sur les épaules du nouveau président une responsabilité, pour le coup, métahistorique : jamais élection américaine n’aura suscité, dans le reste du monde, une espérance à la fois si folle et si raisonnée

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